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"Arret sur images" reviendra...sur internet et par abonnement

Le journaliste Daniel Schneidermann vient d'écrire à tous les téléspectateurs qui avaient signé la pétition de soutien à son émission "Arrêt sur images" (supprimée des grilles de France 5 après 12 ans). Il annonce la mise en chantier d'un site internet très réactif, financé essentiellement par ses abonnés. Certaines parties du site seront en accès libre.

  • "Puisqu'aucune chaine de télé ne veut produire ni diffuser Arrêt sur images, et puisque au fond seuls ses télespectateurs veulent que cette émission continue, nous allons nous passer de la télévision", écrit Daniel Scheidermann (photo).

          

  • "Nous allons faire l'émission sur Internet. Avec des textes, comme dans les blogs. Avec des images diffusées par les télés, évidemment. Avec des reportages, filmés ou écrits, sur les personnages de la tragi-comédie médiatique. Et avec des débats en plateau, comme dans l'émission supprimée par France 5. Les débats seront évidemment plus courts. On ne regarde pas des images sur Internet de la même manière qu'à la télévision."
  • Donc, la grand messe du dimanche sera éclatée en une pluie de rendez-vous et d'enquêtes. Il y aura des rendez-vous quotidiens ou hebdomadaires. Il y aura aussi des surgissements inopinés. Il y aura des visages que vous connaissez déjà. Il y aura aussi de nouveaux visages. Le site sera très réactif à l'actualité, mais nous construirons aussi un solide fonds d'archives, pour restituer sa mémoire à l'univers audiovisuel, univers de la fugacité et de l'amnésie."
  • Plutôt que de tout miser sur la pub ou d'attendre le bon vouloir de généreux mécènes, Daniel Schneidermann a décidé que le site sera "essentiellement financé par ses abonnés". Un recours "modéré" à la pub est annoncé.
  • Le journaliste dit faire confiance au nombre des fidèles de l'émission qui ont signé la pétition (près de 200.000). Il entend aller "à contre-courant d'un certain air du temps", qui veut que l'évolution vers la gratuité de tous les services produits sur Internet soit inéluctable : "Nous parions qu'assez de citoyens estimeront qu'une information indépendante sur l'univers médiatique est un service qui a un coût."
  • Certaines parties du futur site seront accessibles à tous. La campagne d'abonnements sera lancée courant septembre et la construction du site prendra quelques mois. Il ne sera pas opérationnel avant 2008. "Nous voulons qu'il contribue fortement au débat public. Nous voulons que ses analyses, ses informations, irriguent Internet, et viennent contrarier le ronron de la grosse machine", énonce le journaliste. 

"Ma prière"

Seulement un torrent de vidéos pitoyables  sur Internet ? Dans notre post précédent, Andrew Keen déplorait le culte de l'amateurisme narcissique. On se réjouit de lui donner tort dès aujourd'hui avec ce petit bijou, puisé sur CURRENT.TV, la chaîne participative lancée par Al Gore.

Cela s'appelle "My prayer". Cela parle de paternité imminente, d'angoisse et d'attente. La preuve qu'on peut à la fois parler de soi et faire preuve de délicatesse et de profondeur. Cette vidéo (en VO anglaise) est signée Nigel Ryan et dédiée à sa fille Marie-Jolie (ci-dessous). Il est possible de voter en ligne pour qu'elle passe à l'antenne.


L'une chante, l'autre pas

La pause estivale allège les gazettes et suscite des sujets consternants dans certains médias : au journal de France 2, mardi soir, on demande en ouverture si les touristes en Bretagne sont tristes sous la pluie, ou si ceux qui profitent de la plage à Biarritz sont heureux au soleil. Quelques instants plus tard, pour illustrer un sujet sur les agressions au couteau en Grande-Bretagne, on en montre une (filmée par une caméra de surveillance). Une petite agression bien crade : le type serine par deux fois un gars genoux à terre, incapable de se défendre. Intérêt public de diffuser de telles images ? Nul. Juste de quoi réveiller ceux qui ont abusé de la plage ou du pastis.

Et puis, passées les infos, une embellie inattendue : Arte diffuse un film d'Agnès Varda de 1976. "L'une chante, l'autre pas". Deux destins en parallèle, deux histoires de femmes liées par l'amitié et une correspondance suivie sur plusieurs années (c'était avant Internet et le téléphone portable). Suzanne fait deux enfants avec un photographe qui se suicide. Elle subit l'opprobre d'être une "fille mère", se forme, retrouve du travail, s'engage pour le planning familial, se marie avec un médecin qui divorce pour elle. En face, Pomme quitte l'éteignoir de sa famille pour vivre une vie d'artiste bohème. Fait un enfant à un Iranien après avoir avorté à Amsterdam. Refait un enfant et chante le bonheur de l'émancipation dans des villages de la France profonde.

