Comment concilier le cinéma classique américain avec un message politique ? C’est ce qu’a tenté Barack Obama avec son spot exceptionnel de 30 minutes. Réalisé par Davis Guggenheim (« Une Vérité qui dérange »), ce document a été diffusé mercredi 29 octobre à 20h locales sur les grands réseaux TV américains. Nous proposons une analyse des dix premiers plans de ce clip promotionnel, destinés à « scotcher » le téléspectateur-zappeur.
L’élection a lieu dans la grisaille de novembre, Mais le clip de Barack Obama nous transporte d’emblée ailleurs : dans un climat de chaleur et de bien-être. Les blés qui ondulent ont fait de tout temps et dans tous les pays leurs preuves comme symbole d’abondance et d’espoir. Le cinéma propagandiste soviétique des débuts en a usé et abusé pour attester des promesses tenues par le nouveau régime (souvent à rebours de la réalité des récoltes). Tout indique ici que le temps des semailles est éloigné, mais la moisson proche… La musique pourrait être celle qui ouvre un grand film hollywoodien, un de ces films qui racontent un destin « bigger than life ».

Ce lent travelling est incroyablement chargé de sens : il évoque à la fois l’Amérique avec un grand A (ses grands espaces), le road movie (la conquête de nouveaux territoires, l’arrachement à la sclérose de l’immobilisme). Il indique aussi que le candidat Obama vient à la rencontre de ses électeurs. Ce n’est pas à eux d’aller à lui, c’est lui qui se déplace. Le mouvement se fait de droite à gauche : le candidat dont l’avance est acquise sur la Côte Est vient conquérir à l’ouest des territoires qui lui sont beaucoup moins favorables, le Midwest et ses plaines céréalières. Le clip gomme toute référence urbaine dans cette entrée en matière : Obama ne doit pas être perçu comme un « libéral » des grandes villes, un de ces progressistes qui ne comprennent rien aux préoccupations de l’Amérique profonde.

Des mains ouvertes saluent et applaudissent, des bannières étoilées flottent au soleil. Ces mains ne sont pas identifiées. Elles pourraient être celles de n’importe qui, comme les millions de mains anonymes qui voteront en novembre.
Un cadre moins serré laisse apparaître des personnages courbés dans l’expectative, le regard tendu vers un objectif hors champ. Ils semblent avoir attendu longtemps ce qu’ils veulent voir. Le personnage au chapeau de cow-boy est clairement le centre de gravité du plan. Personnage paradoxal : il ne répond pas au portrait-robot de l’électeur-type d’Obama. Il n’est ni jeune, ni étudiant, ni de couleur, ni probablement citadin. Message subliminal : le candidat Obama peut rassembler au-delà des cercles acquis.

Le candidat apparaît, mais on l’identifie à peine, à droite de l’image. On ne l’identifierait même pas du tout sans la voix-off. Le clip a choisi là encore de mettre les citoyens en évidence. Comme pour attester que les gens et leurs attentes sont au centre.

L’atmosphère chaleureuse du clip monte en émotion, avec ce plan sur le visage formidablement expressif de la femme noire. Son mouvement de mâchoires résume quarante années de lutte pour les droits civiques : des humiliations subies à la fierté d’avoir aujourd’hui un Noir aux portes de la Maison-Blanche. La présence du jeune homme blanc à ses côtés est l’indice que le rêve de Martin Luther King est en passe d’être réalisé : celui d’une société où Noirs et Blancs coexisteraient en harmonie.

Blonds comme les blés du début du film, les enfants ne savent rien du cirque électoral qui se joue autour d’eux. Un jour, ils sauront. L’attitude de leur mère est là aussi puissamment expressive : la femme est pensive, soucieuse de l’avenir de ses enfants et du pays qu’elle leur léguera. Elle ne sourit pas, l’heure est grave, l’incertitude économique évidente, la défaite démocrate encore possible.

Alors que les adultes s’inquiètent pour leurs placements en bourse et leurs intérêts hypothécaires, les enfants n’ont pas de tels soucis. Ils rayonnent d’une joie sans arrière-pensée qu’Obama emploie pour témoigner de « l’optimisme » qu’il a rencontré durant sa campagne. L'avez-vous remarqué ? La blondeur est de chaque plan...

Tous les vétérans ne voteront pas McCain… Celui-ci gratifie le candidat (hors champ) d’un salut qui s’adresse aussi aux gars de sa génération. C’est le vétéran bonhomme, le vétéran présentable, incarnation de « l’espoir » et de la « force » mentionnés dans la bande-sonore : ce vétéran-là n’est ni mutilé ni traumatisé dans des conflits récents. Il traverse le ciel comme un ange (la découpe de son drôle de véhicule forme une aile), tel un messager du Bon Dieu (qui doit approuver lui aussi). Comme dans les premiers plans du clip, le ralenti indique qu’on est dans une autre temporalité que dans la vie courante. On est déjà dans le temps du mythe, dans l’Histoire en marche, qu’on ralentit pour mieux la figer.

Présent dans les premiers plans du clip par sa voix, Obama apparaît enfin plein cadre. Il n’est plus en campagne parmi les Américains. Il est dans son costume de président, dans un cadre soigneusement choisi pour rappeler les locaux de la Maison-Blanche (sans les reconstituer : pas question de se montrer présomptueux). Message subliminal : « J’y suis presque et regardez-moi dans ce décor, cela paraît tout à fait plausible ». L’image précède le réel…comme il est de règle à notre époque et dans quasiment tous les domaines.