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Locarno (3) : Simone et Pierre Blondeau, enseignants pas comme les autres

Simone et Pierre Blondeau forment un couple de cinéma unique. Grâce à ces enseignants (aujourd'hui retraités), les plus  grands réalisateurs sont venus présenter leurs films à Pontarlier. Au Festival de Locarno, ils ont eu les honneurs de l’écran de la Piazza Grande. Ils jouent en effet leur propre rôle dans le court métrage « Les Yeux de Simone ». Rencontre.

« Je me réjouis de voir ça ! », lance volontiers Pierre Blondeau en présentant un film à Pontarlier. Un cri du cœur étonnant quand on sait que Pierre a perdu la vue depuis des années. S’il voit, c’est grâce aux yeux de Simone. Les lèvres collées à son oreille pendant la projection, elle lui décrit les images des films qu’il continue de goûter intensément.Une passion née avant la Seconde Guerre mondiale : « J’avais 8-9 ans quand sortaient des films comme « La Grande illusion », « Quai des brumes », « Les Temps modernes ». Dans une ville comme Pontarlier, le cinéma était le divertissement principal. Les gens critiquaient mes parents, qui me laissaient aller seul au cinéma Olympia, plus laïc que le Rex, le cinéma « des curés »…» 

Après son bac, en 1943, Pierre Blondeau suit la voie tracée par son père : il devient prof de français-latin-grec. C’est l’époque du néo-réalisme italien, « le cinéma le plus merveilleux qu’on ait fait ». Pierre se laisse attendrir par les élèves en internat. « Les chefs d’établissement leur réservaient une vie coercitive. Presque à l’image de ce qu’on voit dans « Zéro de conduite » ! » L’enseignant convainc le principal d’organiser une sortie hebdomadaire dans un vrai cinéma. Il ne bricolera pas des projections en 16 mm sur de mauvaises chaises ! Les jeunes sont associés au public de la ville. Il les pousse à présenter les films et à animer les discussions. Pierre se perfectionne dans des stages organisés par la Fédération française des ciné-clubs. La Ligue de l’enseignement distribue les films importants. Fin 1960, le ciné-club Jacques Becker est lancé avec les « Visiteurs du soir ».  

Cet activisme attire l’attention de Freddy Buache, co-fondateur de la Cinémathèque suisse. Il encourage les Blondeau à organiser des « rencontres cinématographiques » à Pontarlier. Conseiller municipal communiste, Pierre Blondeau sort sa plus belle plume et écrit à un réalisateur qui vient d’être chassé des Etats-Unis : Joseph Losey. « Non seulement, il est venu, mais il a eu droit à une standing ovation de 450 personnes ! Certains s’étaient déplacés de loin. Losey était ravi de manger avec les potaches, à la cantine du lycée professionnel ».

Les « rencontres » de Pontarlier deviennent un rendez-vous annuel incroyablement bien fréquenté. Quelle ville de moins de 15.000 habitants peut se targuer d’avoir fait venir des cinéastes comme Ettore Scola, Volker Schlöndorff, Bertrand Tavernier, Elia Kazan ou Samuel Fuller ? « Sans subventions, en travaillant avec des bénévoles, nous n’avons jamais eu de dettes grâce à notre public fidèle », dit Simone. Un public tellement gâté qu’il s’étonne de n’avoir pas encore pu avoir Clint Eastwood ! Prenez date : la dernière semaine d’octobre *, Volker Schlöndorff revient à Pontarlier avec notamment son inédit et superbe « Neuvième jour » !

Vivre, c’est aspirer au beau 

« Les Yeux de Simone » dévoile les Blondeau dans leur écrin de Pontarlier. La salle de bal dans laquelle ils se sont connus est devenue une salle de théâtre et de projection. Ce jour-là, on projette « Rouge » de Kieslowski. L’actrice Irène Jacob entre dans la salle en cours de séance. Elle remarque les Blondeau, fusionnés devant l’écran. A la fin du film, Pierre témoigne de sa passion intacte, en prenant la parole devant les spectateurs. Si le juge joué par Jean-Louis Trintignant dans « Rouge » est un personnage « mort » depuis des années, c’est qu’il a renoncé à aspirer au beau et au bien. Et nos politiciens d’aujourd’hui ? Aspirent-ils au beau ? « Il y a dans le cinéma des chefs-d’œuvre dignes d’Homère et de Picasso. Il faudrait consacrer des moyens à la sauvegarde de ces films ! », lance Pierre Blondeau. On peut être non-voyant et visionnaire. Simone, quant à elle, rêve qu’un jour les Cinémathèques redeviendront moins frileuses et daigneront à nouveau prêter leurs trésors : « Frédéric Maire nous a promis de travailler dans ce sens, pour donner accès à des titres introuvables ailleurs ».

* Programme sur www.ccjb.fr

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