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Les masques de Chirac

Toujours se fier à la première image d'un film. Toujours. Retenir sa puissance symbolique. Prenez le film de Patrick Rotman sur Chirac (première partie diffusée lundi 23 octobre sur France 2 à 20h50, 2ème partie mardi 24 octobre). Qu'y voit-on ? Un Chirac jeune, séduisant, maquillé longuement par une jeune femme aux longs cheveux. Un autre que lui passerait au maquillage comme à une corvée, impatient. Pas Chirac. Sur ses lèvres, un sourire de contentement. Les commissures frémissent, comme s'il savourait un mets exquis. Les pinceaux l'effleurent. Le crayon passe sous ses yeux. Il ne sourit pas pour la caméra dont il sent la présence. Il goûte l'instant. Instant de maquillage, instant d'effacement derrière le masque. Jacques est sûr de lui, Jacques l'enfant unique sait qu'on ne lui refusera rien. Il ne se sent jamais aussi bien que lorsqu'il disparaît derrière le masque. Le réalisateur a eu du nez de retenir cette séquence pour ouvrir son film : elle nous fait ressentir au plus près cette jubilation intérieure.

Sur le site français Télédoc, un sémiologue a vu la même chose que nous.


"Libération " brise deux tabous

Depuis le mois de juin et le départ de Serge July (voir plus bas) ça barde au quotidien français Libération. Pertes annoncées pour 2006 : 13 millions d'euros... La crise financière que vit le journal et les solutions envisagées pour y remédier sont révélatrices de la crise d'identité de la presse en général. Et coup sur coup, "Libé" fracasse deux tabous.

"Les chiffres sont là : il existait 28 quotidiens nationaux en France en 1946. Ils se vendaient à plus de 6 millions d'exemplaires chaque jour. Aujourd'hui, il en reste 11 (dont 7 généralistes), qui ne diffusent plus que 2 millions d'exemplaires. C'est une perte significative pour le fonctionnement de la démocratie et l'expression du pluralisme", annonce crûment "Libé" dans un appel aux lecteurs.

En juin, le fondateur Serge July était amené à quitter le journal, "pour le bien du titre". Depuis l'entrée dans le capital du financier Edouard de Rothschild, les mauvaises langues et les esprits chagrins craignent une dérive du quotidien de gauche. Comme si l'éditeur dictait les papiers à ses journalistes! Pour ne rien arranger, Florence Aubenas, Antoine de Baecque, Jean Hatzfeld, Dominique Simonnot viennent de quitter la rédaction avec fracas. Des journalistes de poids, des personnages estimés. Sale coup qui ne fait que renforcer les doutes et les appréhensions des Cassandre...

Dans cette tourmente, "Libération" parvient pourtant à nous surprendre, en brisant deux tabous de la presse quotidienne.

  • D'abord en instaurant la critique immédiate du travail journalistique par les internautes

Alors que la plupart des journalistes prennent de travers la moindre lettre de lecteur, "Libération" offre depuis peu sur son site les réactions immédiates des lecteurs aux articles proposés. C'est passionné et passionnant. Les déclarations d'amour au titre menacé disputent l'espace aux commentaires acerbes, mordants et parfois d'une virulence terrible. Il faut du courage (ou de l'inconscience ?) pour s'exposer ainsi au verdict immédiat, impitoyable, d'un auditoire qui ne fait pas forcément partie des cochons de payants ou des compagnons de route. Extrait d'un commentaire à charge : "Si Liberation en est là ce n'est pas seulement à cause de la crise de la presse quotidienne, c'est aussi parce que la rédaction est extrèmement chère et ne fait pas forcément preuve de la "solidarité" dont on nous rebat les oreilles. Libé est la seule entreprise en France à s'accorder des hausses de salaires après un plan social...", accuse Demosthenos.

Réplique de Johnny : "Que je t'aime Libé ! Vas-y libère toi du joug du caviar! Fais nous un petit canard sauvage.. Ca passe sans doute par un sérieux régime : arrête le gavage et - qui sait - tu deviendras peut-être un beau "cygne" !

Audacieuse en soi, cette interactivité renforce hélas l'impression de sauve-qui-peut autour du titre, en encourageant la mêlée générale.

  • Vous avez dit "régime" ?

Pour diminuer les coûts, une solution radicale a été proposée. Une solution si radicale qu'elle doit faire trembler les journalistes dans la plupart des rédactions d'Europe occidentale : et si "Libération" renonçait à être un journal généraliste prétendant à l'exhaustivité ? Et si "Libé" se contentait de ne plus développer que 4 ou 5 nouvelles par jour ? Mais avec du biscuit, du tonus, du panache!

Nul ne sait si cette piste sera retenue. Pour l'instant, le journal voit son salut dans le développement de son site internet (sans qu'on sache vraiment comment gagner de l'argent par ce biais). Mais c'est un sacré pavé dans la mare que cette idée d'abandonner la vocation généraliste du titre. Car tous nos titres quotidiens sont confrontés à ce même dilemme : aujourd'hui, l'info généraliste est partout, de plus en plus instantanée et gratuite. Vaut-il du coup encore la peine de proposer des pages nationales, internationales ou sportives avec des nouvelles déjà connues de la plupart des lecteurs ? Les journaux doivent plus que jamais se concentrer sur ce qu'ils savent le mieux faire : proposer de la valeur ajoutée sur ce qui fait leur force : la proximité dans l'information locale, l'analyse dans l'information économique ou internationale, l'exclusif et les articles bien écrits dans tous les cas.


