L'affaire Polanski
L'arrestation du cinéaste Roman Polanski à l'aéroport de Zurich a fait instantanément l'objet d'une intense couverture médiatique. Depuis des mois en revanche, des centaines de milliers de Sri Lankais tamouls sont détenus dans des camps sans que cette situation n'enflamme la sphère médiatique. Cette disproportion met en lumière deux lois d'airain du fonctionnement des médias.

La loi de proximité : Les médias accordent inévitablement une attention plus grande à des événements qui se sont passés dans une zone proche, qu'elle soit géographique ou culturelle.
La loi de l'individualisation des problèmes : "Le sort d'un seul homme marque davantage les esprits que celui de 80 individus ou de millions de personnes" (la sentence entendue dans le film "Le Gouffre aux chimères" de Billy Wilder trouve ici une illustration parfaite).
L'épisode Polanski donne au public un recul par rapport à l'ordre juridique qu'il n'a pas forcément. Les Etats-Unis ne connaissent pas la prescription pour certains délits. Le peuple suisse a lui aussi choisi de ne plus accorder de prescription pour les délits contre l'intégrité sexuelle. Les conséquences d'une telle mesure apparaissent à la faveur de ce fait divers : nous risquons de nous retrouver à l'avenir avec des hommes de 76 ans, rattrapés par de telles casseroles.
Pour en savoir plus sur le Sri Lanka : il faut absolument LIRE l'article d'Amnesty international paru dans son bulletin de septembre.
Pour en savoir plus sur les faits qui sont reprochés au cinéaste polonais, il vaut la peine de relire l'article du "Monde" consacré au documentaire "Roman Polanski, Wanted and Desired" (paru le 31 décembre 2008, sous la plume de Jacques Mandelbaum ) :
"Depuis Le Couteau dans l'eau, premier long métrage réalisé en 1962 en Pologne, Roman Polanski n'a cessé de se pencher dans son oeuvre sur les abîmes de l'âme humaine, de guetter le surgissement et le dérèglement du mal au cœur de la normalité. Cette question le touche de très près. Elle tisse de douloureuses et mystérieuses correspondances entre sa vie, marquée autant par la catastrophe et l'exil que par la célébrité, et son œuvre. A l'âge de 10 ans, il réchappe du ghetto de Cracovie durant la seconde guerre mondiale, et ne reverra jamais sa mère, assassinée par les nazis.
A 30 ans, il fait les frais de la censure stalinienne en Pologne et quitte le pays à jamais. Six ans plus tard, en 1969, alors qu'il est installé à Los Angeles, sa femme, Sharon Tate, enceinte de huit mois, est assassinée au couteau par les séides du psychopathe Charles Manson.En 1977, enfin, inculpé pour relation sexuelle illégale avec une mineure, il fuit les Etats-Unis pour éviter la prison et s'installe à Londres, puis en France. Toujours sous le coup d'une condamnation sur le territoire américain, il n'y a pas remis les pieds depuis trente ans. C'est sur ce fait divers scabreux que revient, pour la première fois avec une aussi grande précision, la documentariste américaine Marina Zenovich. Le film est bien documenté, produit des archives rares et recueille le témoignage des principaux acteurs de l'affaire, depuis les avocats des deux parties jusqu'à l'assistant du procureur, en passant par la victime, les policiers, les journalistes ainsi que l'entourage du cinéaste. Seul ce dernier, qui a toujours refusé de s'exprimer sur ce sujet, manque à l'appel.
Cette absence ne nuit pas à la première qualité du film, à savoir qu'il expose clairement les faits sans céder à l'écueil du voyeurisme. En 1977, Polanski, âgé de 43 ans, fait une séance de photos avec Samantha Geimer, un modèle amateur de 13 ans, dans le cadre d'une commande passée par le magazine Vogue.
La scène se déroule à Mulholland Drive, dans la maison de Jack Nicholson, alors absent, où Polanski prend de la drogue avec la jeune fille et a une relation sexuelle avec elle. La mère de Samantha, qui avait incité sa fille à se prêter à l'exercice, porte aussitôt plainte et le réalisateur est arrêté le 11 mars. Niant l'accusation de viol portée contre lui, il se reconnaît néanmoins coupable du détournement de mineur, cet aveu lui permettant d'obtenir, selon la procédure judiciaire anglo-saxonne, l'arrêt des poursuites et une condamnation proportionnelle à l'infraction reconnue.
