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Mediablog

Les Yes Men, nouveaux situationnistes

Ils se servent des médias de masse pour lancer des messages loufoques et subversifs. Ils ont à leur crédit des coups fumants : lancement d'un faux site internet de l'OMC en 1999, édition d'une fausse édition du "New York Times" en novembre 2008, annonce en direct à la BBC que les victimes de l'accident de Bhopal seraient indemnisées par Dow Chemical (voir vidéo ci-dessous). Avec leur talent pour injecter de l'absurde dans le réel et lancer la contestation, les Yes Men sont les dignes héritiers des situationnistes de Guy Debord.

Ne manquez pas ce mardi à 20h45, sur Arte, le film qui relate leurs exploits : "Les Yes Men refont le monde".

 


Le baiser du tueur

Avec les créatifs de la pub, le pire n'est jamais certain, mais ils font de gros efforts. La preuve avec cette campagne contre le sida en Allemagne.

La campagne se compose de clips vidéo de 30 secondes visibles sur internet. Trois jeunes femmes font l'amour dans une pièce sombre avant qu'apparaisse au final le visage de leur amant, un trio de choc : Adolf Hitler, Saddam Hussein et Joseph Staline.

Il est peu probable que les jeunes femmes d'aujourd'hui fassent le rapprochement entre leurs aventures d'un soir et ces vieux barbons. En revanche, cette campagne contribue à propager un virus autrement insidieux : celui du relativisme et du révisionnisme. En prêtant à des figures historiques des crimes absurdes (la diffusion du sida), on jette le doute sur leurs crimes réels. Si manipulation grossière il y a dans ce cas précis, pourquoi n'y aurait-il pas manipulation sur les chiffres des victimes du nazisme ou du goulag ? O redoutable poison du doute...

Voyez vous-même :


Duel Bolt- Bekele : les chevaux de cirque médiatique

L'agence Associated Press et Le Monde en ligne répercutent l'information : il serait question d'opposer les deux phénomènes de l'athlétisme mondial, le sprinter Usain Bolt et le coureur de fond Kenenisa Bekele, sur la distance inédite de 700 mètres. Ce duel, précise Le Monde, "permettrait au demi-fondeur éthiopien, quintuple champion du monde, de sortir du relatif anonymat dans lequel il se trouve, compte tenu de ses remarquables performances, et qui lui pèse, notamment par rapport à la popularité de son illustre compatriote Haile Gebreselassie." Ces spéculations méritent qu'on s'attarde sur l'image que les médias projettent de chacun des deux champions.

Usain Bolt : le Mister Cool de la société du spectacle

Avec lui, les médias se régalent. Il incarne le Gagnant ultime, celui qui écrase les autres de sa taille et de son insolente facilité. Il suffit de le regarder jouer avec la caméra au départ d'un sprint. Usain Bolt ne se concentre pas sur sa course, il amuse la galerie. Il flatte les fantasmes d'une époque où la "coolitude" est érigée en valeur cardinale. Bolt est cool. Il "ne se prend pas la tête". Sa décontraction surjouée occulte le travail acharné pour surentraîner son corps d'exception. Les autres sprinters qui essaient de l'imiter en esquissant quelques gestes devant l'objectif ont déjà perdu (la bataille de l'image et l'autre, sur la piste). Parenté troublante avec Obama, autre Mister Cool du moment. En 2009, les Blacks sont cool, les blancs crispés.

Kenenisa Bekele : l'anonyme malgré l'or

L'Ethiopien est un athlète exceptionnel, d'une élégance de course sans pareille : cinq titres de champion du monde sur 5000 et 10.000 mètres, deux titres olympiques. La fierté de tout un pays. Mais les médias occidentaux font la fine bouche. Problème d'image : Bekele aurait le tort d'être trop discret (comme si ses performances ne parlaient pas pour elles-mêmes). Son signe de croix à la fin de chaque course ? Pas très vendeur à la bourse de la "coolitude". Sur la TSR lors du meeting de Zurich, l'impayable Jean-François Develey a insinué que Bekele aurait commis l'erreur de rester à Addis Abeba, au lieu d'émigrer et de monnayer son image à l'étranger. Traduction : le problème avec ces crève-la-faim, c'est que s'ils ne viennent pas faire les pitres chez nous, ils ne pourront jamais s'acheter un appart' à Monaco. Autre poncif récurrent dans les médias : Bekele souffrirait de rester dans l'ombre d'un autre champion de son pays, Hailé Gebreselassie. Illusion d'optique : Bekele le discret est beaucoup plus cher au coeur des Ethiopiens que Gebreselassie, fourvoyé dans des ambitions politiques.

