Romandie.com
 
Créer un blog | Noter ce blog | Signaler un abus
 
| Autre blog ? >>  

Mediablog

Paris - Los Angeles en ascenseur

Comment l'animateur de la chaîne Direct 8 Jean-Marc Morandini a-t-il fait pour couvrir l'hommage à Michael Jackson en recourant à de faux envoyés spéciaux ? C'est le bidonnage que révélait dans un savoureux article le site Rue89. A déguster !


Au-delà du Tour

Pour la presse écrite, la période estivale est souvent synonyme de torpeur et d'éditions réduites. Comment maintenir en éveil l'attention des lecteurs qui n'ont pas déserté ? "Le Monde" fait confiance à un chroniqueur hors normes : Guillaume Prébois (photo).

L'an dernier, ce journaliste a prouvé qu'on pouvait faire le Tour de France en carburant à l'eau claire, en parcourant seul chaque étape, avec 24 heures d'avance sur le peloton. Il a même enchaîné dans l'année Tour d'Italie, Tour de France et Tour d'Espagne ! Cette année, il fait plus fort encore : il part sur les traces du Philéas Fogg de Jules Verne et promet de faire le tour du monde en 80 jours, à raison de 13.500 kilomètres sur les routes. Chaque jour, il tiendra une chronique en dernière page du "Monde". Pour les photos, on peut se reporter au site www.guillaumeprebois.com. A l'heure où, avec ou sans oreillette, la légende du cyclisme n'en finit pas d'agoniser (guillottinée qu'elle a été en 1998 avec l'affaire Festina), Guillaume trouve des mots plus fleuris que les cadors d'Astana pour évoquer les beautés du vélo. Pour amateur qu'il soit (et croisé antidopage résolu), Prébois n'en partage pas moins des similitudes troublantes avec les professionnels. Un simple coup d'oeil à son site en témoigne : cette équipée ne pourrait se tenir sans une médiatisation importante (à côté du "Monde", RFI est partenaire), des sponsors, une boutique et des produits dérivés...

L'adieu à Michael Jackson

Parce qu'il était possible de le suivre en direct, mardi soir, sur de nombreuses chaînes de télévision comme sur une foule de sites Internet, l'hommage au chanteur Michael Jackson a été hissé au rang d'événement planétaire. Un traitement médiatique prévisible, complètement dominé par la mise en scène voulue par le clan Jackson.

Des cortèges de limousines noires sur des autoroutes écrasées de soleil. Des forces de police filmées depuis les hélicoptères. Voilà ce qu'on a vu pendant près de 45 minutes sur les chaînes qui s'étaient branchées "live" sur Los Angeles mardi, à partir de 18h45. En studio ou sur place, les commentateurs ramaient, ramaient, pour meubler l'attente. Sur France 2, Alain de Chalvron signalait qu'il faisait partie des 3000 journalistes accrédités, sélectionnés parmi 13.000 demandes. Mais qu'allait-il faire, lui est ses confrères, dans cette galère ? Ils sont si démunis, les gens de presse, quand il leur est demandé d'apporter, sans recul, de la plus-value à un événement qui leur échappe ! Sans programme de la soirée ni vision privilégiée, ils parlottaient tous à l'aveuglette. Car il n'y avait mardi qu'un seul grand ordonnateur de l'événement, le clan Jackson, qui a maîtrisé à la perfection la gestion de l'image du défunt.

Que Los Angeles devienne le centre du monde le temps d'une soirée peut faire réagir. Beaucoup reprochent aux médias d'avoir perdu le sens des priorités. Au même moment, en effet, les soldats chinois réprimaient la révolte des Ouïgours. Le président destitué du Honduras redoublait d'efforts pour rentrer au pays. Barack Obama tendait la main aux Russes... A la Télévision suisse romande, un invité souligna la versatilité des médias (en particulier américains) : prompts à traquer les indices de la chute de Michael Jackson depuis quinze ans, ils faisaient tout à coup pénitence au pied du cercueil.

