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Darius, impardonnable ?

Une journaliste ne pardonne pas à Darius Rochebin une réflexion lancée à Nadine de Rotschild lors de son dernier entretien à l'enseigne de "Pardonnez-moi". Elle entend réagir et invite les téléspectateurs à signer une pétition.

Voici ce que nous a écrit Marie-José Jones en date du dimanche 27 août :
"En fait, Madame de Rotschild, vous avez toujours su ce que vous vouliez. Un peu comme un homme!"
Ce commentaire du journaliste Darius Rochebin m'a fait hurler de rage. Et je lance une pétition pour qu'une série d'émissions TV approfondies soient consacrées au machisme sournois régnant dans les entreprises, les partis politiques, les associations et même les foyers helvétiques. Détails sur mon blog: www.mjjones.net.
Marie-José Jones, MBA, journaliste, Lavaux 54, 1009 Pully, Switzerland
Tel. 0041-76-392 02 42, Fax 0041-21-729 02 72
Notre sentiment :
Réaction épidermique ? Croisade du politiquement correct ? Vouloir traquer le "machisme sournois" "jusque dans les foyers helvétiques" rapppelle un peu Vladimir POUTINE, promettant de traquer les "terroristes tchétchènes" "jusque dans les chiottes" (sic).
Mais la question de fond ne manque pas d'intérêt. Le robinet à images n'est-il pas quotidiennement un déversoir à clichés ? Ne parlons même pas des clips pousse-au-viol de MTV. Prenez une émission anodine comme "Intervilles" (France 3, lundi 28 août) : pourquoi obliger la présentatrice à escalader les arènes de Nîmes en mini-jupe ? Pourquoi assurer certains intermèdes avec des pom pom girls de 4-5 ans ?
Marie-José Jones a raison d'en appeler au recul critique.
Recul par rapport à des représentations. Recul par rapport à des étiquettes ou à des expressions toutes faites. Recul par rapport aux rôles attribués aux personnes qui apparaissent dans les médias.
Ce travail peut être mené en classe, à partir d'un matériau brut (émissions enregistrées, coupures de presse). Simplement en interrogeant les choix faits par les journalistes.
Quant à exiger des chaînes qu'elles produisent des émissions critiques, notre mentor Philippe MEIRIEU (*) n'y croit pas, tant que le politique ne l'exigera pas. Extrait :
"On ne peut pas attendre des médias qu'ils organisent leur propre remise en cause. Ils jouissent d'un privilège extraordinaire : ils constituent un formidable contre-pouvoir sans avoir eux-mêmes de contre-pouvoir. Leur tentation est donc d'empêcher tout ce qui serait une atteinte à leur hégémonie... Ils ne peuvent que tolérer en leur sein quelques enclaves (comme l'émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann sur France 5, par exemple) portées à bout de bras par quelques décideurs courageux mais qui, de fait, fonctionnent comme des soupapes de sécurité, et à des heures de faible écoute qui plus est. Là encore, nous pourrions attendre du politique des initiatives significatives : pourquoi ne pas imposer à toutes les chaînes, publiques et privées, de diffuser une émission où seraient démontés et débattus librement leurs programmes ?"
La question reste ouverte...
(*) "L'éducateur, l'enfant et la télécommande". Voir plus bas.


"L'éducateur, l'enfant et la télécommande"

Faire de l'éducation aux médias ? Une question de survie pour nos démocraties ! estime Philippe MEIRIEU (photo), professeur en sciences de l'éducation. Aider les enfants à dépasser le stade de la sidération devant les images : voilà l'ambition qu'il assigne aux adultes. En cette rentrée des classes, il valait la peine de publier quelques lignes de ce plaidoyer, extraites du passionnant livre d'entretiens avec Jacques Liesenborghs "L'éducateur, l'enfant et la télécommande" (Editions Labor)

A ceux qui prétendent qu'ils ne sont pas assez formés pour faire de l'éducation aux médias, Philippe Meirieu réplique :

"Le préalable de la formation est souvent un alibi de l'immobilisme : on n'est jamais assez formé pour innover ! Mais il faut bien se lancer un jour ou l'autre ! Donc militons pour une formation des éducateurs, mais demandons-leur de ne pas attendre de se sentir assez formés pour commencer. Il y a des livres, des centres de documentation, des personnes ressources vers qui se tourner et qui ne demandent qu'à communiquer leur expérience (...)

Mais cela n'exonère nullement les pouvoirs publics : il leur revient d'organiser des formations sur des questions de société dont on a vu qu'elles touchaient les médias, mais, plus largement, l'organisation de la vie familiale et de l'institution scolaire. Par là, ces questions permettent de repenser le statut de l'enfant et la question de l'autorité, la place des activités collectives et des projets culturels dans nos démocraties... Bref, l'enfant et sa télécommande nous obligent à nous repositionner en tant qu'adultes et éducateurs.

Pour ma part, je souhaiterais que des formations soient organisées de façon décloisonnée et proposées, à la fois à des enseignants, des travailleurs sociaux et des hommes et des femmes de culture ou de médias, des parents, des politiques, voire des grands élèves ou des étudiants. Cela suppose qu'on sorte des cloisonnements habituels et que l'on invente des regroupements transversaux qui subvertissent la division du travail éducatif si préjudiciable aujourd'hui à nos enfants. Il s'agit, d'ailleurs, de questions où l'on peut travailler en commun sans être en rivalité (...)

Aujourd'hui, j'attends des pouvoirs publics qu'ils considèrent que l'intelligence collective de ce qui se passe dans les médias est une priorité. Et qu'elle doit se traduire par des actions concrètes, en particulier dans le domaine éducatif. C'est d'ailleurs à mes yeux une condition de survie de nos démocraties, dont on sait qu'elles sont menacées symétriquement par l'autoritarisme des "hommes forts" et la démagogie des spécialistes de la com'... Si nous voulons éviter l'alliance des premiers et des seconds qui ruinerait pour longtemps nos espérances, il est temps d'agir !"

Ce jeudi 24 août, le journal "Le Temps" interroge la ministre socialiste de l'Education du canton du Jura :

- Quelle matière supplémentaire introduiriez-vous à l'école ?

Elisabeth Baume-Schneider : - Le bon usage d'Internet et des moyens de communication. Pas la technique, mais une capacité à lire et mieux décrypter les médias, l'image, le son et l'écrit.