Et ce duel annoncé entre Bolt et Bekele ?

Un coup médiatique bien dans la veine de notre société du spectacle.  Société qui ne date pas d'hier : après ses triomphes à Berlin et son retour dans l'anonymat (déjà...), Jesse Owens avait été invité à courir contre un cheval (voir ci-dessous un montage photo, puis un clip vidéo de la course, entamée avec une large avance). Un duel plutôt dégradant avec le recul. Il n'avait rien apporté à sa gloire, mais rapporté médiatiquement beaucoup.

 


Payer pour s'informer

Il y aurait beaucoup à dire sur les sondages express lancés par les médias auprès de leurs clients : questions manichéennes ou prématurées, appels à se transformer en Madame Irma, renforcement des stéréotypes, futilité... Sans parler de l'absence totale de représentativité des sondés, surtout lorsqu'il s'agit de questions posées en ligne. Mais voilà, l'instantanéité est devenue la valeur-étalon et les professionnels des médias assument tant bien que mal ces coups de sonde qui révèlent des "tendances" et qui lancent le "buzz". Même un sondage biaisé permet de faire réagir une personnalité, puis une autre, puis une autre. Au bout du compte, le débat est engagé sans qu'on se souvienne qu'il reposait sur des bases fragiles, voire plutôt foireuses. Exemple du jour : la TSR profite des mauvais résultats du groupe Tamedia pour proposer le sondage suivant sur son site www.tsr.ch (captation d'écran faite vers 15h30) :

Que retient-on d'une telle présentation graphique ? Pas tellement le nombre de votants (plutôt faible en regard des 100.000 visiteurs quotidiens revendiqués par le site). Mais l'implacable barre rouge du haut : 85% des gens refuseraient catégoriquement l'idée de payer pour consulter des nouvelles sur internet ou leur téléphone portable. Il suffit que ce soit affiché ainsi, sèchement, pour que cela prenne une consistance. On en oublie la taille de l'échantillon (sans parler de sa composition, sans doute des habitués de l'info gratos sur www.tsr.ch).

Et pourtant...

Le mouvement de bascule vers un retour au payant fait son chemin dans le monde de l'édition. Il a suffi que le magnat Rupert Murdoch annonce ses intentions de réintroduire des prestations payantes sur les sites de ses navires amiraux pour que l'idée gagne en légitimité. Le Financial Times a déjà pris cette option dès 2002. Télérama nous apprend qu'en France, le Figaro et L'Express annoncent la fin de la gratuité sur leurs sites. Libération va paraître dans une nouvelle formule dès le 7 septembre et proposera deux formules d'abonnement en ligne (à 6 et 12 euros par mois). L'abonné aurait notamment accès aux pages du lendemain du journal en train de se faire.

C'est à l'aune des innovations et de la créativité de la presse qu'on jugera si le public est prêt à payer pour une information de qualité. Car pour le reste, il est vrai qu'un internaute qui paye déjà son forfait internet (à un câblo-opérateur) et sa redevance radio-TV (à la SSR), n'a pas de raison de revendiquer une troisième forme de dîme. Un des enjeux résidera notamment dans la simplicité des moyens de paiement proposés au public, pour acquérir un article ou une photo. Par carte de crédit ? Trop fastidieux ! Par envoi d'un code par SMS et facturation via l'opérateur de téléphonie mobile (moyennant une commission de 50%) ? Ce serait un scandale que d'engraisser encore des acteurs de la chaîne qui prospèrent déjà du web sans produire de contenu digne d'intérêt.


Maquette 3 étoiles

La presse cherche des formules pour retenir les lecteurs qui migrent vers le web. Cette innovation dans la maquette du quotidien "Le Temps" est sans doute involontaire mais elle mérite d'être saluée. L'illustration circulaire au centre de la page permet d'y poser son assiette et de lire tranquillement un article consistant pendant la pause de midi. Vraiment top !


