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Locarno (5) : Eugène Green porte la compétition vers les sommets

"La branchitude peut être parfois assez déprimante", entend-on dans "A Religiosa Portuguesa" ("La religieuse portugaise"). Son réalisateur, Eugène Green, nous entraîne dans des contrées très éloignées du cinéma contemporain et de ses formes convenues. De quoi retrouver une foi radieuse dans les puissances du cinéma.

Eugène Green et son actrice Leonor Baldaque.

Julie, une actrice française, débarque à Lisbonne pour tourner un film sur un roman épistolaire du XVIIème siècle. Elle doit incarner une religieuse qui brise ses voeux en tombant amoureuse d'un officier. Julie déambule dans la ville et rencontre des personnages intrigants : un médecin suicidaire qui n'a jamais pratiqué la médecine, une religieuse qui passe toutes les nuits en adoration dans une chapelle, un jeune orphelin, un garçon qui pourrait être la réincarnation du roi Sébastien...

Le film est une déclaration d'amour vibrante à la ville, à sa lumière, au charme de ses rues pavées, au Tage dont les eaux s'écoulent aussi sereinement que le temps qui passe, au fado qui se chante avec passion. Eugène Green travaille en décalage avec ce que propose le cinéma courant. Il ne met pas en scène cette histoire de manière ordinaire, en soignant le réalisme des scènes ou en forçant l'empathie du spectateur pour les personnages. Comme Bresson, il impose aux acteurs une diction "blanche", où chaque mot se distingue très nettement (toutes les liaisons sont faites scrupuleusement). Cette apparente inexpressivité déroute (ou fait ricaner) une partie du public. Mais elle exerce progressivement une attraction hypnotique sur ce qui se joue à l'écran. Car s'ils ne "jouent" pas comme dans les films courants, les personnages sont chargés d'aspirations secrètes et de sentiments éminemment humains. Cette complexité se dévoile par strates.

Souvent saisis frontalement, les visages et les regards brûlent d'intensité. Le film culmine dans un long échange entre Julie et la petite religieuse jusque là mutique. A la lumière des bougies, Julie pose les questions qui l'habitent et entrevoit sa manière à elle de revenir à la vie après un chargrin d'amour. Traitée de manière ordinaire, cette histoire ne resterait pas en mémoire très longtemps. A la manière d'Eugène Green, elle témoigne des puissances intactes du cinéma. Un enchantement.   


Locarno (4) : la présidente de la CIIP lance la Semaine des Oscars

Elisabeth Baume-Schneider a fait le détour par Locarno mardi, en compagnie du maire de Delémont Pierre Kohler. Aux côtés de Nicolas Bideau, ils ont annoncé une innovation qui impliquera fortement les classes jurassiennes en septembre. Rideau sur "De Delémont à Hollywood".

Tous les pays sont invités à proposer un film destiné à concourir dans la catégorie "Meilleur film étranger". D'ordinaire, ce processus se déroulait un peu dans l'ombre. Pas en 2009. Le canton du Jura va en effet assurer une promotion particulière des titres suisses en lice. Neuf fictions et deux documentaires seront en effet projetés du 15 au 19 septembre dans les cinémas de Delémont (Lido et La Grange), en présence des réalisateurs. Parmi ces films, trois seront proposés dans un plus vaste circuit de salles, à l'intention des classes jurassiennes (Home, Marcello, Marcello, Happy New Year). Une offre qui s'adressera autant aux élèves du secondaire I que des lycéens, des apprentis, des élèves des HES et des écoles professionnelles. Si la réponse des établissements scolaires est à la hauteur des espérances, près de 3000 élèves auront accès aux projections. "Cette semaine vise à sensibiliser, via une médiation culturelle adéquate, les écolier-ère-s, apprenti-e-s et étudiant-e-s aux disciplines et langages artistiques, à les former à devenir critiques", dit  Elisabeth Baume-Schneider, Ministre de la formation, de la culture et des sports, également présidente de la CIIP.

Le matériel pédagogique présent sur le site www.e-media.ch permettra de préparer les séances, avec des pistes d'exploitation pour les enseignants.

