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Mediablog

Je ne sais (presque) rien sur Jacques Chessex, mais je dirai tout

Devant la chapelle Saint-Roch à Lausanne, la Télévision suisse romande guettait des Vaudois prêts à rendre hommage à l'écrivain Jacques Chessex. Dans "Couleurs locales", lundi soir, elle a même tendu son micro à quelqu'un qui ne connaissait pas du tout son oeuvre, mais qui semblait avoir beaucoup à dire... Ecoutez plutôt:


La Poste recrute

Impossible de manquer le visage de cette jeune fille.

Il s'affiche partout, dans une campagne de La Poste en Suisse pour recruter des apprentis.

Photo intimidante : la fille est lumineuse, presque irréelle de beauté et de sérénité. La version "garçon" de l'affiche est du même acabit. Il irradie lui aussi, tel un Elu, sous la lumière dorée. On est loin des vrais ados qui traînent leur spleen sur les quais de gare matinaux, cheveux gras, acné et piercings.

Sur le site de la Poste, le slogan qui s'affiche enfonce le clou : "La première impression est déterminante".

D'accord, la formule contient un fond de vérité. Mais pour autant, il y a des jeunes gens qui révèlent certainement leur compétence une fois plongés sur le terrain. Est-ce qu'une belle personne sait automatiquement écouter (des retraités un peu perdus au guichet, par exemple ?). Est-ce qu'une personne qui soigne sa physionomie fait automatiquement preuve de jugeotte dans des situations de stress ?

La publicité, quand elle prend cette forme, renforce la dictature de l'apparence. La Poste se priverait-elle de candidats de valeur, complexés et découragés d'avance face à des concurrents inaccessibles ?


L'affiche anti-minarets

Le peuple suisse doit se prononcer en novembre sur le texte d'une initiative proposant l'interdiction de la construction de minarets dans le pays. La campagne vient à peine de débuter que l'affiche fait l'objet d'une polémique. Faut-il l'interdire dans les villes ? Faut-il la publier dans les médias ? Examinons l'objet...

Remarque préliminaire : toutes les campagnes de votations recourent à des slogans (réducteurs) et à des visuels frappants. L'affiche ou l'encart publicitaire doit résumer un enjeu en un clin d'oeil. Il faut frapper les esprits, pas convaincre par des arguments pondérés et rationnels. On se trouve donc dans un registre volontiers marqué au sceau de l'alarmisme ou du catastrophisme et de la caricature. Lors de la dernière votation sur le financement de l'AI, de paisibles retraités AVS tombaient dans un gouffre, emportés par le boulet de l'AI. De surcroît, la caricature n'a pas été inventée pour plaire à ceux qui en sont l'objet...

C'est une trilogie de couleurs qui marque l'affiche des opposants aux minarets : noir, rouge et blanc. Trois couleurs qui ont fait leurs preuves en matière d'efficacité et de ralliement, comme en témoignent les exemples ci-dessous :

   

Revenons à l'affiche : le motif du drapeau suisse est présenté de la même manière que dans la fameuse affiche du "mouton noir". Il ne flotte pas, il est à terre. Ou alors il est LA terre, celle qui se trouve sous nos pieds, c'est le sol suisse.

Que se passe-t-il sur ce sol ? Il y pousse des minarets comme des champignons, hauts et fiers, pointus et effilés. Effilés comme des piques, ou comme ces armes qui hérissent le dos des talibans. Ils y poussent en forte densité. Ils y font tellement d'ombre que la croix ne se devine plus qu'à peine. C'est le christianisme qu'effacent ces minarets qui semblent percer le drapeau suisse (impression d'outrage et de blessure).

Qui nous regarde ? Une femme revêtue de la burqa. Piquant : les minarets de l'affiche évoquent les barreaux d'une prison, créant ainsi une équivalence avec cette prison de tissu. Mais combien de femmes portent la burqa en Suisse ?

En France, la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) s'est exercée à une comptabilité précise du port du voile intégral : 367 femmes, dans l'Hexagone, l'auraient ainsi adoptée (selon le "Figaro", elles seraient 2000).

Peu importe. Reste ce noir intégral. Ce regard de défi, regard indéfinissable. Pour les auteurs de l'affiche, "l'ennemi" n'a pas de visage, mais il est identifiable à des signes blessants ou inquiétants, en une milliseconde. Nous sommes dans le registre de l'alarmisme (comme d'habitude), du catastrophisme (prévisible).

