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« L’amour est dans le pré », « La Vie moderne » : semer la honte

Quand une caméra s’introduit chez des gens de la terre, ça donne au choix « L’amour est dans le pré » (sur M6 chaque lundi), ou « La Vie moderne » de Raymond Depardon (un long métrage vu en salles et disponible en DVD). Dans chaque dispositif, la honte du spectateur joue un rôle-clé.

Faire entrer une caméra à la ferme, c’est mettre les paysans en danger. C’est révéler les contraintes et les servitudes d’un mode de vie exigeant. C’est exposer aussi une intimité et une vie affective mise à l’épreuve par ces contraintes. Ceux qui acceptent le contrat sont-ils conscients des failles qu’ils exhibent ? Pas sûr…

Sur M6, les données sont claires. L’émission n’a pas la prétention de documenter la vie des gens de la terre. Elle veut divertir sur un principe vieux comme le cinéma : boy meets girl. Pour corser le jeu – car c’en est un – la production fait entrer deux femmes dans le repaire d’un célibataire. Ou deux hommes chez une célibataire. Compétition. Rivalité. Jalousies. Un trio de coïncidence se transformera peut-être en duo. Il y a un ingrédient cinématographique dans cette cuisine de télé-réalité.

Dans « La Vie moderne », Raymond Depardon n’évacue pas la dimension affective de la vie paysanne. Ici, le duo est déjà formé : c’est Raymond à la caméra, sa femme Claudine Nougaret à la prise de son. Une séquence intéressante du film aborde l’arrivée problématique d’une femme à la ferme. Octogénaires, les frères Privat (photo ci-dessous) supportent davantage qu’ils n’accueillent la compagne de leur neveu, désormais exploitant du domaine. Que faut-il lire dans leur résistance sourde ? Le film donne la parole aux aînés, qui restent évasifs. Celle qui est ressentie comme une « intruse » exprime aussi son point de vue. Il y a un zeste de télé-réalité dans ce moment de cinéma.

La cruauté n’est pas absente, dans les deux cas : certains spectateurs du film de Depardon sont indisposés par les longues séquences à table. Enfermés par le cadre, les protagonistes de « La Vie moderne » se débattent avec un outil de travail peu familier : la parole. Et l’intervieweur tourne en boucle sur des thèmes funestes : l’absence de repreneurs, l’impasse économique, la fin d’un monde… On garde longtemps en tête le visage d'un solitaire au regard vide, mégot au coin des lèvres, planté devant les funérailles de l’abbé Pierre à la télévision. Depardon s’en tient le plus souvent à la fixité du cadre, à distance respectueuse. Sur M6, les preneurs d’images ont pour consigne de ne manquer aucun détail qui tue. Festival de zooms : la barquette peu ragoûtante qu’un célibataire extrait du frigo en guise de repas ; la couette Obélix du lit offert à une coquette esthéticienne ; l’écume sur le groin d’un verrat en rut.

Intrusion, il y a, dans les deux cas. Alors pourquoi, à l’arrivée, « La Vie moderne » contraste radicalement avec « L’amour est dans le pré » ? Par la place que chacun assigne au spectateur. L’émission de M6 nous infantilise. Elle systématise la redondance entre ce qui est montré et ce qui est dit en voix off. Impossible de rater quoi que ce soit : une brouille va éclater dans la cuisine de Denis ? On l’annonce au début de la séquence. Denis (photo ci-dessous) se laisse hypnotiser par une petite blonde tatouée sur la cheville ? On filme tout ça en gros plans avec ce commentaire catégorique : « Elle l’allume. Denis s’enflamme ».

Dans l’émission, les séquences s’enchaînent à la mode M6 : plans courts, recours constant à des tubes pop/rock pour colorer affectivement les séquences ou gommer le moindre temps mort, brusques mouvements de caméra. Chez Depardon, on prend le temps d’entrer dans un monde. On assume le côté « taiseux » des gens de la terre. La durée des plans laisse affleurer le poids d’une existence. On laisse les célibataires ruminer hors caméra leur drôle de sort. On entre dans ce monde et l’on s’en retire avec la majesté d’un travelling sur des routes de campagne. Le cadre en cinémascope donne à ce mouvement des réminiscences de western crépusculaire.

Beaux comme dans un film de John Ford, Marcel et Germaine Challaye dans "La Vie moderne".

Depardon a des racines paysannes. Il le dit. On sait d’où parle celui qui fait le film. Depardon reconnaît qu’il a longtemps eu honte de venir de la campagne. Et son film provoque une honte diffuse chez le spectateur. Honte d’abandonner à leur misère ceux qui nous nourrissent. Honte de fermer les yeux devant cette débâcle en rase campagne. Sur M6, on ne sait pas d’où nous parlent ceux qui produisent ces images. Et la honte du spectateur est tout autre. C’est la honte d’être traité en voyeur myope, dont le regard doit être constamment orienté. La honte de se faire renvoyer en pleine figure nos propres goujateries dans les relations à l’autre sexe.

Christian Georges


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