Le processus de désignation du film qui aura l'honneur de représenter la Suisse dans la course aux Oscars prévoit tout de même l'implication d'un jury de professionnels, présidé par le directeur artistique du Festival de Locarno Frédéric Maire. Toutefois, le public aura une voix consultative. Il sera possible de voter en ligne sur les sites des médias partenaires, mais aussi sur www.delemont-hollywood.ch.

La ville de Delémont offrira 10.000 francs au lauréat. Ajoutés aux 50.000 francs offerts par l'OFC, cela permettra d'entamer l'indispensable lobbying dans la cité des anges. Car c'est là-bas que se constituent les listes restreintes (10, puis 5 films) avant les nominations.


Locarno (3) : Simone et Pierre Blondeau, enseignants pas comme les autres

Simone et Pierre Blondeau forment un couple de cinéma unique. Grâce à ces enseignants (aujourd'hui retraités), les plus  grands réalisateurs sont venus présenter leurs films à Pontarlier. Au Festival de Locarno, ils ont eu les honneurs de l’écran de la Piazza Grande. Ils jouent en effet leur propre rôle dans le court métrage « Les Yeux de Simone ». Rencontre.

« Je me réjouis de voir ça ! », lance volontiers Pierre Blondeau en présentant un film à Pontarlier. Un cri du cœur étonnant quand on sait que Pierre a perdu la vue depuis des années. S’il voit, c’est grâce aux yeux de Simone. Les lèvres collées à son oreille pendant la projection, elle lui décrit les images des films qu’il continue de goûter intensément.Une passion née avant la Seconde Guerre mondiale : « J’avais 8-9 ans quand sortaient des films comme « La Grande illusion », « Quai des brumes », « Les Temps modernes ». Dans une ville comme Pontarlier, le cinéma était le divertissement principal. Les gens critiquaient mes parents, qui me laissaient aller seul au cinéma Olympia, plus laïc que le Rex, le cinéma « des curés »…» 

Après son bac, en 1943, Pierre Blondeau suit la voie tracée par son père : il devient prof de français-latin-grec. C’est l’époque du néo-réalisme italien, « le cinéma le plus merveilleux qu’on ait fait ». Pierre se laisse attendrir par les élèves en internat. « Les chefs d’établissement leur réservaient une vie coercitive. Presque à l’image de ce qu’on voit dans « Zéro de conduite » ! » L’enseignant convainc le principal d’organiser une sortie hebdomadaire dans un vrai cinéma. Il ne bricolera pas des projections en 16 mm sur de mauvaises chaises ! Les jeunes sont associés au public de la ville. Il les pousse à présenter les films et à animer les discussions. Pierre se perfectionne dans des stages organisés par la Fédération française des ciné-clubs. La Ligue de l’enseignement distribue les films importants. Fin 1960, le ciné-club Jacques Becker est lancé avec les « Visiteurs du soir ».  

Cet activisme attire l’attention de Freddy Buache, co-fondateur de la Cinémathèque suisse. Il encourage les Blondeau à organiser des « rencontres cinématographiques » à Pontarlier. Conseiller municipal communiste, Pierre Blondeau sort sa plus belle plume et écrit à un réalisateur qui vient d’être chassé des Etats-Unis : Joseph Losey. « Non seulement, il est venu, mais il a eu droit à une standing ovation de 450 personnes ! Certains s’étaient déplacés de loin. Losey était ravi de manger avec les potaches, à la cantine du lycée professionnel ».

Les « rencontres » de Pontarlier deviennent un rendez-vous annuel incroyablement bien fréquenté. Quelle ville de moins de 15.000 habitants peut se targuer d’avoir fait venir des cinéastes comme Ettore Scola, Volker Schlöndorff, Bertrand Tavernier, Elia Kazan ou Samuel Fuller ? « Sans subventions, en travaillant avec des bénévoles, nous n’avons jamais eu de dettes grâce à notre public fidèle », dit Simone. Un public tellement gâté qu’il s’étonne de n’avoir pas encore pu avoir Clint Eastwood ! Prenez date : la dernière semaine d’octobre *, Volker Schlöndorff revient à Pontarlier avec notamment son inédit et superbe « Neuvième jour » !