Gag ou réalité ?

Les activitistes allemands du magazine "Titanic" résument le fonctionnement de la société de l'information dans un schéma à la portée de tous :

"Wikipédia cite la presse et la presse écrit en se basant sur les infos de l'encyclopédie en ligne"

Trop simpliste et réducteur ? Sans doute. Mais à vérifier par sondage face à des dossiers apparemment bien informés qui omettent de mentionner leurs sources. Il y aurait aussi, à l'occasion, à se pencher sur les critiques de cinéma d'une érudition folle depuis qu'il existe le site www.imdb.com.


Ali Kebap, enfant de la crise

Ses affiches criardes auront hanté notre été, de Neuchâtel à Locarno. Ali Kebap s'installe en ville ? Allons donc ! Qui pouvait s'offrir une telle campagne de publicité ? Qui pouvait prétendre s'installer simultanément dans toutes les principales localités de Suisse ? La réponse nous a été donnée tout récemment : loin d'être un parvenu ambitieux, Ali est un enfant de la crise économique.

La presse écrite a souffert énormément de la décrue publicitaire au premier semestre : les baisses de volumes se chiffrent entre 20% et 30% pour la plupart des principaux titres. Mais cette décrue publicitaire a aussi affecté ceux qui l'affichent directement sous nos yeux. Faute de contrats importants cet été, la Société générale d'affichage (SGA) a lancé une campagne d'auto-promotion. Elle a donc inventé le personnage d'Ali, sabreur de kebap devant l'Eternel. Personnage archétypique et impersonnel. Il est intéressant de noter que cette affiche retient l'attention par trois motifs : le nom du commerçant (Ali Kebap), son produit (la viande, en couleurs naturelles, alors que les autres couleurs sont atténuées ou saturées) et la nouveauté de la prestation (en anglais, comme les gens de la comm' le préconisent désormais. Exemple stupide récent : "Are you Ö ?" pour Mövenpick).

En ces jours de rentrée, la SGA tombe le masque : elle démontre que la bonne vieille affiche marque plus durablement les esprits qu'un sacré buzz sur le web. Bien joué ! Même si cette campagne trahit la léthargie actuelle des annonceurs.


Google Street View : les limites du floutage

Depuis hier mardi 18 août, Google propose des vues réelles de nombreuses villes romandes. Les clichés ont été pris ce printemps par des voitures qui ont sillonné la Suisse. Comme le relevait hier le site de 20 Minutes, le Préposé fédéral à la protection des données avait donné des consignes strictes: les personnes devaient être informées avant d’être photographiées et les visages ainsi que les numéros d’immatriculation rendus anonymes. Un petit tour sur Google Street View montre les limites de la technique de floutage adoptée. Quelques exemples :

Pas de floutage : ces amoureux saisis à Zurich sont sans doute très reconnaissables...

Floutage imparfait : ce collègue saisi à La Chaux-de-Fonds est lui aussi aisément reconnaissable.

Floutage sélectif : Google a flouté le geste de cette dame qui remettait en place sa culotte. Preuve que le floutage n'est pas le fait d'un logiciel. Question légitime : quels sont les critères que doivent suivre les gens qui floutent (ou pas) ?

Floutage grossier : en me dépassant dans les rues de Saint-Blaise, la voiture Google a été dérangée par le cycliste que j'étais. J'ai disparu de la rue à la faveur d'un floutage à la truelle repérable à des indices évidents (ombre au pied du mur, ligne blanche discontinue). Google Street View promet l'hyper-réalisme mais retouche la réalité.


Locarno (8) : Marco Solari en appelle à des jeunes capables d'esprit critique

En bouclant l'édition 2009, le président du Festival de Locarno Marco Solari a lancé par deux fois un appel qui ne nous a pas laissé indifférent. Sur la Piazza Grande d'abord, puis au téléjournal de la TSR dimanche soir. Son message est clair : pour garder sa place unique dans le circuit des festivals, pour continuer de promouvoir un cinéma "différent", ouvert aux expérimentations, ouvert sur d'autres cultures, Locarno a besoin des jeunes spectateurs. Et ces jeunes spectateurs, ils devront être lucides, critiques, curieux. Capables de comprendre que le cinéma ne se réduit pas à d'agréables soirées en open air. Cette génération-là ne sera pas spontanée. Et l'appel de Marco Solari s'adresse en priorité à tous ceux qui éduquent les jeunes et dialoguent avec eux de leur rapport à l'art et à la culture. Un rapport qui ne se réduit pas à la simple consommation.

