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Cannes par Suzanne (4) : la farce des pingouins

Cannes, ce n'est pas seulement le tapis rouge et les grand films de la sélection officielle. Au Marché du film, on projette aussi des films biscornus et extravagants, comme en témoigne Suzanne Déglon Scholer, qui suit le festival de Cannes avec son oeil d'enseignante cinéphile.

Suzanne

Médiablog : - As-tu vu "Southland Tales" de Richard Kelly, le film délirant qui a enchanté les envoyés spéciaux de "Libération" et "Couleur 3" ?

Suzanne : - Non. Sur la base de trois avis recueillis ici et là, j'ai renoncé à ce film qui m'a été décrit comme "long et prétentieux". Je n'ai pas vu non plus "Les Climats" de Nuri Bilge Ceylan, ni "Selon Charlie" de Nicola Garcia, ni encore "Red Road" d'Andrea Arnold, un film "Dogme" tourné en six semaines en numérique.

Médiablog : - Hum...Alors de quoi peux-tu nous parler ?

Suzanne : - Au Marché du film, nous avons vu "Nomad", un film kazakh de pure propagande : d'après le générique, c'est signé Sergueï Bodrov en collaboration avec le président Nazerbaïev! Cela se passe au 16ème siècle, un enfant est annoncé qui va permettre d'unir toutes les tribus kazakhs et d'accéder à l'indépendance. Pour venir à bout de leur ennemis fourbes et nombreux, soutenus par des Russes qui possèdent des canons, ils se servent de leur pétrole - déjà! - en boutant le feu à des couloirs qui en sont remplis. Nous avons vu aussi une parodie de 20 minutes de la "Marche des Pingouins". Dans "La Farce des Pingouins", les voix off nous révèlent le martyre du pingouin dont la libido est énorme. Du coup, une fois par an, ça paraît vraiment peu... Pour le reste, j'ai vu Faye Dunaway et Al Gore, qui était ici pour promouvoir "Une vérité qui dérange", un film militant sur le réchauffement de la planète. Pas mal, non?


Cannes par Suzanne : "J'aimerais bien qu'Almodovar gagne la Palme"

Enseignante à Lausanne, rédactrice des fiches Cinéma sur le site www.e-media.ch, Suzanne Déglon Scholer suit pour la deuxième fois le Festival de Cannes. Elle nous dit pourquoi elle a aimé "Volver" de Pedro Almodovar et "Fast Food Nation", de Richard Linklater, deux films en compétition pour la Palme d'or.

Suzanne

Mediablog : - Le nouveau film de Pedro Almodovar, "Volver", sort en même temps à Cannes et sur les écrans de Suisse romande. C'est à ton avis le film qu'il faut aller voir ce week-end ?

Suzanne Déglon Scholer : - Absolument! C'est frais, plein d'amour et d'humour. C'est un film de femmes, où les hommes sont quasiment inexistants. Les femmes font tout dans l'univers de ce film. Elles sont belles, elles peuvent revenir de l'au-delà. Si les femmes ne font rien, il ne se passe rien car les hommes ne bougent pas. Ils sont assistés ou malfaisants. Penelope Cruz (photo) est délicieuse. Elle manie le couteau pour faire la cuisine ou régler les affaires. J'aimerais bien que "Volver" gagne.

Mediablog : - Et "Fast Food Nation" ?

Suzanne : - C'est une fiction qui nous permet de remonter jusqu'au sources du fast food. Il montre la viande, les boeufs. Mais ce peuple de boeufs est aussi allégorique. Ce sont les consommateurs que nous sommes. Dans le système actuel, ce sont des jeunes qu'il faut attendre le changement. Ce sont eux qui peuvent écrire des lettres, militer, protester, tenter des actions. Dans le film, ces jeunes vont ouvrir les enclos et les bêtes ne bougent pas!... C'est une magnifique allégorie. Du reste, le scénario est bien construit, tous les personnages ont une densité.

Mediablog : - Le réalisateur Richard Linklater fait jouer un rôle important aux immigrés clandestins, n'est-ce pas ?