Lettre à Frédéric Maire

Cher Frédéric,

Ouf, tu y es arrivé ! Sur une civière, mais au bout quand même. Ce premier Festival de Locarno en tant que directeur artistique t'aura vidé de toutes tes forces. Et c'est tout à ton honneur d'avoir évité les écueils et comblé les cinéphiles avec cette édition 2006 de haute tenue.

Etre directeur d'un festival de cinéma, c'est comme être sélectionneur de l'équipe nationale : on s'expose aux critiques des 1000 accrédités de la presse et à celles de milliers d'anonymes qui auraient tous leur idée de la meilleure combinaison possible. On n'imagine pas combien c'est épuisant d'être épié à ce point, avec des commentaires sur ses moindres faits et gestes, même par omission!

Pour ton premier festival, cher Frédéric, tu ne pouvais pas jouer la défense : c'est réservé aux trois intouchables (Cannes, Berlin, Venise). Trois festivals qui peuvent aligner les grands noms quasiment à leur guise.

A Locarno, il faut ruser, jouer l'attaque et l'innovation avec des "bleus" prometteurs. Il faut être dénicheur de talents, faire confiance aux virtuoses atypiques et parfois mal aimés. Les 78.000 spectateurs de la Piazza Grande (10.000 de plus qu'en 2005) attestent de la pertinence de tes choix : les films du soir ont été ces vaches à lait sans lesquelles un festival suisse ne pourrait subsister longtemps. Mieux : au lieu de couronner un film "bateau" comme lors des précédentes éditions, le "Prix du public" récompense un authentique grand film ("Das Leben der Anderen"). Parfait alliage de popularité et de qualité, concept tarte à la crème qu'on nous aura fait avaler jusqu'à la nausée. Un petit regret au passage : quand la Radio Suisse Romande t'a demandé quel film tu étais le plus fier de présenter au festival, j'ai trouvé surprenant que tu répondes "Miami Vice". D'accord, Frédéric, il faut se réconcilier avec les grands distributeurs. Mais n'y avait-il pas d'autre film au programme qui correspondait davantage à tes valeurs ?

Du côté de la compétition, l'Afrique était absente et cette absence commence à paraître suspecte dans tous les grands rendez-vous. Mais il y a eu de vraies confirmations (Marc Recha, Dito Tsintsadze) et de belles découvertes (Enrico Pau, Laurent Achard, Ryan Fleck). Le jury aura fait un magnifique cadeau à Nicolas Bideau en récompensant "Das Fräulein", premier Léopard d'or suisse depuis "Höhenfeuer" en 1985. On va maintenant voir si la distribution et la promotion sont à la hauteur du prix reçu : à moins de 40.000 entrées, a prévenu Bideau, ce serait un échec.

Les perles du festival, on les a trouvées surtout dans la section "Cinéastes du présent". Et là, Frédéric, chapeau ! Cette espèce de compétition bis, plus expérimentale, commence à trouver son profil, à l'image d' "Un certain regard" à Cannes.

Tu ne t'es pas trompé non plus avec la rétrospective : même si Aki Kaurismäki n'est pas le plus causant des clients, ni le plus sexy à la rubrique "people" (l'anti Brad Pitt ultime!), il a rempli les salles. Et quel bonheur que de redécouvrir, affranchis de l'étiquetage du marketing et de la dictature des sorties, des films qui tissent entre eux (et avec nous) des liens humains et complices.

Qui l'année prochaine à la rétrospective ? Robert Guédiguian ? Pour avoir vu hier son magnifique "Voyage en Arménie", je me dis que le jeu en voudrait la chandelle. Mais les Alémaniques apprécient-ils l'auteur de "Dieu vomit les tièdes" ? C'est là que reviennent en force tous les paramètres avec lesquels tu dois composer toute l'année, Frédéric. Monter le programme d'un festival est la pire des équations à plusieurs inconnues. Il faut contenter les professionnels du tourisme, satisfaire les intérêts particuliers des politiques, composer avec les caprices (euphémisme) des gens de cinéma, chouchouter les accrédités (jamais contents de leurs privilèges), caresser les amateurs occasionnels de cinoche dans le sens du poil (sans faire le trottoir), surprendre les cinéphiles blasés (au risque d'aller chercher des oeuvres en décalage violent avec les moeurs courantes).

Que la force soit avec toi pour préparer 2007, Frédéric!

Amicalement

Christian Georges

Jeudi 17 août, communiqué de presse du festival :

Frédéric Maire, directeur artistique du Festival international du film de Locarno, est sorti de l’hôpital La Carità de Locarno aujourd’hui, jeudi 17 août.

Frédéric Maire a été hospitalisé le vendredi 11 août au soir, après avoir été frappé par un soudain malaise sur l’estrade de la Piazza Grande. Des analyses approfondies ont permis aux médecins d’établir la cause du malaise : une gastro-entérite fulgurante.

Frédéric Maire reprendra le travail normalement à partir du lundi 21 août 2006.


Kaurismäki et "Mon frère se marie" à Locarno

Effarant ! Depuis le début du Festival de Locarno, le public se rue aux projections de la rétrospective Aki Kaurismäki. Les salles sont bondées et les refoulés nombreux. Cet engouement en dit long sur le besoin du public de ressentir une empathie pour les perdants et les laissés-pour-compte, dans une époque marquée par la dureté des rapports de force. Besoin de rire de ce monde absurde et déshumanisé aussi. Il vaut la peine de tirer un parallèle entre la méthode du cinéaste finlandais et celle de Jean-Stéphane Bron, lui aussi au coeur de toutes les attentes avec sa première fiction, "Mon fère se marie", présenté mardi 8 août sur la Piazza Grande.

La meilleure section du programme locarnais cette année ? Facile! C'est la carte blanche confiée au cinéaste Aki Kaurismäki. En 22 films, le secret finlandais se met à nu. Il livre ses sources d'inspiration. Il met à jour les films qui ont touché son coeur et irrigué son imaginaire. Il nous les offre pour nous émerveiller à nouveau avec eux. Le muet y occupe une place de choix. C'est Lilian Gish qui a besoin de deux doigts pour se forcer à sourire chez Griffith. C'est la réconciliation sublime d'un couple dans "L'Aurore" de Murnau. Ce sont les efforts hilarants de Buster Keaton pour accéder au statut de "Cameraman", les funestes escaliers d'Odessa dans "Potemkine".

