Semaine des médias (6) : franc-parler à la rédaction du "Matin bleu"
Ils sont quatre étudiants en maturité professionnelle commerciale à Lausanne. De passage à la rédaction du « Matin Bleu », ils ont expliqué leur rapport à l’actualité et aux médias. C’est la journaliste Karin Kotsoglou qui les interrogeait. Un moment d’échange passionnant, révélateur, contradictoire à mesure que diminuait l’autocensure.

Sophie, Evelyne, Sébastien et Damien, en conversation avec Karin Kotsoglou (photo CIIP).
Sophie (29 ans) n’a pas la télévision. Elle écoute volontiers France Info ou la RSR. Résolument papivore, cette Lausannoise lit « 24Heures », « Le Matin » et « Le Temps », mais pas pour les mêmes articles. « Le Temps » comble son appétit d’infos internationales et culturelles. Quelles infos culturelles ? « Musique, cinéma, critiques théâtrales. Je lis aussi les articles cinéma de Buache le dimanche matin ». Elle achète « Le Monde diplomatique » chaque mois. En convaincue : « J’aime sentir la liberté de la presse. Là, je sens qu’ils sont vraiment libres. Je me souviens aussi de « Good Night and Good Luck », le film de George Clooney, où l’on voit des journalistes qui ont osé aller contre un pouvoir, malgré le maccarthysme». Dans les gratuits, Sophie lit tout de même les gros titres, les infos people et…l’horoscope ! Euh.. et les faits divers ? « Je lis le chapô, pas plus. Ca me fait marrer. » Les infos locales ? « Non. D’ailleurs je ne me rends même pas compte si je suis en rubrique locale… » Un regret à propos des médias en général ? « Les journalistes n’ont plus le temps d’aller chercher l’information sur place. Les agences le font à leur place. Quel contrôle a-t-on là-dessus ? ».
Evelyne (21 ans) commence ses journées à l’écoute de la radio One FM. Elle poursuit sur le chemin de l’école avec « Le Matin bleu » et « 20 Minutes ». Difficile de distinguer entre les deux « Des fois ça se complète… » Quelles rubriques retiennent son attention ? « L’horoscope, la météo, l’actualité locale surtout, l’internationale un peu ». Evelyne lit encore « 24Heures », parce que sa mère est abonnée. Et des articles recommandés par sa prof, Michèle Péringer. Elle termine son tour de l’information avec le Journal de 19h30 sur la TSR. Et de poser une question à la rédactrice du « Matin bleu » : « Pourquoi autant de faits divers peu intéressants ? Parce que c’est lu, dites-vous ? Le type qui découpe sa femme en morceaux et la met au congélateur n’a pas d’intérêt à mes yeux. Pour moi, le journal est associé à quelque chose de fiable. Aujourd’hui tout se mélange. Par moments, ça devient le Loft…»
Sébastien, lui aussi dans la vingtaine, lit les quotidiens gratuits presque chaque jour à la pause du matin. Souvent son premier contact avec l’information. « On lit entre garçons et on se moque des gens dont on parle dans ces journaux. Le petit obèse et les autres… On aime bien afficher des coupures en classe. Parfois, on affiche aussi des trucs sérieux, comme la définition du salafisme ou du darwinisme (mais il arrive qu’on change quelques mots de ces définitions, pour rigoler). « Le Matin bleu », c’est fait pour s’amuser. On s’amuse avec l’info. En famille, ce n’est pas pareil, il y a une interaction différente entre les gens : le père se scandalise d’un truc qu’il vient d’entendre. On ne rigole plus ». Sébastien part du principe que personne n’échappe à l’information : « De l’actualité générale, on est forcément informé. C’est dur de ne pas l’être. Il faut déjà rester enfermé chez soi ! Même en marchant dans la rue, on tombe sur des bribes d’info ! Je ne crois pas trop à ce que dit la presse en général, surtout la télé. Je prends ça comme un jeu. Je ne suis pas un de ces pigeons qui tombent dans le panneau. Ces copains qui cherchent et qui sont surinformés, ils se la jouent. Moi je me méfie de toutes les informations. Après tout, ce sont des êtres humains qui les transmettent et je crois connaître les gens. Je reste avec un regard critique. Souvent, on nous fait avaler des couleuvres ».