Paris Match : une autre sortie forcée

A "Paris Match" comme à "Libération", il y a du mouvement. Le rédacteur en chef Alain Genestar doit quitter son poste. L'actionnaire principal du magazine n'avait pas aimé le choc d'une photo parue il y a un an en couverture : celle de Cecilia Sarkozy en compagnie d'un homme qui n'était pas candidat à la présidentielle de 2007. Genestar tire sa révérence avec un texte très sobre et sans rancoeur, en lien avec la photo ci-dessous. Quant à Daniel Schneidermann, il nous conte dans "Libération" les dessous de ce nouveau départ forcé (lire plus bas).

L'éditorial d'Alain Genestar (Paris Match No 2980. Numéro du 29 juin au 5 juillet)

C’est la photo qui est devant moi, dans mon bureau de Paris Match, depuis maintenant sept ans. Elle est entourée d’autres tirages, la plupart en noir et blanc, accrochés aux murs, signés par de grands photographes. Karsh et ses portraits de Malraux et Schweitzer, Robert Capa saisissant les regards d’Humphrey Bogart et John Huston, Cartier-Bresson et son grand reportage à Shanghai pour le premier numéro de Match en 1949, Reza et Massoud en joueur d’échecs, Salgado en Inde, Rancinan à New York ; et les anciens de Match ; et tous les photographes de l’équipe d’aujourd’hui qui ont choisi, pour décorer ce bureau, chacun une de leurs photos. Encadrées, sur les murs ou posées à même le sol, j’en compte, autour de moi, une quarantaine.

Parmi elles, celle-ci, prise à Budapest durant les événements de 1956. Sur le tirage, elle est signée : Jean-Pierre Pedrazzini. En fait, c’est une erreur. Son auteur est Franz Goess. Ils étaient ensemble lors de ce reportage où Pedrazzini, jeune photographe à Paris Match, a été mortellement blessé par un soldat soviétique ou un milicien, en sauvant un enfant. C’était il y a bientôt cinquante ans, en novembre 1956. Dans quelques mois, l’anniversaire de sa mort coïncidera avec notre numéro 3000 qui lui sera dédié.

Depuis sept ans, avant d’écrire l’éditorial, je regarde cette photo. J’imagine ce que lit cet homme, ce qui l’intéresse, le passionne tant, ses pensées, sa détermination, sa fierté, peut-être sa colère, sa révolte, même. Entre lui et moi s’est établi une sorte de dialogue hebdomadaire. Ecrire pour Match n’a de sens que si l’écriture est accompagnée d’une photographie ou inspirée par elle. Celle-ci m’aide à réfléchir.

Depuis sept ans, j’écris avec vue sur elle. Il était temps que je vous la montre.

L'article de Daniel Schneidermann ("Rebonds" dans "Libération" du vendredi 30 juin)