La passion pour les humbles traverse cette carte blanche : il y a les miséreux de "Las Hurdes" de Buñuel, le clochard de "Gare centrale" de Chahine, l'immigré tunisien de "Tous les autres s'appellent Ali", la "Rosetta" des Dardenne et "Umberto D", l'inoubliable vieillard marginalisé. Inoubliable pourquoi ? Parce que cette figure, ces figures, sont investies d'une puissante injection de réel : par des détails que seul le cinéma peut conférer (gestes, regards...) elles affirment le caractère unique de leur personnalité en même temps qu'elles trahissent une condition sociale réservée à des couches très vastes de la population. Umberto D. n'est pas LE retraité-type. Il est un petit vieux parmi d'autres petits vieux, avec lequel De Sica nous fait partager 90 minutes de connivence douloureuse et tendre.

A partir des films qu'il a aimés, Kaurismäki a su élaborer une oeuvre cohérente : s'inspirer sans plagier. Epurer le réel de ses scories agaçantes (gadgets, musiques et vêtements à la mode...). Quand il filme l'attirance d'un éboueur pour une caissière de supermarché ("Shadows in Paradise", 1986, photo ci-dessous), il le fait sans prendre de hauteur (moquerie facile) et sans démagogie (surtout éviter de les faire apparaître comme les plus cool de la terre). Ces personnages sont laconiques, ils n'ont rien à justifier, ni leur condition, ni leurs actions.

Jean-Stéphane Bron n'a pas été marqué par le cinéma muet comme Kaurismäki. Pourtant, son inspiration puise à des sources assez proches : affection manifeste pour les recalés du "Grand soir" (les gauchistes de "Connu de nos services"), pour les révoltés contraints de vivre en marge de la société ("En cavale"), pour une démocratie offrant une réelle prise de parole à chacun ("Le Génie helvétique").

Sur le papier, "Mon frère se marie" se profile comme une comédie grinçante et amère, pas très éloignée des sourires mi-figue mi-raisin que suscite le Finlandais. Mieux : comme Kaurismäki, Bron ne cède pas à la facilité qui consiste à modeler des personnages "aimables", facilitant une identification facile, ces ectoplasmes de cinéma siliconés à la jovialité et à la répartie spirituelle.

Mais le passage du documentaire à la fiction ne se passe pas sans grincements. Le cinéaste soumet d'emblée ses personnages à un dispositif propre au documentaire, pour ne pas dire au documentaire télévisuel. Des têtes parlantes, face caméra, voilà ce qu'ils sont à intervalles réguliers. Le procédé a le mérite de poser assez rapidement les enjeux du scénario, mais souligne exagérément le rôle de celui qui recueille les confidences (le réalisateur). Du coup, les personnages sont pris dans un entrelacs de justifications assez emberlificotées. Empêchés d'être et d'exister, par la seule force de leur présence, de leur visage.

Plus curieusement, Jean-Stéphane Bron semble succomber au masochisme de faire le contraire de ce à quoi il excellait jusque là. Dans ses documentaires, il obligeait chacun à tomber le masque, jouant à la fois de son aura de séducteur (incontestable) et de liens de complicité critique. Ici, il suit les efforts des membres d'une famille éclatée à porter un masque. Laborieux simulacre. On retrouve l'épure digne de Kaurismäki dans le traitement des décors de "Mon frère se marie". Aux banlieues désertes d'Helsinki renvoie ici la froideur d'une salle de banquet improvisée et la minéralité désolante de Zermatt.

La tendresse kaurismäkienne, elle, affleure pourtant dans le meilleur du film, que Bron aurait gagné à développer : dans l'approche de Vinh, le frère adoptif, filmé avec une étincelle dans le regard, comme si c'était la première fois. Plus touchant dans ses élans et ses espoirs secrets que les figures de l'échec qui l'environnent. Lui gardera son sourire alors qu'au loin s'en vont les nuages.

Christian Georges


Les Suisses aiment le cinéma, mais qui forme leur goût ?

Les Suisses se rendent au cinéma au moins 2,6 fois par an en moyenne. Seuls les Français font mieux ! Mais on constate de fortes disparités selon les âges et selon les régions dans le mode de consommation. Extraits de l'enquête dévoilée vendredi à Locarno par Pascal Couchepin et Nicolas Bideau.

L'enquête a été menée par voie téléphonique auprès de 1400 personnes représentatives de la population. Dans cet échantillon, il apparaît que 82% des Romands aiment le cinéma "beaucoup ou assez". Mais la part des personnes disant aimer "beaucoup" le cinéma passe de 57% chez les 15-19 ans à 25% chez les 65 ans et plus.

Selon le sondage, 73% des Suisses sont allés au cinéma au moins une fois dans l'année écoulée, 15% y vont une fois par mois et 2% une fois par semaine. Si 48% préfèrent voir un film en salle, 42% privilégient la découverte d'un film à la maison. Résultat : 71% des Suisses regardent au moins un film par semaine sur leur petit écran.

Près de 70% des Suisses se disent satisfaits de la diversité de l'offre dans les salles, alors que 10% la jugent insatisfaisante.

Eloquent aussi : les Suisses préfèrent de loin les versions doublées lorsqu'ils regardent un film d'une autre région linguistique. Seuls 33% des Romands sont adeptes de la version originale.

Pour s'informer sur les films qu'ils vont voir, 67% des spectateurs affirment se fier aux critiques de la presse écrite. Curieusement, les émisisons sur le cinéma viennent en seconde position (53% de mentions). L'étude ne manque pas de relever que les répondants se réfèrent sans doute à des émissions ou des talk-shows sur les chaînes françaises, dans la mesure où il existe une carence d'émissions sur le cinéma sur les chaînes romandes.

A Locarno, Pascal Couchepin ne s'est pas gêné de lancer un appel au service public : selon ses termes, la TSR doit "retrouver la passion du cinéma" et pas seulement s'enorgueillir des co-productions présentées au festival.

Bon point pour la RSR, la moitié des Romands apprécient les informations sur le cinéma entendues à la radio. Seuls 25% des gens glanent des informations sur le cinéma sur Internet. Mais l'exigence des spectateurs par rapport à la critique de cinéma atteint des planchers inquiétants : alors que 55% des universitaires disent parcourir les revues gratuites sur le cinéma, seuls 8% des Romands prennent encore la peine de lire des revues spécialisées payantes !

Sans surprise, la nouvelle génération du cinéma suisse (Lionel Baier, Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron…) reste nettement moins connue que les grands anciens (Godard, Goretta, Tanner…).