Suzanne : - On suit en particulier le parcours de deux soeurs venues du Mexique qui arrivent à Cody (Colorado). On verra à quelles conditions elles ont du travail dans l'usine qui fournit tous les "Mickey's Burgers" des Etats-Unis.On visite tous les secteurs de cette usine et c'est assez effrayant. Les hommes sont immédiatement affectés au découpage de la viande. En contrepoint des clandestins, on voit un directeur du marketing qui doit enquêter parce que les burgers ont tout à coup une odeur suspecte : ils sentent les excréments. Il s'avère que les cadences imposées sont telles que les employés n'ont pas le temps de bien vider les boyaux des carcasses. Dans le rôle d'un des intermédiaires, Bruce Willis fait un numéro savoureux : il ne voit pas où est le problème du moment que la viande est cuite. Pas question d'avoir peur des germes. Ce n'est pas une comédie, c'est plutôt construit comme un thriller, avec des passages grotesques ou assez terribles. Le film nous donne à voir ce qu'on nous fournit dans nos assiettes. Il me marque davantage que "Super Size Me". On réalise que les consommateurs participent du mensonge généralisé à un certain point, parce que c'est plus pratique pour tout le monde. C'est intelligent, bien fait, assez didactique, mais agréable.


Cannes par Suzanne : "Paris je t'aime" et "Le Vent se lève"

Suzanne

Enseignante, rédactrice des fiches Cinéma du site www.e-media.ch, Suzanne Déglon Scholer est à Cannes. Elle nous livre ses impressions au jour le jour. Aujourd'hui : sur le film à sketches "Paris je t'aime" (photo) et sur "Le Vent se lève" du routinier Ken Loach.

Médiablog : - Quelle était la consigne donnée aux réalisateurs de "Paris je t'aime" ?

Suzanne Déglon Scholer : - Se limiter à un arrondissement de la capitale et traiter de l'amour. A part cela, je ne sais pas. J'avais espéré voir tous les réalisateurs sur scène, à l'ouverture d' "Un Certain regard" ce matin. On nous a fait attendre un quart d'heure et finalement personne n'est venu. J'étais déçue et j'ai trouvé cela un peu cavalier.

Médiablog : - Comment se porte l'amour en 2006 ?

Suzanne Déglon Scholer : - Paris est une ville où les gens font connaissance, ils tombent amoureux, ils cessent d'être amoureux mais continuent de s'aimer. Il y a toujours un renouveau de l'amour. Il y a toujours l'étincelle, mais la mort les prend avant. Il y a des choses plus ou moins bien. Les frères Coen ont fait un sketch très drôle (photo) sur un touriste américain (Steve Buscemi, excellent) qui provoque la colère d'un couple français car il regarde sans le vouloir la fille (il n'est pas le seul). Lui même ne tombe pas amoureux, mais au moins il établit le contact...

Médiablog : - Raconte-nous un de tes sketches préférés du film...

Suzanne Déglon Scholer : - J'ai bien aimé le sketch avec deux protagonistes noirs, dont j'ai oublié le nom du réalisateur. Elle parque sa voiture dans un garage. Il la voit et flashe sur elle. Il chante pour la séduire, lui offre de prendre un café mais il est chassé par son patron parce qu'il perd du temps. Il sort avec ses affaires. Il est abordé par trois types qui veulent lui voler sa guitare. L'un d'eux le poignarde. Elle le revoit en train de se traîner et s'occupe de lui, cette fois avec les yeux de la secouriste qu'elle est. D'abord, elle ne le voyait que comme un balayeur, elle avait d'autres choses en tête. Elle commande des cafés. Ils vivent un moment très intense, mais il est en train d'agoniser. C'est un peu fleur bleue, mais j'ai été touchée...

Médiablog : - Et Ken Loach ? C'est une autre ambiance, avec ces troupes anglaises dépêchées en Irlande en 1920 pour mater les velléités d'indépendance...