July et Genestar. Deux directeurs de journaux sont poussés au départ, au même moment, par l'actionnaire. July et Genestar, Libéet Match, Rothschild et Lagardère, ici et là-bas, chez nous et chez les autres. Comment ne pas laisser les deux situations, les deux journaux, les deux personnages, les deux évocateurs patronymes des deux actionnaires, s'entrechoquer un instant dans l'imagination ? Un instant seulement. Car les deux évictions, au-delà de la coïncidence de temps, n'ont rien de commun en apparence. Ici, à Libération,c'est l'économie qui a frappé. Le journal perd de l'argent. Beaucoup d'argent. Pourquoi ? Comment ne plus en perdre, et éventuellement en gagner ? Comment un quotidien national, généraliste, payant, peut-il redevenir rentable ? Nous y reviendrons, ces prochaines semaines, dans ces colonnes. Et, si les lecteurs le veulent, dans le «chat» que tient l'auteur de cette chronique, chaque mardi à 15 heures, sur le site de Libération.Car toutes ces questions appartiennent aussi aux lecteurs.
Là-bas, sur la rive d'en face, au pays des princes et du papier glacé, dans la principauté du choc des photos, l'économie n'a rien à voir. Ce n'est pas l'économie, en apparence, qui a tué Alain Genestar, débarqué par Arnaud Lagardère pour avoir publié en couverture, l'été dernier, une photo de l'épouse de Nicolas Sarkozy, en compagnie de son amant présumé. C'est la pression du politique offensé. Autant le dire franchement : on peine à s'indigner vraiment. On aimerait, bien entendu. On a la fibre confraternelle, malgré tout. On n'aime pas que les ministres se mêlent de ces affaires-là, surtout quand ils ont commencé eux-mêmes à traîner femme et enfant devant les caméras. Coups de fil, pressions, courroux des «chers amis» : tout journaliste normalement constitué ne peut que se cabrer. Mais comment dire ? Il est difficile de s'indigner à l'opérette. On peine à imaginer de donner sa vie, de signer des pétitions, pour le droit des citoyens à tout savoir sur la vie privée de la grande duchesse de Gerolstein.
Plutôt qu'un véritable sujet d'indignation, le licenciement d'Alain Genestar est révélateur d'une sorte d'exception de la presse française. A la différence de leurs homologues allemands ou britanniques, les principaux titres français, qui appartiennent désormais à de grands groupes industriels, restent plus que jamais partagés entre deux logiques. Celle du marché et celle de la soumission à un Etat néo-louis-quatorzien, qui vient de montrer ses beaux restes. En pure logique de marché, Lagardère aurait dû féliciter Genestar. Le numéro de Matchavec vaudeville ministériel en couverture s'est vendu à 900 000 exemplaires. Pour Match,c'est (paraît-il) un très bon résultat. Si Genestar, au lieu d'être félicité, est viré, c'est donc que l'autre logique, celle de la soumission à l'Etat, l'a emporté. On pourra invoquer tous les habillages possibles (loyauté de groupe, vieille amitié, etc.) : Arnaud Lagardère vient de dire qu'il préfère ne pas mécontenter l'Etat, plutôt que vendre ses journaux.
Il faut dire que Lagardère, ces jours-ci, n'a guère intérêt à se faire remarquer de l'Etat. Tout le monde a parlé de la vente fructueuse de leurs stock-options EADS, en mars dernier, par la famille Forgeard. Mais la presse a été beaucoup moins prolixe sur la manière dont Lagardère a fait racheter ses propres pertes sur EADS par la Caisse des dépôts, donc par le contribuable. Pour les quelques lecteurs qui auraient eu la tête ailleurs, rappelons que la Caisse des dépôts, sur demande du gouvernement, a racheté le tiers des actions EADS mises en vente par Lagardère en mars dernier, en même temps que la famille Forgeard, avant la dégringolade des cours. Et que la Caisse des dépôts (donc le contribuable) risque aujourd'hui une «moins-value» virtuelle de l'ordre de 240 millions d'euros. L'organisme financier public n'a d'ailleurs pas exclu de porter plainte.
Dans ces cas-là, fût-on Lagardère, on compte sur la bienveillance de tous ceux qui peuvent donner un coup de pouce, dans un sens ou dans l'autre, à la machinerie judiciaire. Et, en passant, sur la discrétion de la presse. Certains journaux ont dit clairement les choses. Libé: «La Caisse des dépôts se sent lésée.» Le Figaro: «Mauvaise affaire pour la Caisse des dépôts.» La Tribune: «La Caisse des dépôts pourrait saisir la Justice.»Quant au Monde,dont Lagardère est un actionnaire important, il n'a pas déçu son investisseur. A l'heure où l'on écrit ces lignes, le Monden'a consacré à l'affaire Lagardère-Caisse des dépôts qu'un article de 278 mots. C'est court, 278 mots (à titre de comparaison, le seul compte rendu du match de football France-Espagne, sans compter les articles annexes sur le même sujet, compte 695 mots). Le titre : «Les acheteurs de la participation de Lagardère s'interrogent.» Ils s'interrogent. Rien de plus. Une plainte ? Quelle plainte ? Le Monde,c'est ce journal qui estimait que l'ancien patron de Vinci, Antoine Zacharias (par ailleurs fortement soutenu par le président du conseil de surveillance du journal, Alain Minc), s'était comporté «en grand bonhomme»lors de sa démission forcée pour cause de rémunérations déraisonnables.
Voilà peut-être pourquoi Lagardère, en ce moment, n'est guère en mesure de résister aux amicales pressions d'un ministre d'Etat. Voilà pourquoi Genestar est expulsé de sa principauté de papier glacé. Et voilà pourquoi, même si l'économie semble absente, elle ne l'est peut-être pas totalement.


Serge July quitte Libération

Serge July quitte "Libération" après avoir dirigé ce journal depuis 33 ans. Son dernier éditorial, que nous reproduisons ci-dessous, témoigne de la dramatique érosion de la presse écrite, en France comme ailleurs. Comparez vous-même : pour une population de 1,7 million d'habitants (la Suisse romande), "Le Temps" tire à plus de 50.000 exemplaires. Pour une population française de 60 millions d'habitants, "Libération" ne vend plus que 142.000 exemplaires.

«Pourquoi je quitte "Liberation"»

Par Serge JULY
vendredi 30 juin 2006

Je quitte Libération, parce que c'est la dernière chose que je peux faire pour que vivent cette entreprise et cette équipe qui, au fil des années, auront créé et édité l'un des plus beaux quotidiens écrits et visuels du monde, certains jours le plus beau de tous.

Je le fais, à la demande d'Edouard de Rothschild, actionnaire de référence de la société éditrice de Libération. Nous avions un désaccord de fond sur la recapitalisation du journal. Il a été tranché par mon départ et celui de Louis Dreyfus, le directeur général délégué. Ce qui m'a conduit jeudi matin au cours du conseil d'administration de la société à démissionner de tous mes mandats. Je pars pour que vive Libération.

Comme souvent depuis plusieurs années, des pertes d'exploitation, plus importantes que prévu, mettent en péril l'entreprise.

La prévision de pertes pour l'année en cours est de 7 millions d'euros au lieu des 2,5 millions budgétés. Libération n'est pas victime d'une maladie singulière qui le condamnerait à des transfusions régulières, alors que tous les autres médias seraient mystérieusement immunisés.

Libération n'est pas une société financièrement insouciante et dépensière. Nous avons fait beaucoup de plans d'économies, utilisant toutes les techniques : les réductions d'effectifs, l'externalisation d'un certain nombre d'activités, le plafonnement des augmentations de salaires, quand elles ne sont pas tout simplement bloquées, le blocage des embauches, le contrôle sévère de nos coûts, la mise en concurrence de nos prestataires...

Avec ses 142 000 ventes chaque jour (OJD 2005), ses 900 000 lecteurs, ses 200 000 internautes quotidiens, ses inventions journalistiques, ses éclats, ses débats, ses analyses, et ses reportages, Libération reste l'un des principaux quotidiens français. Il affronte, comme tous les quotidiens généralistes payants dans le monde, le maelström de la révolution numérique, qui est, en plus intense, en plus violent, en plus rapide, ce que furent toutes les révolutions industrielles, lorsque chaque jour venait bouleverser l'ordre précédent des choses. C'est le propre de toutes les révolutions véritables, ce qui les rend à la fois dramatiques et excitantes.