Le sondage fait apparaître un public suisse intéressé par son cinéma, mais qui regrette les grosses carences en matière d'information sur les films helvétiques. Neuf Romands sur dix estiment qu'il faut améliorer l'information et la promotion sur les films suisses. Espérons que l'appel sera aussi entendu dans les institutions scolaires !

En écho à cette enquête, Nicolas Bideau a eu le mérite de fixer des objectifs clairs lors de la conférence de presse : "On doit obtenir 10% de part de marché durable pour le cinéma suisse. Les Zurichois sont désormais à l'aise pour produire des locomotives ("Mein Name ist Eugen", "Grounding", "Tell") qui feront dans les 500.000 entrées. Mais les films d'auteur doivent aussi faire 20, 30 ou 40.000 entrées. Si ils ne les atteignent pas, on aura échoué. Nous devons nous montrer plus agressifs en matière de visibilité et de promotion."


Hommage à Daniel Schmid

Daniel Schmid est mort dans la nuit de samedi à dimanche. Il n'était pas seulement le plus grand réalisateur suisse vivant, mais un artistocrate des images. De tous les gens de cinéma rencontrés depuis vingt ans, il était l'un de ceux qui rendaient vraiment cet univers plus humain et moins hypocrite. Evocation de quelques souvenirs marquants.

Tu avais avec nous le tutoiement facile, Daniel. Alors permets-moi de t'adresser ces quelques lignes sur le mode familier.

C'était en 1980 ou 1981. Au ciné-club de l'Ecole secondaire de La Chaux-de-Fonds, un prof avait loué une copie en 16mm de "Violanta" pour partager tes visions baroques avec nous, des gosses de 14-15 ans . Une histoire de passion incestueuse à des gosses de 14-15 ans! Aujourd'hui, un prof serait renvoyé pour une telle audace. Et du reste, qui prend encore la peine de montrer des films suisses à des moins de 16 ans ? Pour nous, ce film avec le très jeune Depardieu avait été un choc : les Grisons servaient de toile de fond à un drame qui faisait éclater bien des frontières. On découvrait un monde plus vaste que nous ne l'imaginions, aussi bien dans les territoires du cinéma que sur l'étendue des sentiments humains.

C'était en 1984 au Festival de Locarno. Avec la volée des jeunes de "Cinema e Gioventù", nous entrions pour la première fois dans le grand bain du cinéma d'auteur. Tu étais venu nous parler de ton film "Il Bacio di Tosca". La Piazza résonnait encore de ta colère pour la médiocrité du son, filtré par une batterie de casseroles lors de la projection de ton film. Toi tu étais apaisé, enthousiaste comme le sont les bons pédagogues. Tu nous avais parlé de ta passion pour l'opéra, un univers qui nous était étranger. Tu avais défendu une conception de la mise en scène qui n'allait pas de soi. Et tu avais eu cette formule qui résonne encore à mes oreilles : "Plus c'est artificiel, plus c'est vrai."

C'était au milieu des années 90 à Locarno toujours : tu m'attendais à la terrasse du Reber pour me parler du "Visage écrit", un documentaire tourné au Japon sur l'art du Kabuki. Peut-être fallait-il aller aussi loin pour surmonter ta défiance des gens du cinéma suisse. Tu ne la cachais pas. Tu avais été plein d'égards et de gentillesse pour le journaliste. Il y avait quelque chose de poignant à t'entendre, amputé d'une partie de tes cordes vocales. Poignant, car ta personne fusionnait avec ton oeuvre, marquée par les ambiances crépusculaires et la mort au travail.

C'était un soir sur la Piazza Grande. Tu avais eu toutes les peines du monde à rassembler un filet de voix pour t'adresser au public avant la projection de "Hors Saison". Dans ce film, tu évoquais l'hôtel de tes parents et ton enfance. Je me souviens d'un plan magnifique : Sami Frey ouvrait la fenêtre d'une des chambres de l'hôtel. Alors s'élevait la rumeur de la mer. La mer dans les Grisons ! Cette manière souveraine de voir plus loin que le bout de sa montagne, c'était grand, Daniel.

Et puis, c'était dans la salle Debussy du Festival de Cannes en 1999. Tu étais venu présenter "Berezina, ou les derniers jours de la Suisse". Quel bonheur d'assister en présence d'un public français interloqué à cette pochade bancale où tu t'en prenais à coeur joie aux travers helvétiques : conception étriquée de la nationalité, trafic d'influences, organisations paranoïaques destinées à défendre le réduit national "au cas où". Tout un petit monde gris tourné en bourrique par la candeur joyeuse de la Russe Irina. Une fois encore, tu parvenais à nous surpendre par une rupture de style et de ton. A la rédaction du journal, j'avais converti mes collègues à la réplique la plus désopilante du divisionnaire Sturzenegger : "Mutig, mutig, liebe Brüder". On l'employait en toutes circonstances pour se donner du courage dans les situations absurdes (qui ne manquaient pas...).

Ce matin, ça fait bizarre de se dire que le Festival de Locarno continue alors que le Grand Hôtel a fermé ses portes et que le rideau est tombé sur Daniel l'Artiste. La TSR nous annonce qu'elle te rend hommage en bouleversant sa grille des programmes. Oh, pas beaucoup : elle diffusera "Berezina" mardi 8 août à...minuit. Mutig, mutig, liebe Brüder !...

Christian Georges


Médias : comment les Suisses dépensent

Les Suisses dépensent toujours plus pour les médias (3140 francs par ménage en moyenne). Ils aiment surtout les nouvelles technologies, la télévision et le multimédia. Mais ils continuent à lire les journaux, qui sont présents dans tous les ménages (deux abonnements en moyenne).

En 2005, les Suisses ont dépensé 10,3 milliards de francs au total pour leur consommation de médias, soit une hausse de 3,1% par rapport à l'année précédente. Cela représente un budget annuel de 3140 francs par ménage, selon l'étude de l'association Schweizer Presse.

Sur un franc déboursé, 31,3 centimes ont été consacrés à l'informatique et aux télécommunications, 22,7 centimes à la télévision, 17,7 centimes à la presse écrite et 14,2 centimes à l'électronique de divertissement (chaînes hifi, vidéo, jeux). Le reste est allé aux livres (7,2 centimes), à la radio (4,7 centimes) et au cinéma (2,2 centimes).