On mesure le chemin parcouru, on se remet dans le climat d'une époque, marquée par les revendications féministes, la lutte pour l'avortement (les plus fortunées savent qu'on peut le pratiquer en Suisse)... Le regard d'Agnès Varda sur toutes ces femmes est formidable d'empathie. On vit avec elles leurs galères, leurs solitudes, leurs angoisses de mère.


A Darker Summer Day

Il y a des étoiles qui s'éteignent en toute discrétion. Edward Yang est de celles-là : le réalisateur taiwanais s'est éclipsé vendredi à l'âge de 59 ans. Beaucoup trop tôt. Nous l'avions rencontré à Locarno, pour un entretien à paraître dans le "Pardo News", le quotidien du festival. Edward Yang (photo) s'était montré délicieux et érudit, brillant produit d'une éducation mi-confucéenne, mi-chrétienne. Il avait un rire et un entrain de grand jeune homme. Ce fut un bonheur que de le voir couronné d'un Prix de la mise en scène à Cannes, en 2000, pour son chef-d'oeuvre, "Yi Yi". En montrant un enfant affairé à photographier la nuque des gens, il y donnait une définition limpide de son métier de cinéaste : "Montrer ce que les autres ne peuvent pas voir".

                   

    Edward Yang                                ...et le gosse de "Yi Yi".

Dans "A Brighter Summer Day", Edward Yang avait apporté une pièce majeure à l'histoire de son pays. Ce vendredi 29 juin restera comme un "darker summer day" pour l'histoire du cinéma...

PS : "Yi Yi" peut être commandé en DVD sur www.trigon-film.org  (shop@trigon-film.org)


Indépendance de la presse : les journalistes français interpellent Sarkozy

Evénement historique en France. La crise aux "Echos" et "La Tribune" a provoqué une réunion extraordinaire du Forum permanent de la Société des journalistes. Les journalistes de 27 médias demandent à rencontrer au plus vite Nicolas Sarkozy et l'interpellent sur l'indépendance des médias.

Lire l'article d'Anna Borrel sur le site de Marianne.

Ecouter la séquence du Journal du matin de la Radio Suisse Romande, consacrée à la suppression de l'émission de France Inter "La bande à Bonnaud". (Cliquer dans le menu de gauche "Journal du matin", puis dérouler la liste des sujets dans la fenêtre qui s'ouvre).


Arrêt sur images (4) : le Conseil des programmes de la RTSR soutient Daniel Scheidermann et le décryptage des images

Privé de son émission "Arrêt sur images" dès la rentrée, Daniel Schneidermann a confirmé son intérêt pour reprendre ses activités depuis la Suisse. Extrait de l'interview parue samedi dans "La Liberté" :

Espérez-vous que la TSR vous propose au passage de reprendre votre excellente émission?

- La réponse est oui. J'espère que je pourrai produire Arrêt sur images en Suisse. (...)

                                                       * * * * *

Après avoir rencontré Daniel Schneidermann lundi, le Conseil des programmes de la RTSR publie ce mardi un communiqué de soutien. Il y souligne notamment ceci :

"Fondamentalement attaché à la qualité des émissions de la télévision de service public, le Conseil des programmes RTSR estime que les émissions qui apprennent et incitent à décrypter les images sont indispensables à l'accomplissement de la mission éducative du média télévision. Cette mission doit être remplie avec les deux autres acteurs que sont les parents et l'école."

Le Conseil des programmes RTSR est convaincu que l'audiovisuel de service public et l'Internet ont un rôle à jouer en unissant leurs forces pour la coproduction d'une émission d'autocritique et de décodage des images télévisées. Il appelle de ses voeux une concertation entre la TSR, TV5 et les chaînes de télévision francophones publiques".

                                                    * * * * * * * * * *

Pour suivre le feuilleton "Arrêt sur images", on peut consulter une excellente compilation sur le site de l'Observatoire des médias ACRIMED (Action - Critique - Médias).


Arrêt sur images (3) : les enseignants français se mobilisent

La FSU, principal syndicat de l'Education nationale en France, a demandé jeudi dans un communiqué à France 5 de "réintégrer" dans ses grilles de rentrée l'émission de décryptage des médias "Arrêt sur images", dont la chaîne a annoncé lundi la suppression.