Une nouvelle caricature des disciples de Mahomet.


Affaire Polanski (2) : le web crache sa bile

Il suffisait de lire le forum du site de "Libération", lundi matin déjà, pour s'en rendre compte : les réactions à l'arrestation de Roman Polanski échappaient au contrôle des modérateurs. On s'invectivait à qui mieux-mieux. Certaines contributions avaient été envoyées "au cimetière des commentaires". D'autres pas, alors qu'elles étaient tout aussi virulentes et ordurières. Que nous enseigne cet embrasement sur le web ?

Premièrement : un forum sur internet qui n'est pas modéré est pire que le café du commerce. Il devient l'otage des professionnels de la calomnie, de la diffamation et de l'injure. Sous l'abri de leurs pseudos, des excités antisémites, des revanchards écumants, des champions de la "Schadenfreude". Des éclairages originaux ? De la profondeur ? Très rarement. Plus couramment de la haine pure. Exprimée par exemple pour stigmatiser la sexualité de Frédéric Mitterrand (extraits de ses livres à l'appui).

Deuxièmement : flairant le "bon coup interactif", de nombreux médias ont fait preuve d'opportunisme en ouvrant à leur tour des forums, avec quelques heures ou jours de décalage. Quand commence à poindre la carence en éléments nouveaux dans un juteux feuilleton, la machine médiatique s'auto-alimente. "Le Point" peut ainsi proposer un article entièrement consacré aux réactions des internautes anonymes : "Les amis de Polanski ne sont pas vos amis".

Troisièmement : Le microcosme médiatique s'est montré réceptif et surpris par les avis exprimés sur le web. Avis en très large majorité sévères pour le cinéaste. Il a senti dans quel sens le vent soufflait, au-delà des réactions officielles. Et cela s'est senti dans les commentaires. Faut-il s'étonner que des éditoriaux musclés aient paru dans la presse lémanique de mercredi ? A notre sens, il ne s'agit pas d'une coïncidence. Cela dénote plutôt une volonté de se démarquer de la caste des "intellectuels autoproclamés", vilipendée depuis dimanche par cette lame de fond sur le web.

C'est ainsi qu'un fait divers sert de révélateur, par la puissance amplificatrice et panurgique d'Internet : on se lâche et on tombe le masque. Les rancoeurs refoulées apparaissent en pleine lumière. Pour beaucoup aujourd'hui, l'ennemi à abattre, c'est l'intello baignant dans sa bulle de culture, si coupé des réalités qu'il se croit au-dessus des lois, lui et son élite. Vous trouvez que j'exagère ? Allez voir ce qui s'écrit sur les forums ! 

PS : Ce billet a fait l'objet d'un développement dans l'émission de la RSR "Médialogues". A écouter sous :

http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues/selectedDate/2/10/2009#20091002-internet-vomit-polanski


L'affaire Polanski

L'arrestation du cinéaste Roman Polanski à l'aéroport de Zurich a fait instantanément l'objet d'une intense couverture médiatique. Depuis des mois en revanche, des centaines de milliers de Sri Lankais tamouls sont détenus dans des camps sans que cette situation n'enflamme la sphère médiatique. Cette disproportion met en lumière deux lois d'airain du fonctionnement des médias.

La loi de proximité : Les médias accordent inévitablement une attention plus grande à des événements qui se sont passés dans une zone proche, qu'elle soit géographique ou culturelle.

La loi de l'individualisation des problèmes : "Le sort d'un seul homme marque davantage les esprits que celui de 80 individus ou de millions de personnes" (la sentence entendue dans le film "Le Gouffre aux chimères" de Billy Wilder trouve ici une illustration parfaite).

L'épisode Polanski donne au public un recul par rapport à l'ordre juridique qu'il n'a pas forcément. Les Etats-Unis ne connaissent pas la prescription pour certains délits. Le peuple suisse a lui aussi choisi de ne plus accorder de prescription pour les délits contre l'intégrité sexuelle. Les conséquences d'une telle mesure apparaissent à la faveur de ce fait divers : nous risquons de nous retrouver à l'avenir avec des hommes de 76 ans, rattrapés par de telles casseroles.

Pour en savoir plus sur le Sri Lanka : il faut absolument LIRE l'article d'Amnesty international paru dans son bulletin de septembre.