Suzanne Déglon Scholer : - Je suis encore secouée par ce film. "Le Vent se lève" m'a beaucoup fait penser à l'Irak. Et pourtant, pendant trois-quarts d'heure en tout cas, le réalisateur a une façon de représenter la violence qui est presque caricaturale. Il filme d'assez près. Les Anglais ne cessent de hurler comme des gens qui ont peur. On les voit brutaliser, terroriser et torturer pour faire respecter leur loi. Le scénario s'attache à un jeune homme qui voulait devenir médecin et qui, après cinq années de pratique, devient maquisard. On suit son parcours avec celui de son frère, un garçon qui est davantage homme d'action que lui. Ils évoluent dans une vraie armée révolutionnaire. Le réalisateur suit ces deux personnages qui finissent par se combattre alors qu'ils veulent au fond la même chose. C'est tragique, l'un va perdre la vie par la faute de l'autre. On prend conscience du temps qu'il faut pour que la paix et l'indépendance s'acquièrent. Une paix toujours à construire, un processus jamais terminé. C'est un film que je vais proposer à mes étudiants de la Tribune des Jeunes Cinéphiles quand il sortira en Suisse.

Médiablog : - As-tu entendu Ken Loach parler de son film ?

Suzanne Déglon Scholer : - Non, j'ai seulement capté sur un moniteur quelques bribes de la conférence de presse de l'équipe du "Da Vinci Code". Le moins que l'on puisse dire, c'est que Tom Hanks n'est pas un orateur... Ils ne s'attendaient pas à une telle réaction de la critique et ils ont filé la queue entre les jambes...


Cannes par Suzanne : "Da Vinci Code"

Elle est sur la Croisette ! Enseignante, rédactrice des fiches Cinéma du site www.e-media.ch, Suzanne Déglon Scholer nous livrera ses impressions au jour le jour, en écho à nos questions. On ouvre avec "Da Vinci Code".

Suzanne

Mediablog : - Comment juges-tu l'omniprésence du "Da Vinci Code" dans les médias, un film promu "événement culturel de l'année" ce matin sur les ondes de la Radio Suisse Romande ? Est-ce que les journalistes sont à ce point dupes d'une opération de marketing rondement menée ? "Libération" parle du film comme d'un "Harry Potter pour adultes athées mais infiniment plus crédules que leurs enfants"... (http://www.liberation.fr/page.php?Article=382575)

Suzanne Déglon Scholer : - Le battage médiatique est à la mesure du succès du livre. Je ne sais pas si les journalistes sont dupes, mais les critiques ici ont décidé de trouver le film ridicule, répétitif et simpliste. Il y a une levée de boucliers. En même temps, parmi les groupies sur leurs pliants qui se préparent depuis ce matin à guetter les stars, on trouve un prêtre et une nonne du Canada à genoux au pied des marches. Ils expliquent qu'il ne faut pas aller le voir, que ce film est truffé d'erreurs. Ca reste assez bon enfant... Comme les critiques sont contre, moi je me venge en retournant le voir à 23h30 pour lui trouver des qualités.

Mediablog : - Donc tu ne fais pas partie des spectateurs qui ont trouvé que c'était une baudruche ennuyeuse ?

Suzanne : - Disons que j'ai moins dormi qu'à lire la deuxième partie du roman! C'est une thématique qui ne m'intéresse pas de savoir si Jésus est Dieu ou s'il a été marié, avec une descendance. Mais ce "Da Vinci Code" est un thriller avec des rebondissements à n'en plus finir, comme dans un opéra italien. Les acteurs sont plutôt bons. Le film montre en fait comment une image ou un symbole peuvent être interprétés de manières très diverses.

Médiablog : - Est-ce que le film est de nature à intéresser les spectateurs à retourner aux textes, à remonter aux racines de notre culture chrétienne ?

Suzanne : - A lire les textes bibliques, je ne crois pas. A stimuler le tourisme, oui! Ca peut donner envie d'aller sur les lieux mentionnés dans l'intrigue, comme Saint-Jacques de Compostelle.

Médiablog : - Qu'attends-tu de ce festival ?

Suzanne : - J'ai envie de découvrir des films que je ne verrai jamais en Suisse, parce qu'ils sont trop petits ou émanant de cinématographies méconnues. Je pense faire beaucoup de découvertes, surtout hors compétition. Demain, je renonce à la séance matinale du film de Ken Loach ("Le Vent se lève") pour aller à l'ouverture de la section "Un Certain Regard" voir "Paris, je t'aime", un film à sketches réalisé par des cinéastes importants qui devraient être là pour la plupart. (réd: Bruno PODALYDES, Gurinder CHADHA, Gus VAN SANT, Ethan COEN, Joel COEN, Walter SALLES, Daniela THOMAS, Christopher DOYLE, Isabel COIXET, SUWA Nobuhiro, Sylvain CHOMET, Alfonso CUARON, Olivier ASSAYAS, Oliver SCHMITZ, Richard LAGRAVENESE, Vincenzo NATALI, Wes CRAVEN, Tom TYKWER, Frédéric AUBURTIN, Gérard DEPARDIEU, Alexander PAYNE. Voir http://www.festival-cannes.com/films/fiche_film.php?langue=6001&id_film=4325425)

Médiablog : - Merci Suzanne! Bon festival et à demain !