"La presse suisse ne doit toutefois pas se mesurer aux 10,3 milliards de francs de dépenses totales, mais aux 5,6 milliards déboursés pour les contenus médiatiques, a dit devant les médias le président de Schweizer Presse, Hanspeter Lebrument.

Les journaux sont présents dans chaque ménage, qui est abonné à un peu plus de deux titres en moyenne. Car les Suisses préfèrent les abonnements à l'achat au kiosque. Avec une part de 38%, la vente au numéro est en léger recul. La tendance est toutefois contraire pour la presse dominicale, achetée au kiosque dans 60% des cas.

Les médias électroniques et numériques ont la cote auprès des ménages suisses, qui y consacrent environ 75% de leur budget annuel, en hausse globale de 10%. Avant tout, la télévision de même que l'informatique et les télécommunications sont toujours en plein essor (+ 10 % chacun).Friands de nouvelles technologies et de mobilité, les Suisses ont acheté de préférence des lecteurs MP3, des écrans plats, des ordinateurs portables ou des consoles de jeux électroniques mobiles. Aujourd'hui, un ménage sur deux ou presque possède une station de jeu.

Les Suisses aiment aussi internet : ils étaient 2,9 millions en 2005 à s'y promener régulièrement (+ 13,5%) et ont dépensé en moyenne 170 francs pour des téléchargements (+ 28,6%). Les services pour téléphonie mobile ont vu leurs ventes augmenter de 50% (225 millions).

(ATS) 5 juillet 2006


Paris Match : une autre sortie forcée

A "Paris Match" comme à "Libération", il y a du mouvement. Le rédacteur en chef Alain Genestar doit quitter son poste. L'actionnaire principal du magazine n'avait pas aimé le choc d'une photo parue il y a un an en couverture : celle de Cecilia Sarkozy en compagnie d'un homme qui n'était pas candidat à la présidentielle de 2007. Genestar tire sa révérence avec un texte très sobre et sans rancoeur, en lien avec la photo ci-dessous. Quant à Daniel Schneidermann, il nous conte dans "Libération" les dessous de ce nouveau départ forcé (lire plus bas).

L'éditorial d'Alain Genestar (Paris Match No 2980. Numéro du 29 juin au 5 juillet)

C’est la photo qui est devant moi, dans mon bureau de Paris Match, depuis maintenant sept ans. Elle est entourée d’autres tirages, la plupart en noir et blanc, accrochés aux murs, signés par de grands photographes. Karsh et ses portraits de Malraux et Schweitzer, Robert Capa saisissant les regards d’Humphrey Bogart et John Huston, Cartier-Bresson et son grand reportage à Shanghai pour le premier numéro de Match en 1949, Reza et Massoud en joueur d’échecs, Salgado en Inde, Rancinan à New York ; et les anciens de Match ; et tous les photographes de l’équipe d’aujourd’hui qui ont choisi, pour décorer ce bureau, chacun une de leurs photos. Encadrées, sur les murs ou posées à même le sol, j’en compte, autour de moi, une quarantaine.

Parmi elles, celle-ci, prise à Budapest durant les événements de 1956. Sur le tirage, elle est signée : Jean-Pierre Pedrazzini. En fait, c’est une erreur. Son auteur est Franz Goess. Ils étaient ensemble lors de ce reportage où Pedrazzini, jeune photographe à Paris Match, a été mortellement blessé par un soldat soviétique ou un milicien, en sauvant un enfant. C’était il y a bientôt cinquante ans, en novembre 1956. Dans quelques mois, l’anniversaire de sa mort coïncidera avec notre numéro 3000 qui lui sera dédié.

Depuis sept ans, avant d’écrire l’éditorial, je regarde cette photo. J’imagine ce que lit cet homme, ce qui l’intéresse, le passionne tant, ses pensées, sa détermination, sa fierté, peut-être sa colère, sa révolte, même. Entre lui et moi s’est établi une sorte de dialogue hebdomadaire. Ecrire pour Match n’a de sens que si l’écriture est accompagnée d’une photographie ou inspirée par elle. Celle-ci m’aide à réfléchir.

Depuis sept ans, j’écris avec vue sur elle. Il était temps que je vous la montre.

L'article de Daniel Schneidermann ("Rebonds" dans "Libération" du vendredi 30 juin)