L'ère du numérique a créé un nouveau monde qui bouleverse l'ensemble de l'industrie médiatique, son économie comme ses usages. L'ensemble des médias est secoué par une recomposition dont les nouveaux centres de gravité s'appellent l'Internet et le mobile.

Il est remarquable que tous les médias généralistes d'informations baissent depuis plusieurs années : la presse quotidienne payante évidemment, mais aussi les radios (­ 2 millions d'auditeurs en trois ans) et même la télévision.

Le modèle économique sur lequel a reposé pendant si longtemps la presse quotidienne écrite, ce modèle s'effrite sous nos yeux : les recettes diminuent irrésistiblement, avec moins d'exemplaires vendus et moins de publicité, tandis que les coûts augmentent. A fortiori pour la presse généraliste de qualité, qui avec beaucoup de journalistes, des spécialistes en grand nombre, des envoyés spéciaux partout et des réseaux de correspondants très serrés, est la plus chère à produire.

Entre tous les médias, c'est la presse quotidienne nationale d'information qui est depuis plusieurs décennies la plus fragile. Aujourd'hui, aucun quotidien généraliste national payant n'est à l'équilibre d'exploitation. Ce média est indispensable à la vie démocratique, au point d'être le média qui nourrit tous les autres, l'atelier de la réflexion et du débat national. Mais il n'est plus viable économiquement dans sa forme ancienne : il a besoin d'être soutenu financièrement par des activités bénéficiaires externes.

Et entre tous, Libération est le plus fragile des quotidiens généralistes de qualité. Le quotidien papier représente 91 % de nos recettes : c'est beaucoup trop. Enfin, Libération est sous-capitalisé, pas en mesure de réaliser les formidables investissements nécessaires pour faire de la croissance externe comme le Monde, ou pour créer des magazines, développer de nouvelles radios sur le Web, transformer le quotidien papier, oeuvrer à sa déclinaison. Depuis des années, nous dessinons une perspective qui est celle de la transformation de notre équipe journalistique en productrice de contenus signés Libération pour différents supports. Tout cela suppose des moyens financiers considérables pour opérer cette transition, pour passer d'un modèle économiquement agonisant à un nouveau modèle susceptible de générer de nouvelles recettes. Dans cette situation «révolutionnaire», il faut prendre cent initiatives en même temps. Faute de moyens suffisants, elles ne sont pas prises. Et dans les révolutions, plus qu'à d'autres moments, le temps perdu non seulement ne se rattrape jamais mais devient un facteur violemment hostile. A fortiori lorsque la créativité collective d'une entreprise est limée par des plans d'économies successifs, qui épuisent tous les ressorts.

Certes Libération n'est pas resté passif. Nous avons été les premiers à investir dans le Net, et le site de Libération est toujours le second site de presse généraliste en France. Nous avons allégé les coûts de structure. Enfin et surtout, nous avons tracé une route d'avenir, imaginé le bimédia (le quotidien électronique et papier), multiplié les publications exceptionnelles et hebdomadaires depuis plusieurs mois (il y a tout lieu de se réjouir du lancement réussi d'Ecrans), réfléchi à de nombreux projets.

Le problème de Libération n'est pas tant la qualité ou la pertinence de ce que nous publions chaque jour, il est industriel et financier.

En novembre 2004, Edouard de Rothschild décidait de souscrire une augmentation de capital de 20 millions d'euros, qui lui donne 38,8 % du capital. Cet apport aura contribué de manière décisive à transformer toute une partie de l'architecture de l'entreprise, à lancer de nombreux projets, dans un respect très rigoureux de la part de notre nouvel actionnaire de référence de l'indépendance de la rédaction. En moins de deux ans, ces 20 millions auront été consommés. Et pourtant, ces efforts financiers doivent être poursuivis au même rythme pour soutenir et consolider ce qui a été entrepris et aller de l'avant. Fin 2005, nous avons encore réduit nos coûts, de manière très sévère. L'équipe a été restructurée, plusieurs dizaines de collaborateurs se sont portés volontaires pour quitter le journal. Cette opération s'est faite sans altérer la qualité de notre production, mais elle a coûté 6,5 millions d'euros. Ces actions indispensables n'ont pas suffi à compenser un nouveau trou d'air publicitaire en début d'année, qui engendre de nouveaux déséquilibres, nécessitant un refinancement de l'entreprise de grande importance non seulement pour les pertes, mais pour l'ensemble des développements en cours et à venir.

J'ai parlé de désaccord de fond avec Edouard de Rothschild. Il porte sur la nature de la recapitalisation, sur ses objectifs, sur son ampleur et sur son tempo.

L'actionnaire de référence est aujourd'hui le pivot de notre actionnariat : il dispose statutairement du droit de préemption sur les actionnaires éventuellement sortants et du droit de veto sur tous les entrants. J'ai souhaité qu'à côté de notre partenaire central, des investisseurs industriels puissent s'engager dans une entreprise de longue haleine pour sortir Libération du pot au noir de la révolution numérique, au risque sinon de recapitaliser de manière marginale, sans véritable espérance d'avenir.

J'ai parlé de risque : pour avoir réduit les coûts au fil des décennies, pour y avoir consacré un temps précieux depuis 2001 et l'éclatement de la dite « bulle Internet » (qui n'en était pas une), je redoute que de nouvelles réductions entraînent un déclassement de Libération, le passage irrésistible dans une autre catégorie, qui ne serait plus celle des quotidiens de qualité. Nous sommes au bout des économies à Libération. L'urgence ce sont les investissements.

