Pour « briser le silence autour du suicide », la Télévision suisse romande diffusait mercredi soir le documentaire « Tabou ». Un film profondément dérangeant sur ce qu’il révèle de notre rapport aux images. Est-ce que les images ont le pouvoir de nous sauver ? Ou de nous perdre ? Jamais leur statut n’a paru aussi ambivalent.

Thomas a voulu mettre en scène son malaise existentiel. L’enregistrer. Garder une trace. A l’époque où les blogs et où Facebook n’existaient pas encore, il a enclenché sa petite caméra vidéo. Il s’est mis à parler de lui, de ses ambitions contrariées d’artiste, de sa frustration de ne rien comprendre à l’amour à 22 ans. Il a parlé de sa « passion » toute platonique pour une fille de cinq ans sa cadette, « moins douée » que lui et qui réalisait des vidéos. Thomas a aussi parlé de son projet de mettre fin à ses jours. Il est allé jusqu’au bout, planifiant rationnellement son geste.
Orane Burri a appris l’existence de ces vidéos après le suicide de Thomas. Il lui a fallu trois ans de réflexion pour se décider à les utiliser dans un film, qui allait devenir « Tabou ». On comprend son hésitation.
Il y aurait plusieurs manières d’aborder « Tabou ». Nous nous limiterons à examiner ce qui touche à l’acte de filmer, de monter, de montrer. Et aux redoutables illusions qui s’y attachent.
La caméra confidente : « La caméra, c’est ma confidente. C’est la confidente que je n’ai pas dans la vie », déclare Thomas les yeux dans l’objectif. O cruelle illusion ! Les bandes de Thomas font apparaître la vidéo pour ce qu’elle est : un médium froid, implacable, sans empathie. Thomas n’est pas regardé par quelqu’un qui le filme (ce qui ferait toute la différence). Il est froidement scanné par une machine à empiler les pixels. Une machine avec laquelle on ne peut pas ruser. Une machine plus proche de la vidéosurveillance, qui ne fonctionne que sur trois modes : ON, OFF, PAUSE. Une machine incapable d’interagir comme le ferait un confident : en acquiesçant, en demandant une précision, en corrigeant une affirmation, en proposant la brillance d’un regard…
Le public absent :
Pour qui filme Thomas ? Pour lui-même ? Certainement pas. Regardait-il seulement ses cassettes après les avoir enregistrées ? Rien ne le laisse deviner. Dès le départ, Thomas s’adresse à un public (« Je vais vous faire découvrir ma chambre… »). Il monologue mais il reste le plus souvent hypercontrôlé, conscient de devoir « faire le spectacle ». Même exténué, il s’efforce de « laisser une trace », confiant dans le pouvoir des images, même imparfaites, même proches de l’insignifiance.
Le cinéma hors d’atteinte :
« Je suis hyper fan de cinéma », « Je rêve par dessus tout d’être réalisateur », déclare Thomas, qui compose alors des musiques de film et tourne des films amateurs. L’industrie des loisirs nous a mis tous les outils dans les mains. A aucune autre époque, il n’a été aussi facile de tourner son propre film. Privilège ambigu : chacun peut aussi mesurer l’écart qui le sépare d’une production professionnelle. Le vertige technologique, l’accès incroyable aux images, dissimule aussi une réalité implacable : c’est d’abord de VIVRE dont les metteurs en scène ont besoin avant de concrétiser leurs idées en films. Même les admirateurs de Tarantino lui concèdent volontiers cette lacune relative (Monte Hellman : "Sa connaissance encyclopédique du cinéma rend ses films extrêmement amusants à regarder. Parfois, je ressens que le temps passé à collecter cet inépuisable catalogue a limité son exposition au réel", in "Cahiers du cinéma no 648)
Du spectateur à l’acteur :
Se décrivant comme hypersensible, mais très sarcastique envers les autres comme envers lui-même, Thomas semblait se percevoir comme le spectateur impuissant de sa propre existence. Envisager le suicide – le mettre en scène - lui donnait une occasion de devenir acteur. De reprendre du pouvoir sur une vie qui lui échappait.
Le spectacle de la mort au travail :
« J’ai rien vu », reconnaît la sœur de Thomas. Nous aussi nous n’aurions rien vu, sans les mises en garde, sans les communiqués de presse, sans l’emballage marketing d’Infrarouge. On nous aurait balancées, brutes, les cassettes de Thomas, qu’on n’y aurait pas cru, à ce suicide programmé. On aurait peut-être trouvé ce garçon intelligent, agaçant d’égocentrisme, touchant de sensibilité, mauvais acteur, complaisant d’auto-analyse négative. Mais la mort, on n’aurait pas discerné son travail de sape, dans l’esprit et dans le corps de Thomas. Les images révèlent autant qu’elles dissimulent.
Un tabou préservé :
Orane Burri n’a pas utilisé la dernière cassette. Celle où Thomas prononce ses dernières phrases et accomplit l’irréparable. C’est sa mère qui nous l’apprend par son témoignage : Thomas a commencé par rater son suicide avec les méthodes « douces » qu’il avait choisies. Il lui a fallu recourir in fine et par défaut au fusil militaire. L’autre soir, la TSR brisait un tabou (le silence autour du suicide) tout en maintenant un autre tabou : le moment où le témoignage exhibitionniste devient snuff movie (film montrant des souffrances ou une mise à mort réelle). Il y a des choses qui ne sont simplement pas montrables. Ou qui n’apportent rien de plus à la compréhension du drame.
Quel spectateur ?
Et nous ? Qui sommes-nous devant un film comme « Tabou » ? Des spectateurs neutres ? Impossible ! Impossible de n’avoir pas été traversés, un jour où l’autre, par l’un des complexes, doutes ou frustrations de Thomas. Des voyeurs camouflés en spectateurs « concernés », cherchant à « comprendre » ? Des imitateurs potentiels du geste de Thomas ? Des otages d’une manipulation machinée par un suicidaire ? Elle est là l’ambivalence vertigineuse du film : Thomas a réussi à transformer, comme il le souhaitait, son échec personnel en réussite médiatique. Faire de sa mort une œuvre d’art. Hanter ses proches par des images qui ramènent constamment à lui. Ses proches, et nous avec.
Christian Georges