July et Genestar. Deux directeurs de journaux sont poussés au départ, au même moment, par l'actionnaire. July et Genestar, Libéet Match, Rothschild et Lagardère, ici et là-bas, chez nous et chez les autres. Comment ne pas laisser les deux situations, les deux journaux, les deux personnages, les deux évocateurs patronymes des deux actionnaires, s'entrechoquer un instant dans l'imagination ? Un instant seulement. Car les deux évictions, au-delà de la coïncidence de temps, n'ont rien de commun en apparence. Ici, à Libération,c'est l'économie qui a frappé. Le journal perd de l'argent. Beaucoup d'argent. Pourquoi ? Comment ne plus en perdre, et éventuellement en gagner ? Comment un quotidien national, généraliste, payant, peut-il redevenir rentable ? Nous y reviendrons, ces prochaines semaines, dans ces colonnes. Et, si les lecteurs le veulent, dans le «chat» que tient l'auteur de cette chronique, chaque mardi à 15 heures, sur le site de Libération.Car toutes ces questions appartiennent aussi aux lecteurs.
Là-bas, sur la rive d'en face, au pays des princes et du papier glacé, dans la principauté du choc des photos, l'économie n'a rien à voir. Ce n'est pas l'économie, en apparence, qui a tué Alain Genestar, débarqué par Arnaud Lagardère pour avoir publié en couverture, l'été dernier, une photo de l'épouse de Nicolas Sarkozy, en compagnie de son amant présumé. C'est la pression du politique offensé. Autant le dire franchement : on peine à s'indigner vraiment. On aimerait, bien entendu. On a la fibre confraternelle, malgré tout. On n'aime pas que les ministres se mêlent de ces affaires-là, surtout quand ils ont commencé eux-mêmes à traîner femme et enfant devant les caméras. Coups de fil, pressions, courroux des «chers amis» : tout journaliste normalement constitué ne peut que se cabrer. Mais comment dire ? Il est difficile de s'indigner à l'opérette. On peine à imaginer de donner sa vie, de signer des pétitions, pour le droit des citoyens à tout savoir sur la vie privée de la grande duchesse de Gerolstein.
Plutôt qu'un véritable sujet d'indignation, le licenciement d'Alain Genestar est révélateur d'une sorte d'exception de la presse française. A la différence de leurs homologues allemands ou britanniques, les principaux titres français, qui appartiennent désormais à de grands groupes industriels, restent plus que jamais partagés entre deux logiques. Celle du marché et celle de la soumission à un Etat néo-louis-quatorzien, qui vient de montrer ses beaux restes. En pure logique de marché, Lagardère aurait dû féliciter Genestar. Le numéro de Matchavec vaudeville ministériel en couverture s'est vendu à 900 000 exemplaires. Pour Match,c'est (paraît-il) un très bon résultat. Si Genestar, au lieu d'être félicité, est viré, c'est donc que l'autre logique, celle de la soumission à l'Etat, l'a emporté. On pourra invoquer tous les habillages possibles (loyauté de groupe, vieille amitié, etc.) : Arnaud Lagardère vient de dire qu'il préfère ne pas mécontenter l'Etat, plutôt que vendre ses journaux.
Il faut dire que Lagardère, ces jours-ci, n'a guère intérêt à se faire remarquer de l'Etat. Tout le monde a parlé de la vente fructueuse de leurs stock-options EADS, en mars dernier, par la famille Forgeard. Mais la presse a été beaucoup moins prolixe sur la manière dont Lagardère a fait racheter ses propres pertes sur EADS par la Caisse des dépôts, donc par le contribuable. Pour les quelques lecteurs qui auraient eu la tête ailleurs, rappelons que la Caisse des dépôts, sur demande du gouvernement, a racheté le tiers des actions EADS mises en vente par Lagardère en mars dernier, en même temps que la famille Forgeard, avant la dégringolade des cours. Et que la Caisse des dépôts (donc le contribuable) risque aujourd'hui une «moins-value» virtuelle de l'ordre de 240 millions d'euros. L'organisme financier public n'a d'ailleurs pas exclu de porter plainte.
Dans ces cas-là, fût-on Lagardère, on compte sur la bienveillance de tous ceux qui peuvent donner un coup de pouce, dans un sens ou dans l'autre, à la machinerie judiciaire. Et, en passant, sur la discrétion de la presse. Certains journaux ont dit clairement les choses. Libé: «La Caisse des dépôts se sent lésée.» Le Figaro: «Mauvaise affaire pour la Caisse des dépôts.» La Tribune: «La Caisse des dépôts pourrait saisir la Justice.»Quant au Monde,dont Lagardère est un actionnaire important, il n'a pas déçu son investisseur. A l'heure où l'on écrit ces lignes, le Monden'a consacré à l'affaire Lagardère-Caisse des dépôts qu'un article de 278 mots. C'est court, 278 mots (à titre de comparaison, le seul compte rendu du match de football France-Espagne, sans compter les articles annexes sur le même sujet, compte 695 mots). Le titre : «Les acheteurs de la participation de Lagardère s'interrogent.» Ils s'interrogent. Rien de plus. Une plainte ? Quelle plainte ? Le Monde,c'est ce journal qui estimait que l'ancien patron de Vinci, Antoine Zacharias (par ailleurs fortement soutenu par le président du conseil de surveillance du journal, Alain Minc), s'était comporté «en grand bonhomme»lors de sa démission forcée pour cause de rémunérations déraisonnables.
Voilà peut-être pourquoi Lagardère, en ce moment, n'est guère en mesure de résister aux amicales pressions d'un ministre d'Etat. Voilà pourquoi Genestar est expulsé de sa principauté de papier glacé. Et voilà pourquoi, même si l'économie semble absente, elle ne l'est peut-être pas totalement.


Serge July quitte Libération

Serge July quitte "Libération" après avoir dirigé ce journal depuis 33 ans. Son dernier éditorial, que nous reproduisons ci-dessous, témoigne de la dramatique érosion de la presse écrite, en France comme ailleurs. Comparez vous-même : pour une population de 1,7 million d'habitants (la Suisse romande), "Le Temps" tire à plus de 50.000 exemplaires. Pour une population française de 60 millions d'habitants, "Libération" ne vend plus que 142.000 exemplaires.

«Pourquoi je quitte "Liberation"»

Par Serge JULY
vendredi 30 juin 2006

Je quitte Libération, parce que c'est la dernière chose que je peux faire pour que vivent cette entreprise et cette équipe qui, au fil des années, auront créé et édité l'un des plus beaux quotidiens écrits et visuels du monde, certains jours le plus beau de tous.

Je le fais, à la demande d'Edouard de Rothschild, actionnaire de référence de la société éditrice de Libération. Nous avions un désaccord de fond sur la recapitalisation du journal. Il a été tranché par mon départ et celui de Louis Dreyfus, le directeur général délégué. Ce qui m'a conduit jeudi matin au cours du conseil d'administration de la société à démissionner de tous mes mandats. Je pars pour que vive Libération.

Comme souvent depuis plusieurs années, des pertes d'exploitation, plus importantes que prévu, mettent en péril l'entreprise.

La prévision de pertes pour l'année en cours est de 7 millions d'euros au lieu des 2,5 millions budgétés. Libération n'est pas victime d'une maladie singulière qui le condamnerait à des transfusions régulières, alors que tous les autres médias seraient mystérieusement immunisés.

Libération n'est pas une société financièrement insouciante et dépensière. Nous avons fait beaucoup de plans d'économies, utilisant toutes les techniques : les réductions d'effectifs, l'externalisation d'un certain nombre d'activités, le plafonnement des augmentations de salaires, quand elles ne sont pas tout simplement bloquées, le blocage des embauches, le contrôle sévère de nos coûts, la mise en concurrence de nos prestataires...

Avec ses 142 000 ventes chaque jour (OJD 2005), ses 900 000 lecteurs, ses 200 000 internautes quotidiens, ses inventions journalistiques, ses éclats, ses débats, ses analyses, et ses reportages, Libération reste l'un des principaux quotidiens français. Il affronte, comme tous les quotidiens généralistes payants dans le monde, le maelström de la révolution numérique, qui est, en plus intense, en plus violent, en plus rapide, ce que furent toutes les révolutions industrielles, lorsque chaque jour venait bouleverser l'ordre précédent des choses. C'est le propre de toutes les révolutions véritables, ce qui les rend à la fois dramatiques et excitantes.

L'ère du numérique a créé un nouveau monde qui bouleverse l'ensemble de l'industrie médiatique, son économie comme ses usages. L'ensemble des médias est secoué par une recomposition dont les nouveaux centres de gravité s'appellent l'Internet et le mobile.