Edouard de Rothschild est en désaccord avec cette vision. Il a la maîtrise du capital. Il refuse la voie que je préconise, pour des raisons qui lui sont propres, je dois m'incliner au risque de provoquer une crise encore plus incertaine que celle provoquée par mon départ et celui de Louis Dreyfus. Il souhaite sur cette base que je quitte mes fonctions, je l'accepte, pour autant que c'est l'une des conditions indispensables pour lui de participer à une future augmentation de capital, même si ce n'est pas celle que je pense préférable.

Je respecte l'engagement d'Edouard de Rothschild à l'égard de Libération.

Pendant plus de trente-trois ans, j'ai dirigé ce journal. Ensemble, équipes successives, actionnaires et lecteurs, nous avons accompagné et raconté l'histoire d'un tiers de siècle, nous avons bouleversé la presse quotidienne en France, innovant dans de nombreux domaines, techniques, sociaux et surtout journalistiques. Libération aura formé plusieurs générations de journalistes qui ont essaimé dans l'ensemble des médias.

Libération c'est aujourd'hui une marque généreuse, un capital d'intelligence, un forum crucial et une capacité à produire de l'information certifiée, des lecteurs et des internautes enfin très attachés au titre. Comme le disait Jules Renard, il y a très longtemps : «Il n'y a pas de grands journalistes, il n'y a que des grands journaux.»

Une rédaction c'est un mélange de création, d'hommes, de lecteurs et de capitaux. Il faut les quatre, des hommes, des lecteurs, des capitaux et plus encore de création. L'équipe de Libération d'aujourd'hui est encore une fois exceptionnelle. Elle compte beaucoup de talents individuels et collectifs. Je leur souhaite de réussir, de trouver avec les actionnaires des relations qui assurent l'indépendance d'écriture dont elle a besoin pour prospérer.

C'est la dernière fois que j'écris dans ce journal que j'ai tant aimé, pour des lecteurs dont je goûtais inlassablement les contradictions, et dont j'appréciais les exigences. Nous avons vécu ensemble, au jour le jour pendant si longtemps, et j'ai tant et tant écrit dans ces pages.

Je remercie les mille et quelques collaborateurs qui ont participé à toute cette histoire.

Je remercie nos 900 000 lecteurs et nos 200 000 internautes quotidiens, ils m'ont tant appris.

Je remercie nos actionnaires qui ont accompagné cette histoire, Jérôme Seydoux et Eduardo Malone, Claude Alphandéry et Patrick Peugeot, Gérard Mestrallet et Valérie Bernis, nos amis de la Libre Belgique et ceux d'El Mundo. J'ai aussi une pensée pour Jean et Antoine Riboud qui ont pris une belle part dans cette aventure.

Merci à tous les amis de ce journal libre, à ses innombrables défenseurs, aux artisans de son indépendance.

Merci à tous pour cette histoire.

Je souhaite bonne chance à Libération, qui va à nouveau changer, c'est ainsi, mais qui, je l'espère, saura rester une grande équipe susceptible de réaliser de grands journaux papier, électronique, radio et cellulaire de demain.

Le chef d'orchestre que je fus vous dit adieu.

Le journaliste que je suis est infiniment triste de ne plus pouvoir écrire ici.

Le lecteur que je vais demeurer vous dit à tous au revoir.


Vietnam : oui à l'OMC, non à la liberté de la presse

AU VIETNAM, DE NOUVELLES RÈGLES VISENT À CONTRER UNE PRESSE DEVENUE IMPATIENTE. PAS DE CADEAU POUR LES JOURNALISTES !

Au Vietnam, le Parti communiste au pouvoir va instaurer en juillet 2006 de nouvelles règles de presse renforçant les peines pour les journalistes qui font des reportages sur des questions délicates, notamment la corruption, dit l'Alliance de la presse de l'Asie du Sud Est (Southeast Asian Press Alliance, SEAPA). La mesure vise, à ce qu'il semble, à endiguer la montée des reportages devenus plus frondeurs, à la suite de l'habitude du parti ces dernières années de manifester plus d'ouverture et de transparence.

Citant un reportage de l'agence de nouvelles allemande Deutsche Presse Agentur (DPA), la SEAPA indique que le nouveau Décret sur les activités culturelles et de renseignement, ratifié par le premier ministre Phan Van Khai, entre en vigueur le 1er juillet. Aux termes de la nouvelle réglementation, les journalistes sont passibles de 3 millions de dongs (190 $ US) d'amende s'ils publient des histoires avec des sources anonymes, et jusqu'à 7 millions de dongs (450 $ US) s'ils refusent de permettre aux personnes interviewées de voir les articles qui les citent avant leur parution.

Les nouveaux règlements interdisent la diffusion « d'idéologie réactionnaire », y compris tout article qui révèle « les secrets du parti, les secrets d'État, les secrets militaires et les secrets économiques ». Les contrevenants risquent des amendes qui peuvent aller jusqu'à 30 millions de dongs (2 000 $ US). Les nouvelles règles sévissent également contre les journalistes qui nient au Parti ses « réalisations révolutionnaires ».

Alors qu'il est connu pour tenir d'une main de fer les médias du pays, ces dernières années le Parti communiste a permis aux journalistes de faire des reportages plus incisifs sur la corruption et les questions de gouvernance, parce qu'il cherche à approfondir ses liens économiques avec les États-Unis, et de favoriser son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce, font remarquer la SEAPA et Human Rights Watch.

