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Hommage à Daniel Schmid

Daniel Schmid est mort dans la nuit de samedi à dimanche. Il n'était pas seulement le plus grand réalisateur suisse vivant, mais un artistocrate des images. De tous les gens de cinéma rencontrés depuis vingt ans, il était l'un de ceux qui rendaient vraiment cet univers plus humain et moins hypocrite. Evocation de quelques souvenirs marquants.

Tu avais avec nous le tutoiement facile, Daniel. Alors permets-moi de t'adresser ces quelques lignes sur le mode familier.

C'était en 1980 ou 1981. Au ciné-club de l'Ecole secondaire de La Chaux-de-Fonds, un prof avait loué une copie en 16mm de "Violanta" pour partager tes visions baroques avec nous, des gosses de 14-15 ans . Une histoire de passion incestueuse à des gosses de 14-15 ans! Aujourd'hui, un prof serait renvoyé pour une telle audace. Et du reste, qui prend encore la peine de montrer des films suisses à des moins de 16 ans ? Pour nous, ce film avec le très jeune Depardieu avait été un choc : les Grisons servaient de toile de fond à un drame qui faisait éclater bien des frontières. On découvrait un monde plus vaste que nous ne l'imaginions, aussi bien dans les territoires du cinéma que sur l'étendue des sentiments humains.

C'était en 1984 au Festival de Locarno. Avec la volée des jeunes de "Cinema e Gioventù", nous entrions pour la première fois dans le grand bain du cinéma d'auteur. Tu étais venu nous parler de ton film "Il Bacio di Tosca". La Piazza résonnait encore de ta colère pour la médiocrité du son, filtré par une batterie de casseroles lors de la projection de ton film. Toi tu étais apaisé, enthousiaste comme le sont les bons pédagogues. Tu nous avais parlé de ta passion pour l'opéra, un univers qui nous était étranger. Tu avais défendu une conception de la mise en scène qui n'allait pas de soi. Et tu avais eu cette formule qui résonne encore à mes oreilles : "Plus c'est artificiel, plus c'est vrai."

C'était au milieu des années 90 à Locarno toujours : tu m'attendais à la terrasse du Reber pour me parler du "Visage écrit", un documentaire tourné au Japon sur l'art du Kabuki. Peut-être fallait-il aller aussi loin pour surmonter ta défiance des gens du cinéma suisse. Tu ne la cachais pas. Tu avais été plein d'égards et de gentillesse pour le journaliste. Il y avait quelque chose de poignant à t'entendre, amputé d'une partie de tes cordes vocales. Poignant, car ta personne fusionnait avec ton oeuvre, marquée par les ambiances crépusculaires et la mort au travail.

C'était un soir sur la Piazza Grande. Tu avais eu toutes les peines du monde à rassembler un filet de voix pour t'adresser au public avant la projection de "Hors Saison". Dans ce film, tu évoquais l'hôtel de tes parents et ton enfance. Je me souviens d'un plan magnifique : Sami Frey ouvrait la fenêtre d'une des chambres de l'hôtel. Alors s'élevait la rumeur de la mer. La mer dans les Grisons ! Cette manière souveraine de voir plus loin que le bout de sa montagne, c'était grand, Daniel.

Et puis, c'était dans la salle Debussy du Festival de Cannes en 1999. Tu étais venu présenter "Berezina, ou les derniers jours de la Suisse". Quel bonheur d'assister en présence d'un public français interloqué à cette pochade bancale où tu t'en prenais à coeur joie aux travers helvétiques : conception étriquée de la nationalité, trafic d'influences, organisations paranoïaques destinées à défendre le réduit national "au cas où". Tout un petit monde gris tourné en bourrique par la candeur joyeuse de la Russe Irina. Une fois encore, tu parvenais à nous surpendre par une rupture de style et de ton. A la rédaction du journal, j'avais converti mes collègues à la réplique la plus désopilante du divisionnaire Sturzenegger : "Mutig, mutig, liebe Brüder". On l'employait en toutes circonstances pour se donner du courage dans les situations absurdes (qui ne manquaient pas...).

Ce matin, ça fait bizarre de se dire que le Festival de Locarno continue alors que le Grand Hôtel a fermé ses portes et que le rideau est tombé sur Daniel l'Artiste. La TSR nous annonce qu'elle te rend hommage en bouleversant sa grille des programmes. Oh, pas beaucoup : elle diffusera "Berezina" mardi 8 août à...minuit. Mutig, mutig, liebe Brüder !...

Christian Georges


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