"La cérémonie a contribué à humaniser Michael Jackson", relevait sobrement un fan guatémaltèque à la sortie du Staples Center (avis recueilli par "Libération"). Sur la BBC, on assista à un moment de télévision unique : trois minutes au moins de silence avec 20.000 personnes au début de la cérémonie. Silence davantage dicté par l'incertitude sur la suite du programme que par la volonté d'inspirer le recueillement. Sur France 2David Pujadas n'hésita pas à interrompre plusieurs des hommages livrés au Staples Center entre 20h et 20h30 : gêne d'avoir laissé Jackson squatter l'essentiel du journal ? Ou habitude médiatique d'accompagner le flux du direct par un commentaire parasite ? Sur CNN, sans interruption ni commentaire, il était possible de s'imprégner de l'ambiance de l'hommage. De prendre la mesure de sa familiarité (l'ordonnancement était proche de funérailles ordinaires : accueil - musique - éloge funèbre - musique - éloges encore, prière, etc). Berry Gordy, le fondateur du label Motown, qualifia le défunt de "plus grand entertainer" qui ait jamais existé. Avait-il oublié Charlie Chaplin (pourtant compositeur de la chanson "Smile" que chanta un peu plus tard Jermaine Jackson) ?

Conclusion ? Mardi soir, les chaînes de télévision avaient à faire un choix entre l'information et le spectacle. Elles ont paru empruntées à devoir choisir ou à arbitrer le partage. On a surtout mesuré l'emprise que peuvent prendre des productions livrées clés en main à des médias, sans droits à débourser. Faut-il le souligner ? Les caméras qui ont filmé la cérémonie n'appartenaient pas à une chaîne de télévision mais à la société de production de Michael Jackson AEG. Elle a offert le show. C'est elle qui a soigneusement planifié le choix des images, de chaque cadrage, chaque transition. Maîtrise formelle et concentré de valeurs américaines répercutés aux quatre coins du monde par des diffuseurs hypnotisés.


« L’amour est dans le pré », « La Vie moderne » : semer la honte

Quand une caméra s’introduit chez des gens de la terre, ça donne au choix « L’amour est dans le pré » (sur M6 chaque lundi), ou « La Vie moderne » de Raymond Depardon (un long métrage vu en salles et disponible en DVD). Dans chaque dispositif, la honte du spectateur joue un rôle-clé.

Faire entrer une caméra à la ferme, c’est mettre les paysans en danger. C’est révéler les contraintes et les servitudes d’un mode de vie exigeant. C’est exposer aussi une intimité et une vie affective mise à l’épreuve par ces contraintes. Ceux qui acceptent le contrat sont-ils conscients des failles qu’ils exhibent ? Pas sûr…

Sur M6, les données sont claires. L’émission n’a pas la prétention de documenter la vie des gens de la terre. Elle veut divertir sur un principe vieux comme le cinéma : boy meets girl. Pour corser le jeu – car c’en est un – la production fait entrer deux femmes dans le repaire d’un célibataire. Ou deux hommes chez une célibataire. Compétition. Rivalité. Jalousies. Un trio de coïncidence se transformera peut-être en duo. Il y a un ingrédient cinématographique dans cette cuisine de télé-réalité.

Dans « La Vie moderne », Raymond Depardon n’évacue pas la dimension affective de la vie paysanne. Ici, le duo est déjà formé : c’est Raymond à la caméra, sa femme Claudine Nougaret à la prise de son. Une séquence intéressante du film aborde l’arrivée problématique d’une femme à la ferme. Octogénaires, les frères Privat (photo ci-dessous) supportent davantage qu’ils n’accueillent la compagne de leur neveu, désormais exploitant du domaine. Que faut-il lire dans leur résistance sourde ? Le film donne la parole aux aînés, qui restent évasifs. Celle qui est ressentie comme une « intruse » exprime aussi son point de vue. Il y a un zeste de télé-réalité dans ce moment de cinéma.

La cruauté n’est pas absente, dans les deux cas : certains spectateurs du film de Depardon sont indisposés par les longues séquences à table. Enfermés par le cadre, les protagonistes de « La Vie moderne » se débattent avec un outil de travail peu familier : la parole. Et l’intervieweur tourne en boucle sur des thèmes funestes : l’absence de repreneurs, l’impasse économique, la fin d’un monde… On garde longtemps en tête le visage d'un solitaire au regard vide, mégot au coin des lèvres, planté devant les funérailles de l’abbé Pierre à la télévision. Depardon s’en tient le plus souvent à la fixité du cadre, à distance respectueuse. Sur M6, les preneurs d’images ont pour consigne de ne manquer aucun détail qui tue. Festival de zooms : la barquette peu ragoûtante qu’un célibataire extrait du frigo en guise de repas ; la couette Obélix du lit offert à une coquette esthéticienne ; l’écume sur le groin d’un verrat en rut.