En réponse, les journalistes se sont mis à mettre à l'épreuve les limites de la censure en faisant davantage d'enquêtes sur la corruption et en s'attaquant à d'autres questions sociales, comme la santé publique et la pauvreté. En août 2005, par exemple, des journalistes d'enquête travaillant pour le quotidien « Thanh Nien », propriété d'État, ont révélé des lacunes potentiellement dangereuses dans les efforts du gouvernement pour contrôler le virus de la grippe aviaire, ce qui a poussé les législateurs à promettre des réformes, fait remarquer le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Les militants des droits de la personne et les défenseurs de la démocratie sont devenus eux aussi plus hardis et ont demandé des réformes politiques. Depuis avril, plus de 400 citoyens, dont des écrivains, des universitaires, d'anciens prisonniers politiques et des dirigeants religieux, ont ratifié le Manifeste sur la liberté et la démocratie, dit Human Rights Watch. Le Manifeste exprime une variété de demandes, notamment la liberté de l'information et d'expression, un système politique multipartite et les libertés d'assemblée et d'association.

Des militants ont également lancé un journal indépendant, « Tu Do Ngon Luan » (« Libre Expression ») et plusieurs journalistes et blogueurs ont constitué une organisation clandestine appelée Association libre des journalistes du Vietnam. De nombreux militants subissent du harcèlement. Certains se sont vu couper l'accès à l'Internet, d'autres ont été convoqués par les autorités pour interrogatoire.

Consulter les sites suivants :

- SEAPA : http://www.seapabkk.org/newdesign/newsdetail.php?No=485

- Human Rights Watch : http://hrw.org/english/docs/2006/05/11/vietna13346.htm

- Textes du Manifeste : http://hrw.org/pub/2006/manifesto_040606.pdf

-Dossier de Freedom House : http://www.freedomhouse.org/uploads/PFS/DraftCountryReportsForPR27April06.pdf

- Dossier du CPJ : http://www.cpj.org/attacks05/asia05/vietnam_05.html

- International Herald Tribune : http://www.iht.com/articles/2006/06/19/news/viet.php


Coupe du Monde : le démarrage difficile de l'équipe de France dope la créativité multimédia

Jeudi 22 juin 2006. A 24 heures de parties décisives en Coupe du Monde, l'équipe de France de football est en mauvaise posture (et la Suisse pas certaine d'être qualifiée). En Suisse romande, les boîtes aux lettres électroniques voient affluer de petites créations numériques toutes plus narquoises les unes que les autres envers le grand voisin gaulois. Deux exemples.

"Composition de l'équipe de France, vendredi 23 juin :" (anonyme)


Cannes par Suzanne (8) : pauvre Pedro, pauvre Guillermo !

Le palmarès de Cannes 2006 est tombé: Palme d'or à Ken Loach pour "Le Vent se lève". Grand Prix à "Flandres", de Bruno Dumont. Prix de la mise en scène à Alejandro Gonzalez Iñarritu pour "Babel". Prix du scénario à Pedro Almodovar pour "Volver" (récompensé aussi du Prix d'interprétation féminine pour les six comédiennes). Prix du jury à Andrea Arnold pour "Red Road". Et Prix d'interprétation masculine à l'ensemble du cast d'"Indigènes" de Rachid Bouchareb. Suzanne Déglon Scholer nous livre ses dernières impressions.

Mediablog : - Le président du jury Wong Kar-Wei a dit que la Palme avait été décernée à l'unanimité : peut-on pour autant parler de palmarès de consensus ? Bruno Dumont a dû avoir des partisans acharnés et des détracteurs tout aussi virulents. Ce qui a profité à Ken Loach…

Suzanne Déglon Scholer : - Je doute de cette unanimité du jury. Le film de Loach est bien, il a du souffle, de la sincérité. Je peux le défendre en tant que pédagogue et je suis contente qu'il sorte du lot. Mais formellement, je pense que c'est inférieur à "Babel" ou au "Labyrinthe de Pan". Cela fait un peu film à costumes fauché. Je ne sais pas trop ce que cette distinction suprême veut dire.

Mediablog : - Palme à la carrière de Loach, qui a 70 ans ?…

Suzanne : - Peut-être, mais je trouve dommage de ne pas avoir trouvé quelque chose pour récompenser Guillermo del Toro ("Le Labyrinthe de Pan"). En revanche, je suis ravie du prix de groupe offert aux acteurs d'"Indigènes". C'est bien de souligner ce côté "acceptation de la mémoire" et de faire connaître l'Histoire occultée. Le film est bien fichu et la fin en Alsace prodigieuse.

Mediablog : - Le double prix offert à Almodovar en compensation d'une Palme qui lui est à nouveau refusée (après "Tout sur ma mère") est un peu embarrassant, tu ne trouves pas ?

Suzanne : - J'avais vu le film avant de partir à Cannes et je suis allée au festival en me disant que ça DEVAIT être la Palme. C'est du haut de gamme dans le champagne, cette histoire d'humour noir racontée de façon légère ! Pedro avait l'air ému et déçu, il a eu droit à un bel hommage de ses actrices, mais il ne méritait pas un sucre comme ça. En revanche, pendant cette cérémonie de remise de prix, je jubilais de ne pas entendre le mot "Caïman". Pour moi, le film de Moretti n'est qu'une logorrhée prétentieuse, dans laquelle seuls les Italiens semblent s'être reconnus.

Mediablog : - "Babel", qui comptait parmi tes favoris, reçoit un beau prix, celui de la mise en scène…

Suzanne : - C'est un exercice brillant, si la mise en scène consiste à relier des personnages, même sans les faire se rencontrer, sur le jeu entre le dit et le non-dit. Un film universel, sur les liens, ténus, mais réels, qui unissent les êtres.