Damien (26 ans) privilégie la télévision, « voie de la facilité, aisément intelligible ». Pour suivre la politique, « par curiosité », il apprécie Euronews mais se méfie de ses sources et des organismes qui financent la chaîne. Il redoute une hégémonie de quelques agences américaines. La confusion des pouvoirs est une autre source de préoccupation : Damien a par exemple été choqué par le renvoi du rédacteur en chef de « Paris Match », probablement sur pression de Nicolas Sarkozy (le journal avait publié en Une des photos de la femme du Ministre de l’Intérieur en compagnie d’un autre homme). Par rapport au briefing auquel il a assisté à 14h au « Matin bleu », l’étudiant cache à peine son malaise : « Ce sont des avis de journalistes entre eux. Cela frise le nombrilisme. On n’a pas le sentiment d’avoir affaire à Monsieur et Madame Tout-le-Monde ». Pas en phase avec la société, ces journalistes ? « Vos choix sont des choix purement journalistiques, mais les questions ne sont pas forcément celles que les gens se poseraient ». Impossible à ce stade de ne pas évoquer l’émission de TF1 liée à la Présidentielle (« J’ai une question à vous poser »). Une dernière salve à l’encontre des plumitifs? Damien y va tranquillement : «Le fait de ne pas vivre les choses vous donne une autre distance. J’ai fait un voyage en Inde. On aurait pu me raconter des millions de choses sur ce pays. C’est sur place que je me suis vraiment rendu compte de la précarité que vivent ces gens. Vous les journalistes, vous êtes un peu déconnectés de la réalité. Je ne vous jette pas la pierre, c’est une constatation. Vous aller rester dans un chablon, dans un certain schéma de présentation des choses. Ce serait bien de revenir à un journalisme de proximité. »
Qu’attendent ces étudiants des médias en général ?
Sophie : « Des informations claires et approfondies. Je dois avoir le sentiment d’avoir compris quelque chose, que cela se passe au Pakistan ou en Suisse ».
Evelyne : « Une information sur le monde et l’actualité locale. Je préfère les reportages aux faits divers. Et puis, ce serait bien de minimiser la pub. »
Damien : « J’attends de la crédibilité, de la correction intellectuelle, du fiable, du plausible. Je n’aime pas l’information qui se vide comme une baudruche si on la creuse un peu ».
Qu’est-ce que les quotidiens gratuits ont changé, selon eux ?
Sophie : « J’ai l’impression d’être devenue une chose. Etant donné que je ne paye pas, ce sont les pubs qui m’achètent. Je sais que ces journaux sont bourrés de pub pour que j’achète quelque chose. Dans « Le Matin » orange, je me sens plus à égalité avec l’annonceur. Il achète une prestation, moi une autre. »
Evelyne : « Je me suis mise à lire le matin. Avant, je lisais le soir. Et pour des étudiants qui ont un petit revenu, c’est bien. Il y a davantage de jeunes qui lisent ».
Damien : « Les gratuits ont démocratisé la presse. Si on va se servir dans une caissette, on n’a pas la mauvaise surprise d’avoir un Securitas qui vous tombe dessus, comme cela m’est arrivé un dimanche matin. Enfin, cette presse gratuite, je la consomme peu car je roule en scooter. C’est plutôt pour les gens qui prennent le bus ou le train ».
Dans chaque rubrique, tout au long de l'après-midi les étudiants et leurs camarades ont été invités à pimenter les pages de leurs commentaires. Remarquable ouverture du titre. Echanges fructueux avec l'équipe garantis! Vous découvrirez ces commentaires dans l’édition du mercredi 21 mars. En prenant congé de ses visiteurs, le rédacteur en chef Tristan Cerf a ce mot étonnant: « Il y a autant de tabous chez les journalistes que dans l’Eglise catholique ou qu’à Ecône ».
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20 Mars 2007 à 19:23 dans
- Général