Intrusion, il y a, dans les deux cas. Alors pourquoi, à l’arrivée, « La Vie moderne » contraste radicalement avec « L’amour est dans le pré » ? Par la place que chacun assigne au spectateur. L’émission de M6 nous infantilise. Elle systématise la redondance entre ce qui est montré et ce qui est dit en voix off. Impossible de rater quoi que ce soit : une brouille va éclater dans la cuisine de Denis ? On l’annonce au début de la séquence. Denis (photo ci-dessous) se laisse hypnotiser par une petite blonde tatouée sur la cheville ? On filme tout ça en gros plans avec ce commentaire catégorique : « Elle l’allume. Denis s’enflamme ».

Dans l’émission, les séquences s’enchaînent à la mode M6 : plans courts, recours constant à des tubes pop/rock pour colorer affectivement les séquences ou gommer le moindre temps mort, brusques mouvements de caméra. Chez Depardon, on prend le temps d’entrer dans un monde. On assume le côté « taiseux » des gens de la terre. La durée des plans laisse affleurer le poids d’une existence. On laisse les célibataires ruminer hors caméra leur drôle de sort. On entre dans ce monde et l’on s’en retire avec la majesté d’un travelling sur des routes de campagne. Le cadre en cinémascope donne à ce mouvement des réminiscences de western crépusculaire.

Beaux comme dans un film de John Ford, Marcel et Germaine Challaye dans "La Vie moderne".

Depardon a des racines paysannes. Il le dit. On sait d’où parle celui qui fait le film. Depardon reconnaît qu’il a longtemps eu honte de venir de la campagne. Et son film provoque une honte diffuse chez le spectateur. Honte d’abandonner à leur misère ceux qui nous nourrissent. Honte de fermer les yeux devant cette débâcle en rase campagne. Sur M6, on ne sait pas d’où nous parlent ceux qui produisent ces images. Et la honte du spectateur est tout autre. C’est la honte d’être traité en voyeur myope, dont le regard doit être constamment orienté. La honte de se faire renvoyer en pleine figure nos propres goujateries dans les relations à l’autre sexe.

Christian Georges


Le futurologue et l'Ecole

Ian Pearson (Photo Flickr) est futurologue. Attention, ce n'est pas Madame Irma ! Ce Britannique se borne à suivre les tendances que suivent les nouvelles technologies et à extrapoler les possibilités qu'elles offriront demain. A la fin de sa présentation, jeudi à Neuchâtel *, Nous lui avons demandé comment il voyait l'avenir du système éducatif.

"Je ne suis pas très populaire parmi les enseignants...", commence par s'excuser Ian Pearson. "Il m'est arrivé plus d'une fois d'être obligé de quitter la scène sous les huées". L'homme conteste par exemple l'idée selon laquelle l'intégration des technologies de l'information et de la communication requiert des investissements lourds pour le secteur de l'Instruction publique. A son avis, il faut laisser les enfants et les adolescents découvrir et assimiler les fonctionnalités de l'ordinateur et des appareils communicants pendant leur temps extra-scolaire. Si l'Ecole coûte une fortune, les impôts sont élevés. Si la charge fiscale diminue, les parents seront d'autant plus enclins à acheter des ordinateurs et des équipements adéquats pour leur progéniture.

Ian Pearson pose un constat provocant : aujourd'hui sur le marché de l'emploi, "de nombreux travailleurs sont employés comme des machines intelligentes. Or les machines vont devenir toujours plus intelligentes. Il faudra donc que les gens apprennent à travailler comme des gens". C'est-à-dire ? Les compétences de demain porteront sur l'empathie, la capacité à comprendre les besoins, les attentes des autres, la raison de l'échec d'une entreprise. En un mot, savoir analyser, tirer des conclusions, avec du recul.