Pour en savoir plus sur les faits qui sont reprochés au cinéaste polonais, il vaut la peine de relire l'article du "Monde" consacré au documentaire "Roman Polanski, Wanted and Desired" (paru le 31 décembre 2008, sous la plume de Jacques Mandelbaum ) :

"Depuis Le Couteau dans l'eau, premier long métrage réalisé en 1962 en Pologne, Roman Polanski n'a cessé de se pencher dans son oeuvre sur les abîmes de l'âme humaine, de guetter le surgissement et le dérèglement du mal au cœur de la normalité. Cette question le touche de très près. Elle tisse de douloureuses et mystérieuses correspondances entre sa vie, marquée autant par la catastrophe et l'exil que par la célébrité, et son œuvre. A l'âge de 10 ans, il réchappe du ghetto de Cracovie durant la seconde guerre mondiale, et ne reverra jamais sa mère, assassinée par les nazis.

A 30 ans, il fait les frais de la censure stalinienne en Pologne et quitte le pays à jamais. Six ans plus tard, en 1969, alors qu'il est installé à Los Angeles, sa femme, Sharon Tate, enceinte de huit mois, est assassinée au couteau par les séides du psychopathe Charles Manson.

En 1977, enfin, inculpé pour relation sexuelle illégale avec une mineure, il fuit les Etats-Unis pour éviter la prison et s'installe à Londres, puis en France. Toujours sous le coup d'une condamnation sur le territoire américain, il n'y a pas remis les pieds depuis trente ans. C'est sur ce fait divers scabreux que revient, pour la première fois avec une aussi grande précision, la documentariste américaine Marina Zenovich. Le film est bien documenté, produit des archives rares et recueille le témoignage des principaux acteurs de l'affaire, depuis les avocats des deux parties jusqu'à l'assistant du procureur, en passant par la victime, les policiers, les journalistes ainsi que l'entourage du cinéaste. Seul ce dernier, qui a toujours refusé de s'exprimer sur ce sujet, manque à l'appel.

Cette absence ne nuit pas à la première qualité du film, à savoir qu'il expose clairement les faits sans céder à l'écueil du voyeurisme. En 1977, Polanski, âgé de 43 ans, fait une séance de photos avec Samantha Geimer, un modèle amateur de 13 ans, dans le cadre d'une commande passée par le magazine Vogue.

La scène se déroule à Mulholland Drive, dans la maison de Jack Nicholson, alors absent, où Polanski prend de la drogue avec la jeune fille et a une relation sexuelle avec elle. La mère de Samantha, qui avait incité sa fille à se prêter à l'exercice, porte aussitôt plainte et le réalisateur est arrêté le 11 mars. Niant l'accusation de viol portée contre lui, il se reconnaît néanmoins coupable du détournement de mineur, cet aveu lui permettant d'obtenir, selon la procédure judiciaire anglo-saxonne, l'arrêt des poursuites et une condamnation proportionnelle à l'infraction reconnue.

Cette entente préalable entre les parties n'empêche pas le réalisateur de s'enfuir le 1er avril 1978, après un an de procédure. Cette attitude, incompréhensible, est jugée à l'époque scandaleuse, valant peu ou prou aveu de culpabilité.

Témoignages accablants

Le principal intérêt de ce documentaire consiste à en expliquer enfin la raison, en évitant aussi bien le jugement moral que l'apologie implicite du cinéaste. Il fait ainsi apparaître sur le devant de la scène une figure majeure et insoupçonnée de l'affaire : le juge Laurence J. Rittenband. Spécialiste des procédures sensationnelles mettant en cause le show-business, fréquentant de nombreuses stars du Tout-Hollywood, cet homme semble aussi en avoir adopté les travers, en se montrant par-dessus tout soucieux d'entretenir sa propre image.

Cette attitude va le conduire à rompre à plusieurs reprises l'accord tacite passé entre les parties pour éviter le procès. Rittenband navigue en vérité au gré des réactions des médias américains, qui s'accordent depuis le début de l'affaire à lyncher ce cinéaste aussi peu américain que possible. Ne l'avait-on pas déjà soupçonné, en vertu d'un fantasme obscène et sur la foi d'une œuvre qui semble trahir un goût pervers pour la monstruosité, d'être un sataniste impliqué dans le meurtre de sa propre femme ? Le juge Rittenband trahit ainsi sa parole à plusieurs reprises, faisant miroiter une clôture du dossier qui ne viendra en fait jamais, et jouant avec Polanski, qu'il envoie en prison contre l'avis des experts, comme avec une proie.