Blogs recommandés : http://cine.blogs.liberation.fr/ et http://www.letemps.ch/journaldecroisette


La tête de l'Emploi ?

Les moeurs médiatiques de nos voisins français nous étonneront toujours. Alors que la cote du gouvernement est en chute libre, dans la tourmente de l'affaire Clearstream, qui présente sans broncher le journal télévisé de France 2 ce dimanche 7 mai 2006 ? Béatrice Schönberg (photo), à la ville Mme Borloo, épouse du Ministre de l'Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement dans l'équipe de Villepin.

Faites un effort d'imagination : vous verriez, sérieusement, le 19:30 de la TSR présenté par Babette Deiss ou par Monsieur Calmy-Rey ?


Une arête dans la gorge

"Le Chauchemar de Darwin" est un film estomaquant. Avec sa description d'une Tanzanie minée par la famine alors que le produit de sa pêche part en Europe, le documentaire d'Hubert Sauper nous avait laissés sous le choc à sa sortie en salles. Puis - en réaction de défense? - est venu le temps du soupçon : le réalisateur ne nous avait-il pas manipulé avec une accumulation de détails accablants ? N'avait-il pas cherché tout au long du film à renforcer le cliché misérabiliste d'une Afrique vouée à son malheur ? Une nouvelle vision du film, lundi 24 avril sur Arte, nous a montré qu'il n'en était rien. Retour sur un documentaire saisissant, désormais en médiathèque, à montrer dans les écoles de toute urgence pour commenter les rapports Nord-Sud. Nous vous conseillons aussi le décryptage proposé par "Arrêt sur images" le 30 avril dernier. Vidéos à voir sur http://www.france5.fr/asi/007548/33/134199.cfm.

A revoir "Le Cauchemar de Darwin", un premier constat s'impose : dans sa construction de l'espace, le réalisateur autrichien Hubert Sauper (photo) se fait sélectif : il ne nous donne pas tout à voir de Mwanza, ville tanzanienne au bord du lac Victoria. Il prélève sur la réalité ce qu'il veut bien prélever. On ne verra donc pas la (toute petite) classe moyenne ou aisée, ni les lieux où vivent les cadres indiens des pêcheries, par exemple.

De cet aspect sélectif, le réalisateur se défend très bien dans l'excellent DOSSIER à lire sur le site d'Arte (http://www.arte-tv.com/fr/1182874.html). Il dit : "Le cinéma n’est pas « la réalité », c’est le reflet d’une certaine réalité. Ainsi, il n’existe aucun film qui montrerait l’Afrique telle qu’elle est. Un film, c’est toujours un regard dans une direction, si bien que l’on ne peut pas voir ce qui se passe dans l’autre sens. Les gens cherchent toujours des preuves, mais le cinéaste estime qu’il ne lui appartient pas de les fournir. (...) la poésie du cinéma consiste justement à ne pas tout montrer."

Ce qui nous intéresse en revoyant le film, ce n'est pas de savoir si les images sont vraies mais si les images sont justes. Et de ce point de vue, Sauper ne donne pas le sentiment d'avoir extorqué ses images. Il n'a pas inventé les carcasses d'avion qui gisent au bord du lac, ni les mouroirs à sidéens. Poussons même le bouchon assez loin : à supposer qu'il ait mis en scène la dispute des gosses autour du bol de riz, l'attitude des enfants à cet instant est assez éloquente.