"La FSU s'adresse à la direction générale de France 5 et demande que cette émission soit réintégrée dans la grille de la chaîne, et invite les membres de ses syndicats à signer la pétition mise en ligne en ce sens", écrit le syndicat.

Il "regrette et déplore" la fin de cet "espace critique d'analyse de l'image, de la télévision et des média audiovisuels", qui est "aussi un outil pédagogique intéressant, fréquemment utilisé par le monde éducatif pour initier les élèves au décryptage du monde des médias qui les environne".

On écoutera aussi avec profit la chronique du journaliste Jacques Poget, entendue vendredi 22 juin sur Espace 2.

Et aussi l'emportement de Jean-François Kahn sur Direct 8.


"Arrêt sur images" (2) : pourquoi tant de haine ?

Depuis l'annonce de la suppression d'"Arrêt sur images", l'émission de décryptage de France 5, les internautes réagissent par centaines et avec passion. Pas toujours pour défendre l'émission ou son présentateur de Daniel Schneidermann.

 

Les internautes qui réagissent expriment des critiques ou des indignations à ranger en plusieurs catégories distinctes :

LES DETRACTEURS

1) "Bon débarras!" : les allergiques au style Schneidermann ne se gênent pas pour le juger "prétentieux", "ayatollah", "donneur de leçons", "parisianiste", "bobo"... Il y a dans certains messages déposés sur le web des réactions d'anti-intellectualisme primaire bien dans l'air du temps. Et même une inquiétante haine envers ceux qui font métier de l'exercice critique. Schneidermann ? Pour ses détracteurs les plus marqués, c'est un cabot à l'ego surdimensionné, qui se croit nommé à vie et qui a pour habitude d'engueuler ses employeurs quand ils expriment des réserves sur son travail.

2 ) Usure et lassitude : bon nombre d'internautes regrettent avoir perdu le goût pour "Arrêt sur images" au fil des douze ans de l'émission hebdomadaire. Ils regrettent des choix thématiques jugés peu intéressants. Ils avalisent le verdict du directeur d'antenne Patrick Vilamitjana selon lequel la formule serait "usée" et que l'équipe n'aurait pas su se renouveler. D'autres font observer de manière narquoise que Patrick Vilamitjana a travaillé pour "Thalassa", une émission qui a 30 ans d'âge et qui serait bien plus poussiéreuse.

3) Dérive de l'émission : d'aucuns déplorent un gauchissement des principes d'"Arrêt sur images". Contaminée par les parlottes, l'émission proposerait moins d'arrêts et presque plus d'images, observe un fin spectateur. Avec ses chroniqueurs, Schneidermann aurait imposé le non-dit accusateur systématique, l'insinuation malveillante.

4) Dérive politique :  à la lumière des derniers mois, certains accusent "Arrêt sur images" d'avoir changé de vocation. D'émission de décryptage de l'audiovisuel, elle aurait été transformée en machine de propagande au service de Ségolène Royal et de dénigrement à l'encontre de Nicolas Sarkozy. Une fois encore, Daniel Schneidermann écope d'une bordée d'épithètes peu élogieux : de "socialiste à la Jospin" de la pire espèce à la quasi racaille soixante-huitarde.

5) L'audience fait la loi : aux yeux de certains, une émission qui récolte chaque dimanche à 12h30 moins de 6% de parts d'audience ne mérite plus sa place dans une chaîne financée par la redevance. A côté des poujadistes qui s'en prennent à la multiplication des chaînes de service public, un internaute s'avoue convaincu qu'il est possible, dans le genre, de faire "mieux et plus consensuel" (sic).

LES PARTISANS :

1) "On touche à une institution" : Pour beaucoup, la suppression d'"Arrêt sur images" est un choc incompréhensible. On s'attaque selon eux à une des seules, sinon la seule, raison(s) de regarder la télévision. Ils perdent un rendez-vous incontournable et ils se mobilisent en faisant signer une pétition de soutien.

2) Climat politique : l'annonce de la suppression de l'émission, au lendemain du deuxième tour des législatives, n'apparaît pas anodine. Peu se risquent à incriminer une intervention directe de l'Elysée. Mais comme Schneidermann lui-même, beaucoup s'inquiètent d'un "climat" peu propice à chatouiller la susceptilité du pouvoir. Les directeurs de chaînes prendraient des mesures préventives à l'égard de leurs électrons les plus libres. Ou alors des mesures de rétorsion. Cheffe de l'info sur France 2, Arlette Chabot avait à l'époque jugé "dégueulasse" qu'"Arrêt sur images" se penche sur le cas de Béatrice Schönberg, présentatrice du 20 heures et épouse de Jean-Louis Borloo (aujourd'hui numéro 2 du gouvernement Fillon).