Les témoignages portés aujourd'hui contre cet homme, mort depuis, sont accablants. Douglas Dalton, l'avocat de Polanski, et son adversaire Roger Gunson, l'assistant du procureur, accusent d'une même voix Rittenband d'avoir abusé de son autorité. Polanski, averti par son avocat de l'instabilité du juge qui entend le remettre en prison après une première sortie, préfère donc quitter les Etats-Unis sur-le-champ.

Depuis lors, en dépit de la destitution du juge sur ce dossier en 1978, puis du pardon public accordé en 1997 par Samantha Geimer lors de la nomination aux Oscars du Pianiste, l'affaire n'avait pas avancé d'un pouce. Elle rebondit aujourd'hui grâce à ce film, dont la réussite tient surtout à la manière dont il décale le regard porté sur cette affaire privée, pour révéler les vices cachés d'un système perverti par la loi du spectacle."

PS : Ce documentaire sort sur les écrans romands, mercredi 7 octobre. Voir aussi :

http://www.sortir.ch/cinema/info/event.T.50397


"Le Matin bleu" s'efface

"Une édition collector" : c'est ce que promet "Le Matin bleu" à ses lecteurs sur ses affichettes ce matin. Un dernier numéro, d'accord. Mais encore ? Une compilation des plus grands scoops du quotidien gratuit ? Les éloges funèbres des personnalités les plus en vue de Suisse romande ? Du panache ? De la rage et du désespoir de devoir se faire hara-kiri ?

En fait, une édition sobre et sans surprise. Aucun annonceur ne pleure ostensiblement le titre lancé par Edipresse il y a près de quatre ans. La page 12 (rubrique Quid) retient l'attention avec l'huile de palme qui "cause la mort des forêts". On lit. Pour découvrir que c'est un rapport de 2007 (sic) des Nations unies, qui a mis en évidence que les plantations de palmiers à huile étaient la première cause de déforestation...en Indonésie ! En Chine ? Au Brésil ? Pas si grave, à en croire l'infographie publiée juste au-dessus. Plus grave en revanche, sonne ce titre en colonne : "La famine nous guette". La brève publiée par "Le Matin bleu" mérite d'être citée in extenso : "Il y aura 9,3 milliards d'humains sur Terre en 2050, selon la FAO. "Comment nourrir le monde", c'est la question à laquelle vont s'atteler ses experts à Rome les 12 et 13 octobre prochains. Il y a urgence".

Il y a urgence, point ?! C'est bien court...

Le réd'en chef Tristan Cerf remercie les lecteurs et les invite à lui envoyer leurs réponses à la question suivante : "Quelle est la une du "Matin bleu" qui vous a le plus bouleversé, amusé, transfiguré, énervé, étonné, malmené ?" Il en publie dix à titre d'exemples. Personnellement, nous retenons surtout la une ci-dessous :

Ce 18 février 2009, l'actualité était commentée, mise en perspective, avec un regard critique. On trouvait notamment ces lignes stupéfiantes :

Et nous gardons aussi un bon souvenir d'une autre "une", du 21 mars 2007 :

Ce jour-là, pendant la Semaine des médias à l'école, des élèves de l'Ecole professionnelle commerciale de Lausanne avaient découvert la manière de travailler de l'équipe du "Matin bleu". Les journalistes avaient pris du temps pour les écouter, pour leur montrer leurs choix, leur environnement de travail. Une expérience généreuse et formatrice.

 


Tristan Cerf et les jeunes journalistes

Rédacteur en chef du "Matin bleu" (qui livrera son dernier numéro vendredi 25 septembre), Tristan Cerf (photo) reprendra la responsabilité du nouveau "20 Minutes" en Suisse romande dès novembre. Il livre au "Temps" (jeudi 24) sa vision des jeunes journalistes :

"La plupart des gens qui veulent devenir journalistes ou qui le deviennent sont en premier emploi. Ils débarquent de l'université et n'ont rien suivi d'autre que des cours théoriques et des professeurs grassement payés. Ils passent ainsi leurs journées à être étonnés de tout, ahuris de voir le monde dans sa situation. Et ils finissent par faire les porte-parole des porte-parole des services de police. Or, il faut une certaine distance et une expérience de la vie pour pouvoir analyser ce qu'on nous dit. On n'apprend pas le journalisme en suivant un master en communication! Le manque d'expérience, le manque de monde pour faire ce que l'on fait et le peu de temps pour le faire sont une chaîne malheureuse qu'il faudrait pouvoir casser."