Vivre, c’est aspirer au beau 

« Les Yeux de Simone » dévoile les Blondeau dans leur écrin de Pontarlier. La salle de bal dans laquelle ils se sont connus est devenue une salle de théâtre et de projection. Ce jour-là, on projette « Rouge » de Kieslowski. L’actrice Irène Jacob entre dans la salle en cours de séance. Elle remarque les Blondeau, fusionnés devant l’écran. A la fin du film, Pierre témoigne de sa passion intacte, en prenant la parole devant les spectateurs. Si le juge joué par Jean-Louis Trintignant dans « Rouge » est un personnage « mort » depuis des années, c’est qu’il a renoncé à aspirer au beau et au bien. Et nos politiciens d’aujourd’hui ? Aspirent-ils au beau ? « Il y a dans le cinéma des chefs-d’œuvre dignes d’Homère et de Picasso. Il faudrait consacrer des moyens à la sauvegarde de ces films ! », lance Pierre Blondeau. On peut être non-voyant et visionnaire. Simone, quant à elle, rêve qu’un jour les Cinémathèques redeviendront moins frileuses et daigneront à nouveau prêter leurs trésors : « Frédéric Maire nous a promis de travailler dans ce sens, pour donner accès à des titres introuvables ailleurs ».

* Programme sur www.ccjb.fr

Locarno (2) : la résistance des corps

Les films en concours à Locarno le prouvent : dans une époque marquée par le virtuel et l’immatériel, les corps opposent une sourde résistance.

C’est flagrant dans « Shirley Adams » (photo), impressionnant premier film du tout jeune sud africain  Oliver Hermanus (25 ans). Voilà un corps à corps de 92 minutes, implacable et éprouvant. Le fils s’est pris une balle dans la colonne vertébrale. Tétraplégique, il doit compter sur sa mère pour les moindres gestes de la vie quotidienne. Elle se dévoue pour lui aux limites de ses forces, massive et entêtée. On est ici comme chez les vieux de Brel : on va du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, puis du lit au lit. Hermanus filme Shirley comme les frères Dardenne filment leurs personnages depuis « Rosetta » : de dos et le plus souvent à la hauteur de sa nuque. Par glissements, la caméra se risque parfois au-dessus d’une épaule, ou de profil, pour mieux saisir les gestes (laver le grabataire, laver le linge, compter l’argent qu’il reste) et les expressions de celle qui s’épuise dans ce quotidien mortifère : car le fils n’a qu’une idée en tête. Quitter le cadre, quitter la vie… Le talent du film, c’est aussi de toucher du doigt quelques plaies de l’Afrique du Sud contemporaine, sans donner des escarres au spectateur : la démission des pères, le clivage social obstiné entre blancs et noirs, la violence incestueuse entre gangs… Dans sa captation de l’espace aussi, le réalisateur impressionne : le film ne se tient pas seulement à huis clos, il ménage des échappées à Shirley (elle se rend au cabinet médical ou elle travaillait, à l’hôpital, dans le bus, au tribunal). Pourtant, jamais nous quitte ce sentiment qu’elle vit en circuit fermé. Elle se ruine dans un rapport d’assistance qui aspire toute ses forces. Du coup, le plan final au bord de la mer agit comme une libération : la possibilité d’une renaissance.

Dans le film japonais « Wakaranai » (« Où es-tu ? », photo ci-dessus), on trouve aussi, de façon troublante, des personnages qui ne parviennent pas à quitter le cadre et qui résistent. Le rapport d’assistance s’inverse : ici, c’est la mère qui se meurt à l’hôpital et le fils qui se serre la ceinture pour lui payer les soins. Léopard d’or il y a deux ans avec « The Rebirth » (Ay No Yokan), Masahiro Kobayashi pousse très loin cette logique de résistance des corps. L’adolescent travaille dans un petit commerce et arnaque les clients pour ramener à la maison quelques provisions qu’il dévore goulûment.

Dépouillé à l’extrême autour de cet unique enjeu - jusqu’où tiendra l’ado dans cet exercice de survie ? -, le film atteint un sommet de noirceur absurde lors du décès de la mère : l’hôpital refuse en effet de l’enterrer tant que les factures n’ont pas été réglées. Salauds de pauvres qu’on ne peut pas simplement éliminer du cadre !