Il est remarquable que tous les médias généralistes d'informations baissent depuis plusieurs années : la presse quotidienne payante évidemment, mais aussi les radios (­ 2 millions d'auditeurs en trois ans) et même la télévision.

Le modèle économique sur lequel a reposé pendant si longtemps la presse quotidienne écrite, ce modèle s'effrite sous nos yeux : les recettes diminuent irrésistiblement, avec moins d'exemplaires vendus et moins de publicité, tandis que les coûts augmentent. A fortiori pour la presse généraliste de qualité, qui avec beaucoup de journalistes, des spécialistes en grand nombre, des envoyés spéciaux partout et des réseaux de correspondants très serrés, est la plus chère à produire.

Entre tous les médias, c'est la presse quotidienne nationale d'information qui est depuis plusieurs décennies la plus fragile. Aujourd'hui, aucun quotidien généraliste national payant n'est à l'équilibre d'exploitation. Ce média est indispensable à la vie démocratique, au point d'être le média qui nourrit tous les autres, l'atelier de la réflexion et du débat national. Mais il n'est plus viable économiquement dans sa forme ancienne : il a besoin d'être soutenu financièrement par des activités bénéficiaires externes.

Et entre tous, Libération est le plus fragile des quotidiens généralistes de qualité. Le quotidien papier représente 91 % de nos recettes : c'est beaucoup trop. Enfin, Libération est sous-capitalisé, pas en mesure de réaliser les formidables investissements nécessaires pour faire de la croissance externe comme le Monde, ou pour créer des magazines, développer de nouvelles radios sur le Web, transformer le quotidien papier, oeuvrer à sa déclinaison. Depuis des années, nous dessinons une perspective qui est celle de la transformation de notre équipe journalistique en productrice de contenus signés Libération pour différents supports. Tout cela suppose des moyens financiers considérables pour opérer cette transition, pour passer d'un modèle économiquement agonisant à un nouveau modèle susceptible de générer de nouvelles recettes. Dans cette situation «révolutionnaire», il faut prendre cent initiatives en même temps. Faute de moyens suffisants, elles ne sont pas prises. Et dans les révolutions, plus qu'à d'autres moments, le temps perdu non seulement ne se rattrape jamais mais devient un facteur violemment hostile. A fortiori lorsque la créativité collective d'une entreprise est limée par des plans d'économies successifs, qui épuisent tous les ressorts.

Certes Libération n'est pas resté passif. Nous avons été les premiers à investir dans le Net, et le site de Libération est toujours le second site de presse généraliste en France. Nous avons allégé les coûts de structure. Enfin et surtout, nous avons tracé une route d'avenir, imaginé le bimédia (le quotidien électronique et papier), multiplié les publications exceptionnelles et hebdomadaires depuis plusieurs mois (il y a tout lieu de se réjouir du lancement réussi d'Ecrans), réfléchi à de nombreux projets.

Le problème de Libération n'est pas tant la qualité ou la pertinence de ce que nous publions chaque jour, il est industriel et financier.

En novembre 2004, Edouard de Rothschild décidait de souscrire une augmentation de capital de 20 millions d'euros, qui lui donne 38,8 % du capital. Cet apport aura contribué de manière décisive à transformer toute une partie de l'architecture de l'entreprise, à lancer de nombreux projets, dans un respect très rigoureux de la part de notre nouvel actionnaire de référence de l'indépendance de la rédaction. En moins de deux ans, ces 20 millions auront été consommés. Et pourtant, ces efforts financiers doivent être poursuivis au même rythme pour soutenir et consolider ce qui a été entrepris et aller de l'avant. Fin 2005, nous avons encore réduit nos coûts, de manière très sévère. L'équipe a été restructurée, plusieurs dizaines de collaborateurs se sont portés volontaires pour quitter le journal. Cette opération s'est faite sans altérer la qualité de notre production, mais elle a coûté 6,5 millions d'euros. Ces actions indispensables n'ont pas suffi à compenser un nouveau trou d'air publicitaire en début d'année, qui engendre de nouveaux déséquilibres, nécessitant un refinancement de l'entreprise de grande importance non seulement pour les pertes, mais pour l'ensemble des développements en cours et à venir.

J'ai parlé de désaccord de fond avec Edouard de Rothschild. Il porte sur la nature de la recapitalisation, sur ses objectifs, sur son ampleur et sur son tempo.

L'actionnaire de référence est aujourd'hui le pivot de notre actionnariat : il dispose statutairement du droit de préemption sur les actionnaires éventuellement sortants et du droit de veto sur tous les entrants. J'ai souhaité qu'à côté de notre partenaire central, des investisseurs industriels puissent s'engager dans une entreprise de longue haleine pour sortir Libération du pot au noir de la révolution numérique, au risque sinon de recapitaliser de manière marginale, sans véritable espérance d'avenir.

J'ai parlé de risque : pour avoir réduit les coûts au fil des décennies, pour y avoir consacré un temps précieux depuis 2001 et l'éclatement de la dite « bulle Internet » (qui n'en était pas une), je redoute que de nouvelles réductions entraînent un déclassement de Libération, le passage irrésistible dans une autre catégorie, qui ne serait plus celle des quotidiens de qualité. Nous sommes au bout des économies à Libération. L'urgence ce sont les investissements.

Edouard de Rothschild est en désaccord avec cette vision. Il a la maîtrise du capital. Il refuse la voie que je préconise, pour des raisons qui lui sont propres, je dois m'incliner au risque de provoquer une crise encore plus incertaine que celle provoquée par mon départ et celui de Louis Dreyfus. Il souhaite sur cette base que je quitte mes fonctions, je l'accepte, pour autant que c'est l'une des conditions indispensables pour lui de participer à une future augmentation de capital, même si ce n'est pas celle que je pense préférable.

Je respecte l'engagement d'Edouard de Rothschild à l'égard de Libération.

Pendant plus de trente-trois ans, j'ai dirigé ce journal. Ensemble, équipes successives, actionnaires et lecteurs, nous avons accompagné et raconté l'histoire d'un tiers de siècle, nous avons bouleversé la presse quotidienne en France, innovant dans de nombreux domaines, techniques, sociaux et surtout journalistiques. Libération aura formé plusieurs générations de journalistes qui ont essaimé dans l'ensemble des médias.