Mediablog : - Autre oubliée de marque, "Marie-Antoinette", de Sofia Coppola…

Suzanne : - Etonnant ! J'ai vite compris qu'elle n'aurait rien quand j'ai vu qu'elle ne montait pas les marches. Beaucoup à Cannes pensaient qu'elle aurait la Palme. Puis certains ont dit qu'ils ne méritaient que le prix de la meilleure "party". Je ne sais pas à quoi tient cet oubli. Peut-être est-on dans un état d'esprit trop républicain et démocratique pour s'intéresser à un tel personnage…


Cannes par Suzanne (7) : un favori de dernière minute

L'heure du verdict approche à Cannes. Suzanne Déglon Scholer nous livre ses impressions et ses pronostics. Par SMS, cela donne: "Indigènes" : émouvant et sincère. "La Raison du plus faible" : un peu réchauffé". Notre envoyée spéciale enseignante n'a pas vu tous les films en compétition (et notamment ceux qui ont ravi la frange la plus cinéphile des festivaliers : "Flandres", "Les Climats", "Jeunesse en marche"…). Un favori s'est glissé aux côtés des films déjà admirés : "Le Labyrinthe de Pan", du Mexicain Guillermo del Toro.

Mediablog : "Génial!", ce "Labyrinthe de Pan", d'après ton dernier message. De quoi s'agit-il ?

Suzanne Déglon Scholer : - C'est un conte politique et fantastique situé dans l'Espagne franquiste. Le mélange entre les deux est très réussi. L'héroïne vient d'un pays idéal et a échoué chez les humains - la monarchie, paradis perdu ? J'y ai songé mais je ne crois pas… C'est une histoire très dure mais très cohérente, qui s'adresse à un public mûr, avec des couloirs sombres, la mort et le menace qui rôdent dans des décors splendides. Ici les fées sont des insectes géants qui prennent forme humaine. Sergi Lopez interprète un commandant de l'armée franquiste qui traque les rebelles. Je ne suis pas un inconditionnel de cet acteur, que je préfère dans les rôles de salauds ("Harry, un ami qui vous veut du bien"). Mais il est tellement parfait ici que je ne l'ai pas reconnu!

Mediablog : - Quel film pour la Palme, à ton avis ?

Suzanne : - Je n'ai pas tout vu. Notamment "Jeunesse en marche", de Pedro Costa, qui a fait dormir ou fuir beaucoup de spectateurs, mais qui a suscité l'enthousiasme de Freddy Buache, pour qui il s'agit du meilleur film de la compétition. Je continue de penser que la Palme devrait revenir à "Volver", à "Babel", au "Labyrinthe de Pan". Ou à "Marie-Antoinette", uniquement pour clouer le bec à tous ceux qui disent de ce film qu'il n'apporte rien. Quand même, c'est autre chose que les films avec Michèle Morgan!…

Mediablog : - Nous l'avons vu hier soir : c'est un enchantement ! Et ça laisse songeur sur ces présentateurs de journal télévisé - en clair : Pujadas - qui ouvrent les feux en annonçant que le film a été hué à Cannes. Que peut-il bien savoir de ces quelques hurleurs insensibles au talent de Sofia Coppola ? En voyant le film, je me suis dit qu'il suffit toujours de quelques meneurs pour réclamer la tête de "l'étrangère"…


Cannes par Suzanne (6) : "Marie-Antoinette", de Sofia Coppola

Perruques poudrées et rock eighties s'affichent sans gêne dans "Marie-Antoinette" : le film très attendu de Sofia Coppola est l'événement du jour au Festival de CANNES. Il sort simultanément sur les écrans de Suisse romande. Notre enseignante cinéphile Suzanne Déglon Scholer a beaucoup apprécié ce film de femme(s).

Suzanne

Médiablog : - Tu avais vu "Marie-Antoinette" avant de partir à Cannes. Les enseignants peuvent du reste lire ta fiche pédagogique sur le site www.e-media.ch. Le film te plaît toujours, avec le recul ?

Suzanne Déglon Scholer : - Mon appréciation reste très positive. Ici, les journalistes font la fine bouche. Est-ce un manque de culture historique ? J'ai l'impression qu'ils ont souvent ce genre de réaction face à des films en costumes. Dans "Marie-Antoinette", Kirsten Dunst est touchante de juvénilité et de maladresse. C'est une petite fille qui est d'abord soucieuse de faire plaisir et de bien faire. Puis, en vingt ans, elle change. Elle découvre le pouvoir. Mais personne ne l'aide jamais à mûrir, sauf tout à la fin de sa vie. On en a fait abusivement une Messaline, alors qu'elle cherchait avant tout des gens qui la feraient rire. Le roi qu'on lui a mis dans son lit ne savait pas très bien quoi faire...Il est assez touchant lui aussi. Je trouve le film sensible, posant un joli regard sur cette histoire. Comme dans "Virgin Suicides" et dans "Lost in Translation", Sofia Coppola nous montre des femmes qui ne sont pas à l'aise là où on les a mises. Elles ne trouvent pas leur vraie place.

Médiablog : - D'autres découvertes ?

Suzanne : - Impossible d'entrer aux séances de "Zidane. Un portrait du XXIème siècle" : c'est la fureur ici! A la Quinzaine des réalisateurs, j'ai vu le premier film mis en scène par l'acteur italien Kim Rossi Stuart "Anche libero va bene" (photo ci-dessous).