Tristan Cerf semble avoir oublié un détail à propos des étudiants ébahis devant le monde qu'ils découvrent : à l'instar de ceux qui se rendent à Dorigny en tram, la quasi totalité s'informe par les journaux gratuits...


L'appel de Roger de Diesbach

"Toujours moins de reportages et d'enquêtes ! L'investigation et l'esprit critique se perdent alors que les journaux multiplient les concessions à la facilité, aux pouvoirs et aux annonceurs. Nombre d'éditeurs sacrifient à la mode qui veut que l'on ne croie plus à l'avenir de la presse écrite, ni à son devoir d'information. Certains n'hésitent pas à affirmer que les blogs, ces dialogues ou ces journaux intimes publiés sur Internet, vont rapidement submerger la presse écrite. (...) D'ailleurs, les jeunes qui ne lisent plus la presse écrite sont des dévoreurs de blogs. Pas un mot sur la misérable crédibilité de l'information véhiculée sur Internet. Mais certains éditeurs enthousiastes voient dans les gadgets électroniques, et dans les gratuits, des merveilles qui leur permettront demain de diriger des médias sans journalistes. Leurs rêves !

Et tant pis si le dénominateur commun de ces médias est de véhiculer une information non vérifiée, lacunaire, manipulée. (...) En Suisse, les éditeurs de journaux (...) s'adaptent, quitte à sacrifier, en croyant attiser leurs tirages, le rôle essentiel de contre-pouvoir de la presse. Ces éditeurs-là creusent à l'évidence leur propre tombe. Car, si elle est parfois débile, la presse futile est inutile. Personne ne regrettera sa disparition".

Et nous, nous regrettons infiniment la disparition de l'auteur de ces lignes, Roger de Diesbach, qui nous a légué en guise de testament ses enquêtes les plus fumantes et son credo dans "Presse futile, presse inutile. Plaidoyer pour le journalisme" (Slatkine).

Roger de Diesbach, invité d'un collège fribourgeois dans le cadre d'une édition de la Semaine des médias à l'école.

 

Il faut lire aussi la chronique de Frnçois Gross dans "Le Temps" du jeudi 24 septembre.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/87e1871a-a880-11de-a734-ed2bfe7ad966/Orfèvre_en_véracité


Le racisme de District 9

 

Sur les écrans depuis mercredi dernier, "District 9" est une curiosité. Cette série B sans aucune star a en effet fait exploser le box office américain cet été. Si ses bonnes idées de départ rendent le début plutôt excitant, on retombe ensuite de haut.

 

En apparence, le film de Neill Blomkamp se pose en allégorie de l'apartheid. Nous sommes à Johannesburg et les extra-terrestres sont parqués dans un township insalubre. Tout le monde les traite comme des non-humains, à commencer par les zoulous locaux. Comme, en anglais, le mot "alien" renvoie aussi bien aux extra-terrestres qu'aux "étrangers", la démonstration se veut édifiante. On pourrait aussi arguer que le film charge tout le monde et que les extra-terrestres font, au final, preuve de davantage d'humanité que les êtres humains. Ce serait passer trop rapidement sur les représentations pas du tout innocentes qui traversent ce film.

Les blancs sont montrés dans l'extrapolation de leurs pires travers : égoïsme, cupidité, absence de scrupules, ségrégation. C'est l'univers du business sans états d'âme qui est transposé à l'écran, sans que cela choque outre mesure le spectateur, habitué à cette fuite en avant dans l'appât du gain. 

Beaucoup plus insidieuse, et franchement détestable, se révèle la représentation des Nigérians. Capables de prospérer dans les conditions extrêmes du township, ils sont organisés en gang, en charge des trafics et de la prostitution. Et regardez bien : ils sont systématiquement dépeints comme des brutes primitives et superstitieuses. On les voit découper des vaches approximativement à la machette (comme tout Africain le fait au marché, c'est bien connu...), jouer avec des serpents, parier sur des combats d'animaux, rêver de manger des créatures immondes pour s'en approprier la force et les vertus.

Ainsi, sous couvert d'allégorie politiquement correcte, le film conforte des stéréotypes, à commencer par les pires dont peuvent souffrir les Africains exilés, en Afrique du sud ou ailleurs.