Le film n'est pas exempt de reproches : l'insistance à montrer les carcasses de poissons en putréfaction donne (faussement) à penser que les gens s'en nourrissent directement (alors qu'elles sont destinées aux animaux). Mais l'immense force de ce documentaire reste intacte à la deuxième vision : car il donne à voir, souvent dans la même image, les contradictions insupportables de la mondialisation. Deux exemples : 1) ces décollages d'avions cargos, qui symbolisent mieux que tout discours une évidence : les richesses partent, la misère reste. 2) la prostituée qui fredonne une chanson d'amour à son pays, alors que le pilote russe à ses côtés glousse "Tanzania, Tanzania!". Petite musique du désespoir qui glace le sang... Mais pas question de baisser les bras : "J’aimerais que le film incite les gens à s’impliquer, pas qu’il soit simplement regardé comme un tableau des mauvaises conditions de vie en Afrique", déclare une coordinatrice d'association de femmes au bord du lac Victoria, dans le dossier d'Arte. On peut découvrir aussi deux interviews avec le réalisateur (texte et vidéo), un récapitulatif très complet sur les reproches adressés au film et les constatations sur place d'un envoyé spécial du "Monde".


L'école est finie ?

Rien de tel qu'une bonne polémique sur les méthodes scolaires pour enflammer un plateau de télévision. A témoin la vigueur du dernier débat lors de l'émission "Arrêt sur images".

France 2 diffuse en avril "Ecole(s) en France", une série de trois documentaires de Christophe Nick (photo ci-dessous).

 Le postulat du réalisateur est clair : les élèves français sont les plus mal dans leur peau de tous les pays de l'OCDE. Pourquoi ? Parce que les méthodes pédagogiques ne sont pas adaptées. "Emission crapuleuse!" dénonce Jean-Paul Brighelli, du collectif "Sauver les lettres" et partisan de la transmission des savoirs. (photo ci-dessous)

 Si vous n'avez pas vu l'émission "Arrêt sur images" de France 5 dimanche 23 avril, vous pouvez la voir sur internet et retrouver le forum qui lui est lié. Il suffit de taper : http://www.france5.fr/asi/007548/32/133991.cfm

L'élève au centre des préoccupations, est-ce de la démagogie ? Les partisans de la transmission pure et dure des savoirs sont-ils une "secte ?" Ce débat ne vous rappelle rien ? L'émission a le mérite de montrer à quel point les a priori idéologiques conditionnent le choix des interlocuteurs, le choix des images et des mots. Au point de verrouiller parfois complètement le débat.


Nouvelle Star : direct ou faux direct ?

"En direct" lit-on dans le coin supérieur gauche de nos petites lucarnes, pendant la retransmission de "Nouvelle Star" sur M6. Mais est-ce vraiment le cas ?

Bruno et Cindy : une peopolisation à l'insu de leur plein gré ?

Soir après soir, la réalisation de "Nouvelle Star" laisse apparaître ses tics et ses ficelles. Déjà remarqué comment sont montrés les musiciens ? Jamais un plan de plus de 2 secondes sur l'orchestre pendant les performances des jeunes. Bord inférieur des guitares toujours masqué... Le plan montrant l'instrument en amorce revient pourtant avec insistance, émission après émission. Quand l'arrangement innove - deux guitares acoustiques pendant "Roxanne" - la caméra s'attarde sur la main qui plaque les accords, pas sur celle qui gratte les cordes.

Le moment qui réjouit, celui qui justifie quasiment à lui seul qu'on se tape deux heures de retransmission, c'est le grain d'inattendu, le micro-dérapage dans le réel au milieu d'un gros gâteau de fabriqué. Mercredi 19 avril, ce fut quand Marianne James demanda à Christophe de reprendre a capella une tranche de "Ca plane pour moi". Et là, ça ne planait plus du tout : notre ami "Turtle" commença par bafouiller en s'excusant d'avoir mélangé les paroles. Et son micro laissa échapper des sons surprenants. Une voix plus lointaine, avec du souffle, des sautes de niveau... Enfin du vrai! Un indice de plus que les chansons interprétées "en direct" doivent être jouées en play-back. Les jeunes les enregistrent certainement en studio au préalable, sans gesticuler, ce qui entraînerait de désastreux effets de souffle et des modulations imprévisibles.