Le corps est lui aussi un enjeu passionnant dans « Buben. Baraban » (photo ci-dessus), du Russe Alexei Mizgirev. D’abord parce que son héroïne principale est tenu par Natalia Negoda. Souvenez-vous, c’est elle qui incarnait « La Petite Véra » du temps de la pérestroïka. Elle faisait jaillir le sexe et l’insolente jeunesse dans l’URSS tout juste sortie des années Gromyko-Brejnev. Stupeur : on la retrouve ici en bibliothécaire de 45 ans, femme russe ordinaire, c’est-à-dire au cœur sec et résigné. Enfin presque. Car déboule dans sa vie un pilote de ligne qui pourrait la sortir de son hiver affectif. De façon assez perverse, le cinéaste a choisi un acteur au physique surprenant : mi-Daniel Craig (l’acteur de James Bond 007), mi-Vladimir Poutine. Autant dire l’Aventure et la Sécurité unies dans un même corps. Chimère des apparences. La pauvre n’aura au final qu’un Russe comme les autres, brutal et insensible, qui la laissera encore plus amère et vouée à la débrouille pour sa survie.

 

Dans « Complices » (photo ci-dessus) du Suisse Frédéric Mermoud, le corps des jeunes gens est autant un objet de fascination qu’un objet d’échange. A moins de 20 ans, Vincent gagne sa vie en se prostituant. Il tombe sincèrement amoureux de Rebecca sans imaginer une seule seconde changer d’existence. Le film traite ainsi d’une génération qui croit pouvoir dissocier sans problème la sexualité de toute implication affective. A tort bien sûr. Excellent directeur d’acteurs, Mermoud met en écho la relation des jeunes gens avec celle qu’entretiennent un duo de flics (Gilbert Melki et Emmanuelle Devos).  A l’absence d’états d’âme des premiers répondent les interrogations des seconds sur le couple et la paternité, irrésolues.

Christian Georges

Locarno (1) : 35% des salles de cinéma en Suisse menacées

Nous vivons dans un pays formidable. Démonstration vendredi à Locarno. L'Office fédéral de la culture et le conseiller fédéral Pascal Couchepin tenaient conférence de presse à 10h45. L'occasion pour le ministre de tirer un bilan du concept de "cinéma populaire de qualité" et de défendre la primauté de Locarno comme "LE festival suisse du cinéma". Immédiatement après, à 11h30, des associations de producteurs tenaient leur conférence de presse à moins de 100 mètres pour déplorer ce qu'ils considèrent comme des "dysfonctionnements" à la section cinéma de l'OFC. "Allez-y, pour vous faire une idée avec un esprit critique!", lança Pascal Couchepin aux journalistes. Parole des uns contre parole des autres. Vive la liberté d'expression!

Que retient Pascal Couchepin de ses années passées à superviser la politique d'encouragement du cinéma en Suisse ? L'occasion de vivre "une expérience zoologique" en montant les marches à Cannes (tant la propension à se comporter comme des paons y est poussée). Le concept de "cinéma populaire de qualité" a fait discuter et c'est très bien. Dans les faits, le grand écart entre ces deux notions est possible : "Le Génie helvétique", "Vitus", "Home" ou "Les Mamies ne font pas dans la dentelle" en attestent, selon le ministre.

Autant les festivals que les producteurs indépendants doivent se poser la question de la demande du public, souligne Pascal Couchepin. Sous sa tutelle, le budget fédéral consacré au cinéma a été augmenté de près d'un tiers. "Il ne faut pas se vanter de dépenser plus, mais de faire mieux". L'objectif est atteint si le cinéma suisse devient un enjeu dont les gens parlent. C'est le cas!

Nouveauté importante : l'OFC va dès cet automne créer une nouvelle aide consacrée exclusivement aux séries télévisées.

