Castellinaria (3) : cette autre Europe qui nous embarrasse
Combien sont-ils, aux portes de l’Europe, à contempler avec envie ce qui s’y passe ? A rester exclus pour une frontière mal placée ? A rêver pour leurs enfants d’une vie comparable à celle des jeunes de Stuttgart, Milan ou Toulouse ? C’est le sujet d’ « Armin » (photo). Le beau film du Croate Ognjen Svilicic est en compétition à Bellinzone, au Festival du cinéma jeune public.

L’accordéon peut sauver une vie. Ibro en est persuadé. Un matin gris, cet homme taciturne quitte son village de Bosnie avec Armin, 14 ans. Dans leurs bagages, le précieux accordéon. Ibro veut faire passer une audition à son fils. Il a entendu dire qu’une équipe allemande engagerait un jeune Bosniaque pour un film. Destination Zagreb. « Préparez vos passeports ! », lance le chauffeur du bus. Un truc qui ne se disait pas 30 ans auparavant au même endroit. Armin suit, moyennement convaincu. Gêné par l’empressement paternel.
Armin est à l’âge où l’on commence à s’émanciper. Il proteste par intermittences face à ce père qui dépense trop d’argent dans l’aventure. Quand on lui demande de sourire pour les photos du casting, l’ado est si gauche qu’on devine que ça ne rigole pas tous les jours pour lui. Armin est un bloc d’indécision, une sculpture pas encore taillée. Ca ne l’empêche pas de trouver derechef « stupide » le bout de scénario qu’on lui propose.
Pour figurer cette antichambre de l’Europe, un grand hôtel impersonnel. L’équipe de cinéma y attend les candidats. C’est là que va se jouer un remake moderne de « Bellissima ». Dans le film de Visconti, Anna Magnani cherchait à faire triompher sa gamine dans un casting hystérique. Sa fougue disait tout le désarroi des sans-grade de l’après-guerre. La Magnani incarnait avec rage cette idée que le cinéma peut jouer un rôle de promotion sociale. Dans « Armin », c’est d’une autre guerre que veut sortir Ibro. Quitte à foutre la honte à son fils, avec ses manières de provincial.
D’abord écarté du casting (« trop âgé »), Armin bénéficie d’une seconde chance dans une séquence poignante et ambiguë : car on ne sait si les nantis du cinéma s’amusent ou s’ils ont réellement envie de l’entendre jouer de l’accordéon. Et Armin nous serre la gorge en chantant comme une casserole. Avant de paniquer au moment où les touches de l’accordéon se bloquent.
A trop jouer les mendiants, le père retrouvera in extremis sa dignité : il refusera la proposition de tourner un documentaire sur sa famille et les traumatismes de la guerre. Par souci d’être considéré autrement que comme un éternel rescapé. A la dernière image de ce film sobre et juste, Ibro et Armin retrouvent leur village de Bosnie, où le temps s’est arrêté lors de l’armistice.
L’embarras des distributeurs suisses, qui ne se sont pas précipités pour assurer à « Armin » une sortie en salles, trahit le malaise plus profond que l’Ouest éprouve face à cette « autre Europe ».
CGS
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19 Novembre 2007 à 16:10 dans
- Général