3) Contre le décervelage : les plus amers regrettent que France 5 foule aux pieds son cahier des charges, qui prévoit d'éduquer à l'audiovisuel. L'émission appelée à remplacer "Arrêt sur images" sera beaucoup plus insipide, prédisent-ils. L'originale résultait d'un coup d'audace formidable, impensable aujourd'hui.

4 ) Contre-pouvoir nécessaire : une large frange des internautes s'inquiète de voir disparaître les îlots de résistance. Résistance au discours dominant, au prêt-à-penser médiatique, au flux sans contradiction des images. Sur un blog, un journaliste à TF1 considère qu'"Arrêt sur images" était un poil à gratter nécessaire : l'émission pouvait agacer, irriter, on pouvait même se trouver en totale contradiction avec les opinions émises, mais au moins il s'y passait quelque chose de vivant. Les plus attentifs relèvent que Schneidermann avait introduit la critique de sa propre émission, via un forum et les interventions pointues à l'antenne, d'une forumancière.

5) Education aux images orpheline : que reste-t-il dans le service public, pour rendre attentif aux manipulations, aux mensonges par omissions, aux singularités culturelles du paysage audiovisuel ? Là aussi, des centaines d'internautes ont du mal à faire leur deuil d'une émission jugée indispensable.

Lire les réactions des internautes :

Big Bang Blog : le blog de Daniel Schneidermann

LePoint.fr : le site du magazine français, avec des avis très critiques

Libération.fr : des réactions, un forum...


Sevré d'Arrêt sur images, Daniel Scheidermann évoque ouvertement l'asile médiatique en Suisse

Après douze saisons, l’émission "Arrêt sur Images" de Daniel Schneidermann ne sera pas reconduite la saison prochaine sur France 5, tout comme le magazine "Madame, Monsieur, Bonsoir". C'est ce que nous apprend ce matin L'Espresso de Télérama.

Commentaire du directeur des programmes de France 5 Philippe Vilamitjana "Une émission qui n’a pas bougé de concept depuis douze ans, il faut savoir la remercier et passer à autre chose.»  (Libération du 19 juin). A en croire Vilamitjana, «une autre émission de décryptage»  arrivera à la rentrée sur France 5, qui, «dans un souci de libre parole et d’expression de toutes les sensibilités, élargira le spectre d’Arrêt sur images».  L’émission, dont Vilamitjana garde encore secrets l’animateur et le producteur, «accueillera en direct toutes les signatures de la presse».  Bref, un club de la presse, mais adios le décryptage des images, commente "Libération". Pourtant, le cahier des charges de France 5 prévoit que ses programmes «contribuent à l’éducation à l’audiovisuel et aux médias»...

Le propre des grilles de télévision est d'évoluer. Quelques exceptions font mentir cette logique : la résistance des magazines "A bon entendeur" (plus de 1000 éditions!) et "Temps présent" en Suisse romande, "Thalassa" en France.

Souvent passionnante, l'émission de Daniel Schneidermann nous faisait regarder la télévision autrement. Elle donnait à méditer les réflexes journalistiques et les naïvetés de spectateur. Est-elle condamnée par hasard, à l'heure où le nouveau président de la république met son ancien chef de campagne au conseil de direction de TF1, tout en bétonnant ses relais dans tous les principaux médias? "Arrêt sur images" serait plus indispensable que jamais! Daniel Schneidermann a le tort de signer dans un quotidien de gauche (Libé). Il a plusieurs fois (trop souvent?) pris à partie le traitement médiatique associé aux mesures sécuritaires voulues par l'ex-Ministre de l'Intérieur aujourd'hui locataire de l'Elysée.

Alors, qui prendra le relais de la vigilance à l'égard des médias audiovisuels ? La Télévision suisse romande serait-elle prête à occuper le créneau ? Rêvons!...

Sur son blog, Daniel Schneidermann évoque ouvertement l'asile médiatique en Suisse. Car le 25 juin, il rencontrera à Genève les membres du Conseil des programmes RTSR. Mais la question mérite d'être ouverte : si une émission du style d'"Arrêt sur images" devait voir le jour sur une des chaînes de la TSR, devrait-elle être animée par Daniel Schneidermann ou par un animateur suisse ?