Il interprète lui même le père d'une famille éclatée et il explose parce qu'il n'en peut plus. La mère est une nymphomane qui aime ses enfants mais s'en va toujours. C'est une réalisation sans chichis, bien enlevée pour un premier film. Dans la section "Un Certain Regard", j'ai apprécié "Suburban Mayhem" (Le Feu sous la peau) de l'Australien Paul Goldman (photo ci-dessous). C'est un film très bon sur de grands enfants qui jouent aux adultes. Derrière leur façade présentable, ils sont déjà pourris, menteurs, truqueurs. La bande est emmenée par une petite garce qui séduit et utilise les gens, qui fait du chantage permanent. Le film postule que si ce petit manège a lieu, c'est que notre système social encourage ce type de déviance.

Un autre film australien m'a plu au Marché du film : "Candy" de Neil Armfield. Organisé en trois tableaux - "Heaven", "Earth", "Hell" - il suit un couple de drogués qui s'aiment et se détruisent mutuellement. Ils découvrent que s'ils veulent survivre, ils ne doivent pas rester ensemble. J'ai aussi aimé "Look Both Ways" de Sarah Watts. Bien que destiné aux jeunes, c'est un film au style intéressant, qui témoigne que nous vivons avec l'omniprésence de la mort, parce qu'elle nous fait peur, parce qu'on est témoin de celle des autres. Enfin...heureusement qu'il y a les fêtes. Hier soir j'ai enchaîné celles du Festival de Locarno, de Hollywood Classics et de Swissfilms, où le champagne coulait à flots.


Cannes par Suzanne (5) : "Babel", un grand film d'Alejandro González IÑ�RRITU

Bonne surprise au saut du lit pour Suzanne Déglon Scholer : on lui offrait deux places pour la séance de presse de "Babel" d' Alejandro González IÑ�RRITU, le réalisateur d'"Amours chiennes" et de "21 grammes". Notre enseignante cinéphile nous fait part de son enthousiasme pour ce film.

Suzanne

Médiablog : - Alors, ce "Babel", un grand film ?

Suzanne : - Oui, je pense que je ne verrai rien de mieux aujourd'hui. On suit quatre groupes bien distincts : un père et sa fille sourde-muette à Tokyo, un couple américain parti au Maroc pour se retrouver, leurs deux enfants restés à San Diego avec la nanny mexicaine et clandestine, une famille marocaine pauvre qui vient d'acquérir une arme à feu pour protéger son troupeau des chacals. Les Amércains partent en excursion en bus. Un coup de feu retentit, elle est blessée. Il s'agit d'un accident puisque le fils de la famille voulait seulement montrer ce qu'il savait faire avec cette arme. Mais le film montre le rôle négatif des médias, puisque les ambassades sont rapidement impliquées et que cet accident, transformé en attentat terroriste, génère des tensions diplomatiques.

Médiablog : - Quel est le point de vue du réalisateur sur cette histoire ?

Suzanne : - Ce que j'ai trouvé intéressant, c'est que les deux vedettes du film, Brad Pitt et Kate Blanchett, servent de faire-valoir aux anonymes. Le réalisateur montre un monde où, comme dans la légende biblique de Babel, chacun parle sa propre langue. Il y a toujours la peur de l'autre qu'on ne comprend pas. Le film est une variation sur l'"effet papillon" : un battement d'ailes de papillon à Tokyo peut déclencher une tornade à l'autre bout du globe. Même si "Amours chiennes" reste le plus fort des films d'Iñarritu, celui-là est très touchant, très bien filmé. Il montre que nous sommes prisonniers d'une toile d'araignée très solide. Le monde n'est pas en ordre, mais il y a quelques lueurs. A signaler qu'un incident a émaillé la projection de presse à 8h30 ce matin : au milieu du film, le projectionniste a projeté par erreur quelques minutes qu'on avait déjà vues au début.

Mediablog : - Et l'esthétique du film ?

Suzanne : - Tokyo est présentée dans une esthétique très léchée, très artificielle, de verre et de métal. Quand la fille sourde- muette sort en boîte, le réalisateur fait alterner constamment ce qu'elle perçoit et ce qu'on ressent, avec cette musique assourdissante. C'est très déstabilisant. Sinon, le désert est filmé en images très douces, San Diego comme un univers très aseptisé, vide et triste - il y a eu la mort d'un enfant.

Mediablog : - Quel est ton sentiment à mi-festival ?

Suzanne : - Je ne suis à Cannes que pour la deuxième fois. Mon sentiment est que nous vivons une bonne édition. Pour la Palme, "Volver" me paraît toujours favori. Je verrais bien aussi "Le Vent se lève", mais il est peut-être trop didactique. Et "Babel" est magistral...

Mediablog : - Et "Flandres" de Bruno Dumont ?

Suzanne : - Je ne l'ai pas vu et je n'irai pas le voir. Depuis que j'ai vu "Twenty-Nine Palms", je suis convaincue que ce type est un vieux cochon vide, même si l'on me dit qu'il filme admirablement. Hier soir, enfin, j'ai vu "Platoon" en présence d'Oliver Stone, Willem Dafoe et Tom Berenger. Le réalisateur nous a aussi montré vingt minutes de son nouveau film "World Trade Center". Un film fait "pour réfléchir et pour découvrir la vérité" d'après lui. On y suit les membres d'un corps de police - dont Nicholas Cage, parfait - qui ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. A comparer les deux films, Stone a le don de créer des atmosphères claustrophobes qui nous enveloppent. C'est très angoissant et très réussi.