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La polémique : un bienfait ou une plaie de la démocratie ?

"Il manque au polémiqueur une qualité nécessaire au démocrate : la prédisposition à changer d'opinion au terme du débat".

Professeur à la Sorbonne, docteur en sciences de la communication, Philippe BRETON a détaillé les rapports entre polémique et démocratie, jeudi 6 avril à l'Université de Neuchâtel. Echos de sa conférence.

"La polémique est un conflit dans l'espace de la parole. C'est la transposition de la violence physique dans le champ de la parole." Absente des sociétés primitives (dans lesquelles on fait la guerre, mais où la palabre vise à chercher un consensus), la polémique ne se déploie qu'à l'intérieur de l'espace démocratique. C'est une dissonance tolérée. Elle a besoin de trois conditions préalables : 1) La liberté de parole 2) L'égalité devant la parole 3) L'exclusion de la violence.
 
Un bon polémiste doit cumuler trois compétences de base : 1) la capacité à se forger une opinion. 2) la capacité à argumenter dans un environnement pacifié. 3) l'empathie cognitive. 

"Avec la polémique, c'est la violence chassée par la porte qui revient par la fenêtre. C'est peut-être un des effets de la criminalisation de la violence physique. Dans certaines polémiques médiatiques, on voit poindre la vengeance privée", note Philippe Breton (certains auditeurs auront songé au psychodrame de "Forums" à la RSR). Assiste-t-on à une remontée de la violence et à une inversion du processus de civilisation ? Les indices sont nombreux : dégradation des relations de travail dans les entreprises, précarité, brutalité des relations entre proches, délinquance et apparition de zones de non-droit, développement du racisme sous toutes ses formes, publicité agressive, relative insensibilité aux génocides, violence de productions médiatiques ou de jeux vidéo…

Philippe Breton a compilé une impressionnante liste de polémiques dans lesquelles on a cherché à discréditer l'autre partie par un amalgame avec le nazisme. Or, dit-il, "l'argumentation doit justifier les liens qu'elle propose. Quand une cause nous plaît, on à tendance à dire : "La fin justifie les moyens !" Quand elle ne nous plaît pas, on dit : "Attention aux amalgames !"

Le fin polémiste connaît les normes à transgresser. Il déplace les normes (comme la guerre déplace les frontières). Mais pour que la polémique ait un impact, il faut encore que public et médias aient conscience que des normes ont été transgressées.

"La démocratie est tributaire d'un certain seuil de civilité. Elle supporte toutes les inégalités, sauf celles devant la parole. La polémique remet de la hiérarchie là où devrait régner la symétrie. Le polémiste veut occuper une position supérieure aux autres et redistribuer la parole. C'est la mise en scène d'une supériorité." Et Philippe Breton de conclure en rappelant le mécanisme inventé par les anciens grecs contre l'influence des tribuns : voté par le groupe en secret, l'ostracisme consistait à éloigner de la cité pour dix ans ceux qui, par leurs talents polémiques, menaçaient la cohésion sociale et l'ordre démocratique…


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