Cette entente préalable entre les parties n'empêche pas le réalisateur de s'enfuir le 1er avril 1978, après un an de procédure. Cette attitude, incompréhensible, est jugée à l'époque scandaleuse, valant peu ou prou aveu de culpabilité.
Témoignages accablants
Le principal intérêt de ce documentaire consiste à en expliquer enfin la raison, en évitant aussi bien le jugement moral que l'apologie implicite du cinéaste. Il fait ainsi apparaître sur le devant de la scène une figure majeure et insoupçonnée de l'affaire : le juge Laurence J. Rittenband. Spécialiste des procédures sensationnelles mettant en cause le show-business, fréquentant de nombreuses stars du Tout-Hollywood, cet homme semble aussi en avoir adopté les travers, en se montrant par-dessus tout soucieux d'entretenir sa propre image.
Cette attitude va le conduire à rompre à plusieurs reprises l'accord tacite passé entre les parties pour éviter le procès. Rittenband navigue en vérité au gré des réactions des médias américains, qui s'accordent depuis le début de l'affaire à lyncher ce cinéaste aussi peu américain que possible. Ne l'avait-on pas déjà soupçonné, en vertu d'un fantasme obscène et sur la foi d'une œuvre qui semble trahir un goût pervers pour la monstruosité, d'être un sataniste impliqué dans le meurtre de sa propre femme ? Le juge Rittenband trahit ainsi sa parole à plusieurs reprises, faisant miroiter une clôture du dossier qui ne viendra en fait jamais, et jouant avec Polanski, qu'il envoie en prison contre l'avis des experts, comme avec une proie.
Les témoignages portés aujourd'hui contre cet homme, mort depuis, sont accablants. Douglas Dalton, l'avocat de Polanski, et son adversaire Roger Gunson, l'assistant du procureur, accusent d'une même voix Rittenband d'avoir abusé de son autorité. Polanski, averti par son avocat de l'instabilité du juge qui entend le remettre en prison après une première sortie, préfère donc quitter les Etats-Unis sur-le-champ.
Depuis lors, en dépit de la destitution du juge sur ce dossier en 1978, puis du pardon public accordé en 1997 par Samantha Geimer lors de la nomination aux Oscars du Pianiste, l'affaire n'avait pas avancé d'un pouce. Elle rebondit aujourd'hui grâce à ce film, dont la réussite tient surtout à la manière dont il décale le regard porté sur cette affaire privée, pour révéler les vices cachés d'un système perverti par la loi du spectacle."
PS : Ce documentaire sort sur les écrans romands, mercredi 7 octobre. Voir aussi :
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28 Septembre 2009 à 09:23 dans
- Général

Bonjour,
Merci pour ce billet. Je pensais la même chose hier soir en regardant le 19h30 sur la TSR. Pas un mot, pas une image sur la situation à Sumatra et en Asie du sud est, qui vit une situation terrible après inondations et tremblements de terre. Faudra-t-il attendre que quelques touristes occidentaux soient touchés pour qu'on en parle dans nos médias ?
Par contre, l'affaire Polanski est à nouveau traitée, avec appel à manifester son opinion sur le forum de la TSR , forum qui connaît le plus grand succès de tous les temps.
http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000&channel=info#program=15;vid=11301206
L'affaire Polanski est une véritable aubaine pour les télés, les radios, les journaux. Ça fait de visiteurs, des téléspecatateurs, des auditeurs en plus, ça attire donc des annonceurs, ça apporte des $ aux médias qui en manquent cruellement. Des milliers de morts asiatiques, des situations tragiques, ça ne pèse pas lourd en $.
Posté par Michelle — 03 Oct 2009, 11:13
J'aime beaucoup votre blog. Merci de nous informer. c'est vrai que l'arrestation de Polanski, on s'en fout complètement et que la couverture médiatique dont elle fait l'objet est une honte.
Posté par Capucine — 28 Sep 2009, 12:22