Post scriptum : Dans sa "Lettre d'Afrique" parue dans l'édition du "Monde" du 25 septembre, Jean-Philippe Rémy corrobore notre analyse. Extrait :

"L'Afrique du Sud a fait semblant de ne pas comprendre le message du film, qui la dépeint de manière si crue à travers des clichés et stéréotypes, genre à risque par définition. Nous signalions à quel point le portrait qui était fait des Nigérians invitait à s'interroger. Plusieurs centaines de milliers de Nigérians vivent en Afrique du Sud. Ils y souffrent de préjugés d'ampleur stratosphérique (en gros, tous des voleurs), que District 9 reprend avec allégresse.

Dans le film, le chef d'un gang nigérian, outre qu'il porte à peu de chose près le nom de l'ex-président, Olusegun Obasanjo, est une brute assoiffée de sang au sens propre, puisqu'il consacre toute son énergie à dévorer des morceaux d'extraterrestre dans l'idée qu'il héritera ainsi de leurs pouvoirs. Magie stupide, violence aveugle, absence de tout scrupule (des prostituées nigérianes sont les seules sur terre à s'engager dans le commerce qui est le leur avec les extraterrestres), voilà le portrait des Nigérians dans District 9.

En Afrique du Sud, cela a fait beaucoup rire. Au Nigeria, ce n'est pas passé comme une lettre à la poste. La colère s'est d'abord exprimée sur Facebook, jusqu'à ce que quelqu'un remarque que l'industrie du cinéma nigérian, Nollywood, fait largement pire à longueur d'année sans soulever d'autres réactions que celles des censeurs, généralement religieux. (http://forums.narutofan.com/showthread.php).

Dans la foulée, la ministre de la culture, Dora Akunyili, chargée justement d'améliorer la réputation du Nigeria, a demandé que District 9 soit retiré des écrans, et exigé des excuses de Studio Sony, qui a produit le film."


Obama, Ségolène et Burkhalter sont sur le web

Barack Obama aux Etats-Unis, Ségolène Royal en France, Didier Burkhalter en Suisse: trois personnalités émanant de trois systèmes politiques différents. Il est saisissant de comparer leurs manières respectives d'exister sur le web et d'interagir avec les citoyens. Démonstration :

Barack Obama a fait du web son arme de campagne. Il a mobilisé les électeurs en popularisant son programme par le biais d'Internet. Ce qui est étonnant, c'est que, désormais en poste à la Maison-Blanche, il continue. Par un système redoutablement bien rôdé, il envoie à ses sympathisants des messages chaque semaine. Pour expliquer son action et son plan de santé, se défendre des attaques et demander aux électeurs de faire du lobbying auprès des membres du Congrès. Obama joue la carte du web participatif pour mobiliser des réseaux et maintenir en éveil la base de ses supporters.

Lors de la campagne présidentielle de 2007, Ségolène Royal avait choisi de consulter les Français en les invitant à déposer leurs propositions sur son site "Désirs d'avenir". Volonté participative méritoire, couronnée par une difficulté manifeste à nouer toutes les idées dans un programme fédérateur. Aujourd'hui, Ségolène Royal inaugure son nouveau site sous les moqueries de ses adversaires. Une déclaration vidéo plante au moment de la diffusion annoncée. La forme a complètement pris le pas sur le fond. Ce qui est commenté, ce ne sont plus les idées de Mme Royal, mais sa manière de se mettre en scène et de relooker son site.

Elu au gouvernement suisse mercredi 16 septembre, Didier Burkhalter n'a pas de site internet personnel. Il faut recourir à sa fiche sur le site du parlement (d'une austérité prussienne) pour connaître son parcours et les fonctions qu'il a occupées, mais pas ses idées. Certains vont ironiser sur la lenteur de certains politiciens suisses à mettre en application les nouvelles technologies. D'autres se réjouiront qu'il soit possible de tracer son chemin jusqu'au sommet de l'Etat sans passer par la tyrannie du web. On peut aussi se poser la question : les relais actuels (médias, partis, lobbies, associations) sont-ils à ce point efficaces qu'ils dissuadent nos décideurs d'interagir en direct avec le peuple ? Avec une plateforme web, Didier Burkhalter aurait le moyen de riposter à cet avocat genevois qui, au 19:30 de la TSR, lui reprochait "d'avoir des idées précises sur rien". (La TSR tend volontiers son micro à cet avocat qui a des idées arrêtées sur tout).