L'Ecole ? Elle devrait se concentrer sur les compétences sociales, soutient le futurologue, père d'une adolescente de 15 ans qui en est à son septième téléphone portable. Malgré tous leurs gadgets électroniques, "les jeunes se révèlent plutôt malheureux. Qui se soucie de leur apprendre à être heureux ?" L'Ecole agit selon lui à rebours, elle envoie chez le psychologue celui ou celle qui manifeste des signes inquiétants. Prenant à témoin sa propre expérience de père, Ian Pearson avoue être distraitement intéressé par les notes de sa fille. C'est autre chose qui le préoccupe : "Est-elle bien intégrée dans des groupes de copines ? Est-ce qu'on l'invite à des fêtes ? Sait-elle comment cultiver un réseau d'amis ? Peut-elle faire remonter son estime de soi après un échec ? Est-elle en mesure de comprendre pourquoi certains rencontrent des succès et d'autres pas ? Voilà les compétences qui vont conditionner sa vie pour les 30 ou 40 prochaines années !"

* Ian Pearson présentait son exposé "A trip to the future" dans le cadre du séminaire "Imaging the Future", mis sur pied pendant le Neuchâtel Fantastic Film Festival (NIFFF).

On peut lire son blog sur : http://www.futurizon.net/blog.htm


Michael Jackson, l'image qui tue

Michael Jackson quitte la scène de la vie, à 50 ans. Combien de fois déjà était-il mort, victime de son besoin maladif de recourir à la chirurgie esthétique ? Ses multiples métamorphoses sont à découvrir sur ce site, qui s'arrête à 2004, après avoir fait le décompte minutieux des altérations subies. Un éprouvant mais nécessaire parcours, pour méditer sur ce temps qui juge que l'image conditionne tout.

          

Dans "Les Inrockuptibles", Francis Dordor avait analysé le phénomène, au moment où la photo méconnaissable du chanteur avait été tirée par la police, avant le procès intenté à MJ pour pédophilie: "La plus convenue des hypothèses psychiatriques étant que cette maltraitance faciale, que s’inflige Michael Jackson depuis maintenant une trentaine d’années, renvoie à celle que lui fit subir ce père tyrannique dans sa jeunesse.

En comparant la photo du prévenu à celles de ses débuts d’artiste, on mesure en effet le zèle employé à effacer toute ressemblance avec ce père, si dénué de tendresse envers lui-même, comme envers ses enfants, qu’il leur interdisait de l’appeler “papa”. Face à cette photo, on en viendrait presque à croire que Michael a retourné la lame du parricide contre lui-même."


Mieux signaler la violence des programmes sur la TSR

Le Conseil du public de la Radio-Télévision Suisse Romande demande à la Télévision Suisse Romande (TSR) de mettre en oeuvre, le plus rapidement possible, un nouveau système de signalisation des scènes de violence ou autres séquences susceptibles de heurter certaines sensibilités. Le logo rouge aujourd’hui utilisé par la TSR devrait être remplacé par une signalétique basée sur les classes d’âge des téléspectateurs, sous forme d’incrustation à l’écran. Cette nouvelle signalétique serait en mesure d’apporter des informations utiles au public, en particulier aux parents. Cette revendication a filtré dans un communiqué de presse diffusé mardi 23 juin. (*)

"Fuori dalle corde", de Fulvio Bernasconi. Pas pour tous les publics...

Selon le Conseil du public RTSR, le logo rouge actuellement utilisé par la TSR ne permet pas de bien identifier le degré de violence physique ou psychique que peuvent contenir certains programmes. Il laisse de côté de nombreux films et séries télévisées et ne constitue donc pas une solution adéquate pour informer les spectateurs. Le Conseil du public demande donc à la TSR de mettre en place une nouvelle signalétique, selon un système similaire à celui des chaînes françaises et basée sur les classes d’âge. Cette signalétique devrait faire référence à quatre niveaux d’âge, à savoir –10 ans, -12 ans, -16 ans et -18 ans et trouver sa concrétisation à l’écran sous forme d’incrustation.

Elle permettrait ainsi d’identifier plus clairement les émissions pouvant poser des problèmes à certains téléspectateurs, notamment les jeunes, et d’aider les parents ou autres adultes à mieux choisir les émissions adaptées à leurs voeux.