Sans doute de peur de paraître trop artificielle, "Nouvelle Star" a choisi mercredi 19 avril d'humaniser le dispositif : après chaque performance, les candidats ont eu droit au petit mot d'un fan ou d'un proche. Défilé pénible qui semblait soumettre les jeunes à la torture d'un vrai direct : on eut droit à la maman, au petit ami belge, au "papounet", à l'oncle Juan venu de Barcelone, et même au message de la mémé du Portugal (lu par son petit-fils, avec diapos de l'aïeule sur les écrans géants). Ce fut surtout pour l'animateur Benjamin Castaldi l'occasion de faire preuve de goujaterie. "J'entends bien!" fanfaronna-t-il dès que la mère (portugaise) de Cindy eut dit qu'elle venait de Suisse... Moins bien dotée que certains fan clubs de candidats concurrents, la maman avait amené avec elle des magazines qui avaient eu le bon goût de mettre sa fille en couverture. Plusieurs magazines de télévision suisses en particulier. Mais pas le mag "people" parisien qui fit la semaine dernière sa "Une" sur les amours de Cindy et Bruno. Article publié avec le total assentiment (ou à l'instigation?)  du producteur de l'émission. Pour compenser, maman avait pris deux fois "TéleTop Matin".

Au surplus, les remarques assénées à Cindy par le jury prêtaient plus à sourire qu'à frémir. "Trop de mise en scène!" "On dirait une poupée désarticulée!" "Des grimaces...du show". Mais pourquoi n'a-t-on pas traîné sur scène le chorégraphe de l'émission Stéphane Jarny pour le lui dire en face ? Bruno fut mieux loti : le jury loua unanimement sa prestation, jugée "meilleure" que celle de James Blunt dans la chanson originale. "Tu l'as fait sans pleurer!" s'enthousiasma Marianne James, qui regrettait auparavant la tendance à la geignardise du gentil coiffeur. Alors quoi ? "Nouvelle Star", ça aide à mûrir ou c'est du dressage ?


Cindy, Deleuze et la "Nouvelle Star"

Combien d'enseignants parlent de "Nouvelle Star" avec leurs élèves, extraits à l'appui ? Trop peu sans doute et c'est dommage… L'émission de M6 est en effet un passionnant miroir de notre époque.

Eh oui, nous avons regardé cette "Nouvelle Star" 2006 depuis les débuts... Pour Cindy bien sûr. Le petite Neuchâteloise aux tresses blondes parvient à nous bluffer chaque mercredi. Cindy géniale dans son interprétation de "Respect" d'Aretha Franklin. Cindy qui arbore toujours la même moue au moment de faire face au verdict du jury… Car c'est cela "Nouvelle Star" : la soumission perpétuelle au jugement d'autrui, sous l'œil vorace de millions de téléspectateurs.

 "Un individu qui monte sur scène risque sa peau, parce que le public est un gros animal dangereux, et qu'il peut à tout instant anéantir sa créature, la chasser, l'obliger à s'enfuir sous la honte et les quolibets", lit-on dans le dernier Houellebecq ("La possibilité d'une île", Fayard). Et sur M6, c'est exactement ça : de petits jeunes gens descendent dans l'arène comme des gladiateurs. Ils savent que certains ne reviendront pas en deuxième semaine. Ils ne se révoltent pas contre ces règles. Contre ce jury qui vote la grâce ou la disgrâce non plus en levant le pouce ou en l'abaissant mais en affichant un rectangle bleu ou rose.

Fascinant, du reste, ce jury. Mélange de compétence et de vulgarité, de goguenardise et de paternalisme, les quatre compères jouent symboliquement une partition bien connue : celle de l'entretien d'embauche. Devant eux, les candidats doivent interpréter la chanson qui plaît aux oreilles de l'employeur (M6), tout en étant sommés d'y imprimer leur personnalité. Comme il y a de la concurrence (25000 postulants au départ), on peut se permettre de pinailler, de demander l'impossible. Parfois ça marche : le juré André Manoukian félicite Cindy de s'être "déterritorialisée", en citant le philosophe Gilles Deleuze. Parfois pas. Alors quand, dans un dispositif de "direct" verrouillé jusqu'au moindre angle de caméra, un peu d'inattendu se glisse, cela fait l'effet d'un électrochoc. A témoin cet échange mercredi 12 avril entre Dove Attia et Beverly (photo) :

 Le juré : "Tu n'as pas à choisir une chanson qui ne te va pas!"