Libération c'est aujourd'hui une marque généreuse, un capital d'intelligence, un forum crucial et une capacité à produire de l'information certifiée, des lecteurs et des internautes enfin très attachés au titre. Comme le disait Jules Renard, il y a très longtemps : «Il n'y a pas de grands journalistes, il n'y a que des grands journaux.»

Une rédaction c'est un mélange de création, d'hommes, de lecteurs et de capitaux. Il faut les quatre, des hommes, des lecteurs, des capitaux et plus encore de création. L'équipe de Libération d'aujourd'hui est encore une fois exceptionnelle. Elle compte beaucoup de talents individuels et collectifs. Je leur souhaite de réussir, de trouver avec les actionnaires des relations qui assurent l'indépendance d'écriture dont elle a besoin pour prospérer.

C'est la dernière fois que j'écris dans ce journal que j'ai tant aimé, pour des lecteurs dont je goûtais inlassablement les contradictions, et dont j'appréciais les exigences. Nous avons vécu ensemble, au jour le jour pendant si longtemps, et j'ai tant et tant écrit dans ces pages.

Je remercie les mille et quelques collaborateurs qui ont participé à toute cette histoire.

Je remercie nos 900 000 lecteurs et nos 200 000 internautes quotidiens, ils m'ont tant appris.

Je remercie nos actionnaires qui ont accompagné cette histoire, Jérôme Seydoux et Eduardo Malone, Claude Alphandéry et Patrick Peugeot, Gérard Mestrallet et Valérie Bernis, nos amis de la Libre Belgique et ceux d'El Mundo. J'ai aussi une pensée pour Jean et Antoine Riboud qui ont pris une belle part dans cette aventure.

Merci à tous les amis de ce journal libre, à ses innombrables défenseurs, aux artisans de son indépendance.

Merci à tous pour cette histoire.

Je souhaite bonne chance à Libération, qui va à nouveau changer, c'est ainsi, mais qui, je l'espère, saura rester une grande équipe susceptible de réaliser de grands journaux papier, électronique, radio et cellulaire de demain.

Le chef d'orchestre que je fus vous dit adieu.

Le journaliste que je suis est infiniment triste de ne plus pouvoir écrire ici.

Le lecteur que je vais demeurer vous dit à tous au revoir.


Vietnam : oui à l'OMC, non à la liberté de la presse

AU VIETNAM, DE NOUVELLES RÈGLES VISENT À CONTRER UNE PRESSE DEVENUE IMPATIENTE. PAS DE CADEAU POUR LES JOURNALISTES !

Au Vietnam, le Parti communiste au pouvoir va instaurer en juillet 2006 de nouvelles règles de presse renforçant les peines pour les journalistes qui font des reportages sur des questions délicates, notamment la corruption, dit l'Alliance de la presse de l'Asie du Sud Est (Southeast Asian Press Alliance, SEAPA). La mesure vise, à ce qu'il semble, à endiguer la montée des reportages devenus plus frondeurs, à la suite de l'habitude du parti ces dernières années de manifester plus d'ouverture et de transparence.

Citant un reportage de l'agence de nouvelles allemande Deutsche Presse Agentur (DPA), la SEAPA indique que le nouveau Décret sur les activités culturelles et de renseignement, ratifié par le premier ministre Phan Van Khai, entre en vigueur le 1er juillet. Aux termes de la nouvelle réglementation, les journalistes sont passibles de 3 millions de dongs (190 $ US) d'amende s'ils publient des histoires avec des sources anonymes, et jusqu'à 7 millions de dongs (450 $ US) s'ils refusent de permettre aux personnes interviewées de voir les articles qui les citent avant leur parution.

Les nouveaux règlements interdisent la diffusion « d'idéologie réactionnaire », y compris tout article qui révèle « les secrets du parti, les secrets d'État, les secrets militaires et les secrets économiques ». Les contrevenants risquent des amendes qui peuvent aller jusqu'à 30 millions de dongs (2 000 $ US). Les nouvelles règles sévissent également contre les journalistes qui nient au Parti ses « réalisations révolutionnaires ».

Alors qu'il est connu pour tenir d'une main de fer les médias du pays, ces dernières années le Parti communiste a permis aux journalistes de faire des reportages plus incisifs sur la corruption et les questions de gouvernance, parce qu'il cherche à approfondir ses liens économiques avec les États-Unis, et de favoriser son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce, font remarquer la SEAPA et Human Rights Watch.

En réponse, les journalistes se sont mis à mettre à l'épreuve les limites de la censure en faisant davantage d'enquêtes sur la corruption et en s'attaquant à d'autres questions sociales, comme la santé publique et la pauvreté. En août 2005, par exemple, des journalistes d'enquête travaillant pour le quotidien « Thanh Nien », propriété d'État, ont révélé des lacunes potentiellement dangereuses dans les efforts du gouvernement pour contrôler le virus de la grippe aviaire, ce qui a poussé les législateurs à promettre des réformes, fait remarquer le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Les militants des droits de la personne et les défenseurs de la démocratie sont devenus eux aussi plus hardis et ont demandé des réformes politiques. Depuis avril, plus de 400 citoyens, dont des écrivains, des universitaires, d'anciens prisonniers politiques et des dirigeants religieux, ont ratifié le Manifeste sur la liberté et la démocratie, dit Human Rights Watch. Le Manifeste exprime une variété de demandes, notamment la liberté de l'information et d'expression, un système politique multipartite et les libertés d'assemblée et d'association.

Des militants ont également lancé un journal indépendant, « Tu Do Ngon Luan » (« Libre Expression ») et plusieurs journalistes et blogueurs ont constitué une organisation clandestine appelée Association libre des journalistes du Vietnam. De nombreux militants subissent du harcèlement. Certains se sont vu couper l'accès à l'Internet, d'autres ont été convoqués par les autorités pour interrogatoire.

Consulter les sites suivants :

- SEAPA : http://www.seapabkk.org/newdesign/newsdetail.php?No=485

- Human Rights Watch : http://hrw.org/english/docs/2006/05/11/vietna13346.htm

- Textes du Manifeste : http://hrw.org/pub/2006/manifesto_040606.pdf

-Dossier de Freedom House : http://www.freedomhouse.org/uploads/PFS/DraftCountryReportsForPR27April06.pdf

- Dossier du CPJ : http://www.cpj.org/attacks05/asia05/vietnam_05.html

- International Herald Tribune : http://www.iht.com/articles/2006/06/19/news/viet.php