Le Conseil demande également que tous les programmes — en particulier les films, les téléfilms, les séries et les dessins animés — soient désormais intégralement visionnés par la TSR avant leur diffusion. Cette mesure devrait permettre une meilleure prise en compte par cette dernière de la nature des programmes diffusés et un classement adéquat des différents programmes par classe d’âge. Les moyens nécessaires en personnel et financiers devront être mis à disposition du média concerné pour l’accomplissement de cette tâche. Enfin, il est demandé à la TSR de diffuser régulièrement des messages d’information pour faire connaître lanouvelle signalétique et sensibiliser le public romand à cette question.

Pour rappel, le Conseil du public est l’organe consultatif institutionnel de la RTSR, chargé de représenter les auditeurs et téléspectateurs auprès de la RSR et de la TSR. Il a pour tâche l’analyse critique des émissions diffusées sur les ondes romandes et fait part de ses remarques et suggestions aux professionnels des deux médias.

(*) Le rapport du Conseil du public RTSR La signalétique de la violence à la TSR est disponible sur le lien internet suivant : http://www.rtsr.ch/rtsr/upload/File/CP_Rapportfinal_Signaletique_18fevrier08.pdf


Le cirque médiatique décortiqué

"Moi, j'ai pas fait d'études, mais je connais les ingrédients d'une bonne histoire, parce qu'avant d'écrire des articles, j'en ai vendus au coin d'une rue. Et vous savez quelle est la première chose que j'ai découverte ? C'est les mauvaises nouvelles qui font le plus vendre. Parce qu'une bonne nouvelle, ce n'est pas une nouvelle du tout", déclarait le cinéaste Billy Wilder à propos de son film "Le Gouffre aux chimères". Tourné en 1951, ce chef-d'oeuvre est diffusé mardi 23 juin à 20h45, sur TCM, en version originale. A voir et à enregistrer absolument !

Comme charge contre le "cirque médiatique", on a rarement vu aussi fort. Pas étonnant que le titre original soit "The Big Carnival" (ou encore "Ace in the Hole"). Pour relancer sa carrière, le cynique journaliste Charles Tatum (Kirk Douglas) a besoin de réaliser un scoop sensationnel. Quand un ouvrier se retrouve coincé dans une mine du Nouveau-Mexique, Tatum pense l'avoir trouvé. Avec la complicité du shériff et de la femme de la victime, il retarde la libération du mineur et fait du pauvre homme une affaire journalistique.

"Le Gouffre aux chimères" était l'un des fleurons de la rétrospective "Newsfront - Cinéma et journalisme" au Festival de Locarno 2004. En le voyant, on est frappé par son actualité absolue et sa lucidité. Wilder montre à quel point il n'y a pas une actualité qui s'impose d'elle-même. Les faits rapportés par les médias sont plutôt le résultat d'une conjonction d'intérêts : ce que l'émetteur a envie de pousser en avant pour se mettre en valeur ; ce que le pouvoir a intérêt à favoriser pour assurer son maintien ; ce que le public a envie d'entendre...

"C'est l'un de mes films les plus sombres. Les gens ne croyaient pas que les journalistes étaient capables de se conduire de cette manière", relevait encore Wilder *. Si le film garde sa puissance dévastatrice, c'est que personne n'est épargné. Et que le public en prend aussi pour son grade. "Le sort d'un homme seul passionne davantage que celui de 80 individus ou de millions de personnes", entend-on ainsi dans ce film qui combine à merveille noirceur du propos et glamour.

* Source : "Print the Legend - Cinéma et journalisme", ouvrage collectif dirigé par Giorgio Gosetti avec Jean-Michel Frodon (Editions du Festival de Locarno avec les Cahiers du Cinéma)


Une agence fragilisée

"Le Monde" nous l'apprend : le grand quotidien régional "La Provence", édité par le groupe Hersant, va résilier son abonnement à l'Agence France Presse (AFP) à partir du 1er juillet.

Les motifs ? D'après un journaliste du quotidien basé à Marseille, le PDG a expliqué que "La Provence" n'utilisait qu'une vingtaine de dépêches AFP par jour, pour un coût annuel de 550.000 euros.