 La candidate (lucide et hagarde, oubliant sans doute les termes du contrat qu'elle a signé avec la production) : "Vous savez qu'on n'a pas le choix ? !…"

Après le silence éloquent du juré, on comprenait mieux pourquoi le pauvre Bruno avait galéré avec les paroles de "Billie Jean", lui qui s'était déjà farci "Quand on a que l'amour" de Brel la semaine précédente…

Avec un sadisme consommé, la jurée Marianne James avait alors observé qu'une telle chanson ne pouvait pas être chantée correctement par un garçon qui dort avec ses peluches. En fait, tous rament un jour où l'autre (quand on demande par exemple à Florian de chanter "Baby Jane" avec le timbre inimitable de Rod Stewart, on se dit qu'il ne faut pas pousser…). Et c'est aussi ce qui fait la force de l'émission : la dignité et le panache avec lesquels ces gamins doués remplissent des contrats impossibles à tenir. On les veut expérimentés et juvéniles, polyvalents et pas du tout rebelles : comme dans un entretien d'embauche!

Un soupçon de fronde, il y en a eu mercredi quand le jury s'est mis à parler du "single" enregistré par les candidats. A Marianne James qui souhaitait que les jeunes en vendent "des millions", Manu Katché a sèchement répondu que dans ce cas, on vendrait "des millions de merdes". Une émission commerciale dans laquelle on crache sur un produit dérivé n'est pas totalement dépourvue d'intérêt.

Un dernier mot du public : celui qui vote, à coup d'appels téléphoniques et de SMS surtaxés (50 ct d'euro pour la chaîne), que pense-t-il de la foule qui emplit le pavillon Baltard ? N'est-elle pas étonnante, cette masse de gentils supporters qui acclame tous les candidats et qui aime tout le monde ? N'est-elle pas étrangement unanime et docile (pas le moindre calicot contre le CPE!). Même les adultes paraissent en phase de régression avancée. Cela doit faire partie du concept, tellement dans l'air du temps décrit par le même Houellebecq : "Ce que nous essayons de créer, c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs" ("La possibilité d'une île").


Le déclin de la presse française

"France Soir" est à l'agonie. Après avoir tiré à 1,3 million d'exemplaires en 1957, il en est à moins de 50.000. La presse française va mal parce qu'elle a raté le virage vers les tabloïds. Telle est la thèse que défend l'historien des médias Patrick Eveno dans "Le Monde" du 10 avril 2006. Extraits.

"A la fin des années 1960, la presse française perd le sens de son marché et le goût de son public. Elle néglige le public populaire urbain et ne réussit pas la mutation vers les tabloïds, comme les presses anglaise et allemande l'ont réalisée avec le Sun ou le Bild. Certes, ces journaux ne sont pas des modèles d'élégance et paraissent bien vulgaires à nombre d'intellectuels parisiens. Mais ne vaut-il pas mieux les lire plutôt que de ne rien lire du tout ? Ne vaut-il pas mieux, avec le journal et grâce à lui, parler avec ses voisins et ses collègues de foot, de sexe, de crime et aussi de politique, plutôt que de les ignorer ?"

(...) Depuis la Libération, la presse quotidienne française demeure fragile, ses entreprises manquent de capitaux et de gestionnaires, la vision politique de ses patrons les empêche d'appréhender les évolutions du marché. La conséquence de cette orientation est le déclin du nombre de titres (179 quotidiens en 1945, 65 en 2005), du lectorat et du tirage, qui tombe de 12 millions d'exemplaires en 1945 à moins de 8 millions en 2005, alors que la presse quotidienne anglaise vend encore 16,5 millions d'exemplaires par jour, soit deux fois plus d'exemplaires par habitant que la presse quotidienne française.

Les classes populaires urbaines abandonnées par les journaux sont ainsi confiées à la seule télévision. Or la lecture, quelles que soient les imperfections de forme des quotidiens destinés au plus grand nombre, demeure irremplaçable pour former les esprits. Les conséquences de cet abandon sont redoutables pour la démocratie, qui se prive ainsi d'un outil d'information collective. Et on ne recréera pas de sitôt une presse populaire, parce que les occasions manquées sont à jamais perdues. Au-delà de France Soir, c'est un siècle et demi de culture populaire qui tombe en déshérence."