De retour d'Afrique, un message de Wim Wenders

Wim Wenders a tourné un court métrage en République démocratique du Congo. C'était sa contribution au film-anniversaire du Festival de Cannes (voir précédent article). Nous reproduisons ci-dessous une photo du film et le message que le réalisateur a délivré à cette occasion, un message totalement occulté par l'actualité festivalière.

"En automne 2006, j'ai passé plusieurs semaines dans une ville excentrée de la République démocratique du Congo, dans la province de Katanga. Situé sur le fleuve Congo, l'endroit s'appelle Kabalo et c'est là qu'est censé se dérouler l'action de "Au coeur des ténèbres" de Joseph Conrad. C'est là que Marlow rencontre le sinistre Mr. Kurtz. Je suis allé là pour tourner un documentaire pour "Médecins sans frontières", sur la violence excercée contre les femmes. Je n'avais jamais été en Afrique centrale.

Je n'avais jamais posé le pied dans un endroit aussi coupé du monde : plus aucune route ne mène à Kabalo. Les bateaux sur le puissant fleuve avaient tous été détruits et l'on voyait ici ou là leurs carcasses rouillées émerger du courant. Il ne reste que deux trains pour desservir un territoire aussi vaste que l'Europe centrale et ils opèrent sur un réseau largement moribond, selon un horaire fantasque.Il y a bien une gare décrépite à Kabalo, un vestige d'un glorieux passé où les trains partaient chaque jour vers les quatre points cardinaux. Aujourd'hui, la ville est sans électricité. Le rue principale est certes bordée par des lampadaires élégants, mais ils ne fonctionnent plus depuis des décennies. Il n'y a plus d'eau courante non plus, sauf l'eau du fleuve, et les gens la boivent directement depuis les rives boueuses. La plupart des bâtiments en dur sont détruits ou effondrés. L'hôpital est pris en charge par Médecins sans frontières et leurs générateurs nous ont permis de recharger les batteries de nos caméras.

L'impression la plus saisissante à notre arrivée : même s'il y a tellement à faire ici, personne ne semble travailler à part les femmes. Et elles travaillent en effet très dur, de l'aube jusqu'en fin de soirée. Elles marchent des kilomètres pour aller chercher de l'eau. Elles ramassent le bois pour la cuisson. Elles travaillent dans les champs pour de maigres récoltes. Elles marchent longuement pour se rendre au marché. Elles prennent soin des enfants.

Où étaient les hommes ? Je les ai vus affalés dans des hamacs. Je les ai vus jouer au footballe ou au basket en fin d'après-midi. Je les ai vus traîner dans les rues, roulant à vélo ou frimant à moto pour les privilégiés. Aucun ne semblait préoccupé par le moindre travail.Un jour, j'ai trouvé le "ciné-vidéo". Il avait été aménagé dans les ruines d'un bâtiment colonial. Dans l'arrière-cour, un petit générateur produisait un bruit agressif. A l'avant, quelques hommes jouaient aux cartes ou aux dames. A l'intérieur, il y avait tous les hommes que j'avais cherchés en vain. Ils regardaient des films, présentés sur un moniteur TV minable, raccordé à un lecteur DVD lui aussi alimenté par le générateur. (En même temps, pendant que les hommes regardaient des films, ce générateur rechargeait en batterie 30 à 40 téléphones portables).

Quels films regardaient-ils ? Sur la façade, j'ai trouvé le programme griffonné à la main sur une ardoise. Les films de guerre formaient le gros du lot. Quelques films de karaté, quelques films d'action violents, mais la majorité de ces hommes regardaient des films de guerre ! La plupart n'avaient jamais connu autre chose, les enfants des premiers rangs étaient nés dans la guerre. Et maintenant que la paix était revenue, enfin, ils étaient assis là, captivés, absorbant l'action guerrière avec une sorte d'obsession stoïque.

Je n'avais jamais compris ou éprouvé aussi clairement à quel point les films ont cette capacité de répondre à nos besoins. Ou dit autrement : à quel point ils entretiennent une dépendance et procurent un substitut étrange à la vie. Dans ce cas précis, ce n'était pas la vie, cependant, dont le cinéma faisait la promotion, mais une propension dérangeante à la mort et à la destruction. Elle exerçait un ferme pouvoir sur ces hommes et les rendait incapables de voir les besoins réels de leur propre environnement.

Nous avons tourné pendant une projection de "La Chute du faucon noir" dans l'obscurité du "Ciné Vidéo" en recourant à l'infrarouge. Personne ne nous a remarqués avec nos caméras. Les adultes comme les enfants étaient sous l'emprise d'une guerre sans fin".

 WIM WENDERS (Photo : Festival de Cannes)