Sortons notre calculette : 550.000 euros, au cours actuel, représentent 825.000 francs suisses. Par mois, l'abonnement revient à 68.750 francs. En juin, "La Provence" sort au moins 23 éditions. Dès lors, les 20 dépêches quotidiennes coûtent au journal environ 3000 francs. Cela ne paraît pas excessif, d'autant que le journal doit bien avoir aussi un site internet à garnir...

Combien de journalistes faudrait-il à "La Provence" pour produire autant d'articles ? Au moins dix. Le coût serait très comparable à la facture de l'AFP. Et ces malheureux ne pourraient couvrir l'ensemble du monde, comme le fait l'AFP grâce à son réseau étendu (donc coûteux) de correspondants !

"La Provence" dit chercher à négocier au cas par cas des reprises  d'articles de sites d'information. Ce quotidien fait certainement pression sur l'agence pour qu'elle revoie ses tarifs à la baisse. Mais si d'autres titres lui emboîtent le pas, c'est tout le système économique des agences traditionnelles qui serait bouleversé. Le désistement du quotidien basé à Marseille fait perdre à l'AFP de quoi financer huit postes !


"Ne pas juger", hypocrisie à la mode

"Il ne m'appartient pas de juger", déclare Nicolas Sarkozy en évoquant les élections iraniennes. "Je ne juge pas", soutient un artiste qui expose un portrait glaçant de Benoît XVI (ci-dessous). Les médias bruissent quotidiennement de cette rhétorique hypocrite.

C'est un discours que nous avons souvent entendu dans la bouche des cinéastes : "Je ne juge pas mes personnages". Comme si la représentation du monde et de la nature humaine pouvait être neutre! Quelle caméra est-elle incapable de juger ? La caméra de surveillance, peut-être... Toute autre position implique forcément un point de vue, une mise en valeur. Parmi les artistes, l'expression : "Je ne juge pas" signifie le plus souvent qu'on s'est arrogé le droit de montrer des personnages détestables faire des choses désagréables. C'est une précaution oratoire pour se distancer des paroles rapportées et des comportements représentés. Chacun a droit à l'existence, même les salauds. L'espace démocratique du champ audiovisuel serait bien fade s'il ne leur réservait pas une large place. Et comme l'a écrit le romancier Milan Kundera, la vocation de l'art est aussi de proposer, le temps de la découverte d'une oeuvre, une "suspension du jugement moral".

Ursula Priess n'a rien d'une artiste, mais elle est la fille du grand écrivain Max Frisch. Elle vient de rédiger un livre sur ce père qui a déserté le foyer familial alors qu'elle avait onze ans. Ursula Priess, rapporte "Le Temps", insiste : "Je n'ai pas voulu juger, surtout pas, ni exprimer une colère. Juste me souvenir, avec la part de flou que cela suppose".

Ursula Priess fait comme la plupart de ceux à qui l'on tend un micro dans l'espace médiatique. Tous ces grands magnanimes qui ponctuent leurs propos de : "Je ne juge pas". Curieuse formule, alors que c'est justement ce qui est sollicité de leur part : des avis, des opinions, des jugements de valeur !

Comment interpréter cette épidémie de non-jugement ?

Une convention forte de notre époque semble liée au relativisme. "Mes valeurs valent bien les tiennes" (je n'y crois pas forcément, mais c'est l'apparence que je veux donner), elles peuvent cohabiter (du moins dans un système démocratique et pluraliste). Il est autorisé d'avoir des convictions, mais rares sont ceux qui se risquent à les afficher (pour survivre, pour ne pas effaroucher leur entourage familial ou professionnel). Il est certain que chacun d'entre nous se construit un système de valeurs, tout en refoulant la plupart du temps la notion de morale (associée à des conventions d'un autre temps).

"Je ne juge pas", c'est une autre manière de dire : "Je ne veux pas donner l'impression de condamner".

Le plus drôle (ou le plus agaçant), c'est que la formule est si souvent invoquée qu'elle devient totalement inopérante. Le langage non-verbal, les contradictions, les déclarations antérieures et les sous-entendus hurlent souvent ce que l'orateur tient vertueusement à retenir pour conforter son image politiquement correcte : l'expression de son jugement personnel.