Festival de Locarno (5) : apprendre à se battre
"Fuori dalle corde", de Fulvio Bernasconi (photo ci-dessous), "1 journée" de Jacob Berger, "Dutti der Riese" de Martin Witz : trois films suisses présentés au Festival de Locarno. Trois films qui abordent à leur manière l'idée de compétition (économique, amoureuse...). Décryptage d'une obsession bien contemporaine.

C'est un univers souterrain qu'a choisi d'explorer "Fuori dalle corde" : celui des combats clandestins, à mains nues, sans règles et sans merci. Affrontement de pauvres gladiateurs anonymes des temps modernes. Fulvio Bernasconi s'est paraît-il affronté lui-même à cette réalité assez laide avant le tournage. Il n'en rajoute pas exagérément dans le sordide. Mais sa représentation n'échappe pas à quelques poncifs (notamment une musique sombre et assourdissante, qui souligne un peu trop la descente au enfers de Michele, un jeune boxeur privé de contrats, au grand dam de sa soeur, qui souhaitait en faire un champion). Les portraits sont frustes. Mais le film de Bernasconi accumule indéniablement les symptomes de son époque : pour une gloire aléatoire offerte à quelques élus dans des compétitions diverses (arbitrées parfois à distance par un public voyeur et sadique), combien de désillusions et de déchéances ? S'il ne donne pas une consistance toujours crédible à ce public voyeur, le film enregistre assez bien ce vertige du "snuff movie", cette attirance malsaine pour des spectacles où le sang coule pour de vrai. Coupable de voir sa soeur endettée par sa faute, Michele devient un fauve. Mais est-il plus à blamer que les requins de la finance et du capitalisme carnassier, qui dévorent leurs concurrents au mépris des règles établies ?

Dans le documentaire "Dutti der Riese" (photo ci-dessus), Martin Witz ne s'intéresse pas tellement aux victimes de Gottlieb Duttweiler, le fondateur de la Migros. C'est le talent de ce commerçant hors pair qui capte toute l'attention. Très rapidement, le spectateur ne peut s'empêcher de tirer un parallèle : un industriel à succès qui fourbit des ambitions politiques, tout en flattant le patriotisme, ça ne vous évoque rien ? Sous une tonne de documents audiovisuels et sonores, Martin Witz et son monteur donnent leur vision du personnage : un habile marchand qui avait compris que l'élévation générale du niveau de vie était le meilleur moyen de faire de bonnes affaires avec le grand public. Le portrait est passionnant, entre rouerie, paternalisme et sincère humanisme. Mais le réalisateur ne prend pas vraiment le temps de proposer des images qui contrarient le volontarisme effréné de Duttweiler. Une anecdote amusante : en pleine Seconde Guerre mondiale, le commerçant finance un film qui retrace l'histoire d'une réfugiée en Suisse. "Marie-Louise" ne marche pas très bien en salles. Dutti rachète alors des milliers de places et les offre aux clients de la Migros pendant les heures creuses. Miracle : les salles et les magasins se remplissent à nouveau. Et le film obtient l'Oscar du meilleur scénario à Hollywood! Question au producteur de "Dutti der Riese" : va-t-on offrir des billets pour aller voir le film aux détenteurs de la carte Cumulus ?

"1 journée" (photo) apparaît sous forte influence Kieslowski (mais on peut se trouver plus mauvais maîtres). Formé aux contraintes du téléfilm, le réalisateur Jacob Berger se dégage assez aisément du moule et fait se croiser plusieurs destins : celui d'un journaliste de radio (Bruno Todeschini) qui commet adultère et délit de fuite en quelques heures; ceux de sa femme (Natacha Régnier), de sa maîtresse (Noémie Kocher) et de son bambin de 8 ans, qui découvre les ambivalences du mot "amour". Si la représentation du journalisme radiophonique prête à sourire, la vision de l'enfant est consistante : entre terreurs et espoirs, incompréhension et pressentiments, elle témoigne d'une palette de sentiments saisis avec une grande justesse. Avec toujours en toile de fond, cette rivalité qui marque au fer rouge les relations humaines. De cela aussi, l'enfant témoigne avec une troublante intensité.
Christian Georges
PS : Thierry Jobin lance une excellente question dans "Le Temps" à propos du lancement de la plate-forme de vidéos moncinema.ch : "Pourquoi la TSR ouvre-t-elle un nouveau robinet à images, alors qu'elle ne propose, hormis à l'enseigne de Nouvo de temps à autre, aucune émission qui aide les spectateurs à décoder toutes ces images, a fortiori aucune émission consacrée au cinéma ?
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09 Août 2007 à 16:28 dans
- Général

Pourquoi ? Parce que le temps de la réflexion sur le contenu ET la forme des émissions et grilles de programme, le temps des "arrêts sur image" et de la réflexion est loin, hélas. Comme toutes les télés généralistes aujourd'hui, la TSR surfe sur la vague consumériste. En ouvrant "un nouveau robinet à images", on donne à une grande partie des téléspectateurs l'illusion de faire leur télé, l'illusion d'être ensemble, l'illusion que c'est si fun.
Bien cordialement.
RC
Posté par René Claude — 26 Jan 2008, 11:21