"La jeunesse construira ses cathédrales ou ses déjeuners sur l'herbe" : écouter l'appel de Marco Solari au 19:30 de la Télévision suisse romande.


Locarno (7) : La Chine, pays du milieu

En accordant le Léopard d’or à « She, A Chinese » (photo ci-dessous), le jury du festival de Locarno a fait le choix…du milieu ! Pas question de primer les échappées les plus audacieuses, les propositions de cinéma les plus pointues (« A Religiosa Portuguesa » d’Eugène Green, « The Search » de Pema Tseden). Il y avait sans doute plusieurs titres défendus avec acharnement parmi les jurés sans qu’ils fassent l’unanimité. La distinction octroyée à « She, A Chinese » apparaît ainsi comme un plan B honorable.
 
 

Le film n’est pas dénué de qualités, mais il repose sur des effets un peu voyants, censés forcer l’adhésion complice du spectateur (chapitrage aux titres ironiques, musique rock de John Parish). Film emblématique de la mondialisation, sans aucun doute. Li Mei vit dans une province du sud de la Chine et n’a jamais quitté son village. Les garçons en scooter laissent entendre qu’il faut aller à Shenzhen pour « faire du fric ». Si Li Mei gagne la ville, c’est surtout pour échapper au fiancé que lui impose sa mère, un fonctionnaire sans relief. Employée dans une fabrique de vêtements, elle se fait licencier. Par une série d’accidents heureux (et très scénarisés), elle échoue à Londres, épouse sur le champ un professeur de maths à la retraite, puis se laisse séduire par le tenancier indien et musulman d’un bistrot de quartier.

 « Parfois, la vie est plus simple qu’on pense », dit l’un des chapitres du film. C’est aussi l’impression que dégage « She, A Chinese ». Le parcours de Li Mei paraît moins téléguidé par sa volonté propre que par une série de signes et de rencontres de hasards. Il suffit d’un rien pour que Li Mei se projette en avant. Cette logique « marabout’ficelle » trahit l’incroyable opportunisme d’une femme chinoise qui apprend vite, intègre ce qu’il faut pour survivre et avancer. Face à elle, les hommes apparaissent beaucoup moins mobiles, plus lourds, plus enchaînés.

C’est à un autre voyage que nous invitait « The Search », l’un des films les plus ambitieux de la compétition. Voyage à l’intérieur du Tibet, province chinoise. Une équipe de cinéma se met en route et gagne des villages reculés. Elle est à la recherche de personnes capables de chanter et d’interpréter les rôles du « namthar », un opéra traditionnel. Quête incertaine et émaillée de rencontres étonnantes, comme dans les mises en abyme  du cinéma cher à Abbas Kiarostami (« Au travers des oliviers », « Le vent nous emportera »). Sans jamais montrer les Chinois de l’ethnie Han, qui peuplent le Tibet et importent leurs coutumes, « The Search » fait comprendre la fragilité d’une culture et l’éradication lente qu’elle peut subir.

Le festival s’est clos en beauté sur la Piazza avec « Les deux chevaux de Genghis Khan », de la réalisatrice mongole Byambasuren Davaa. Comme dans « The Search », il est question de traces bientôt effacées de la culture d’antan. Une chanteuse (Urna) arpente les villages à la recherche d’un ancêtre qui connaîtrait encore les paroles d’une chanson célèbre mais oubliée. Le film rappelle que la Mongolie est aujourd’hui divisée, entre une république indépendante (la Mongolie extérieure) et une province chinoise (la Mongolie intérieure). Cette dernière région, les uns l’appellent « la Chine des Hans », alors que les autres défendent l’idée d’un « pays du milieu » qui abriterait harmonieusement 50 ethnies. Pays du milieu, centre du monde et centre du cinéma le plus vivace du moment, la Chine n’a pas fini de faire parler d’elle. A défaut de contribuer à préserver les particularismes des minorités qui la composent.