Pour Nicolas Bideau, la présence forte du cinéma suisse à Locarno et à Venise est un fait réjouissant qui ne doit pas occulter une sérieuse menace. Dans les années à venir, les projecteurs numériques vont peu à peu remplacer les systèmes de projection en 35 mm. Or les investissements à réaliser sont tels que près de 35% des salles en Suisse sont menacées de fermeture. Particulièrement compromises seraient les salles des villes de petite et moyenne importance. Il faudra donc trouver de façon urgente des solutions de financement impliquant un partenariat très large (associant les exploitants, la distribution, la Confédération, les cantons et les communes).

Enfin, l'OFC lance un concours multimédia de musique de film à l'enseigne de "The Score". Il s'adresse à des compositeurs de moins de 30 ans. Il s'agit de sonoriser un court film d'animation de 2 min. 25. Tous les renseignements sur www.thescore.ch et sur www.mx3.ch.


Locarno : souvenirs d'un freluquet

Le Festival de Locarno, 62ème édition, démarre ce soir. J’ai participé pour la première fois au festival il y a 25 ans, dans le cadre de « Cinema & Gioventù ». J’avais 18 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Je me souviens de la claque prise le premier soir sur la Piazza Grande. « Love Streams » de John Cassavetes (photo ci-dessus). L’intensité avec laquelle ce film capte les relations humaines dans toute leur complexité ! Personne n’a surpassé Cassavetes. Personne ! Un des attraits de « Cinema & Gioventù »,  c’est de rencontrer des professionnels du cinéma. Je me souviens de la chaleur de Daniel Schmid, parlant du « Baiser de Tosca » et défendant les vertus de l’opéra devant nous, jeunes freluquets : « Plus c’est artificiel, plus c’est réel ! ». Je me souviens de la pique de Renato Berta adressée à Godard : « Il faut s’agenouiller toutes les demi-heures devant lui en lui rappelant que c’est un génie… » Je me souviens du côté aristocratique et hautain d’Istvan Szabo. Je me souviens de Nanni Moretti, qui se relevait la nuit pour plonger dans un pot géant de Nutella (« Bianca », en photo).

 

Je me souviens de la passion de David Streiff, le directeur de l’époque, pour défendre ses choix de films. Je me souviens avoir approché Jim Jarmusch en tremblant, à la sortie de « Stranger than Paradise ». Je voulais le rencontrer pour rédiger l’article promis pour « Cinema & Gioventù ». Il avait accepté le rendez-vous mais ne s’était pas présenté le lendemain. On s’est revus plus tard à Cannes, à la sortie de « Ghost Dog ». Je me souviens d’une femme qui se rasait le sexe dans un film brésilien en compétition. Le soleil brillait sur la mousse à raser. La mer était verte. La salle muette. En ce mois d’août 1984, de retour par les Centovalli, j’en étais convaincu : le cinéma dit sur nous des choses que nous pressentons mais qui ne s’expriment que sur l’écran. Voilà pourquoi nous nous ruons avec des milliers de parfaits inconnus dans des salles obscures pour aller à la rencontre de notre moi le plus intime. Depuis ? Il y a eu d’autres Locarno, d’autres directeurs artistiques, le DVD, la mini DV, les « blockbusters », la disparition des « films du milieu » (films d’auteur capables de fédérer un large public), des rétrospectives mémorables (Kiarostami ; Newsfront - le journalisme au cinéma). Le cinéma subsiste, le cinéma résiste…Il y a beaucoup de films vains ou inconsistants, mais toujours du rituel et du mystère. A son meilleur, le cinéma promu à Locarno réveille notre capacité d’émerveillement. Il nous tient en éveil. 

A-t-il perdu de son pouvoir de révélation ? Rendez-vous sur ce blog jusqu’au 15 août pour des échos…

Christian Georges

"Persépolis" film de minuit sur la TSR

Sur son premier canal, la TSR programme ce mardi 4 août "Persépolis" de Marjane Satrapi. C'est un excellent film, dont la programmation tombe à point nommé, au lendemain de l'investiture du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. "Un film d'animation plein de vivacité, truffé de contrastes sensibles, lumineusement parlant", annonce le communiqué de presse de la TSR. "Drôle, poignante, caustique, l'héroïne évoque son pays sous dictatures successives, la tristesse et la culpabilité de l'exilée, la recherche de l'identité en terre étrangère".

Ces qualificatifs ne sont pas usurpés, alors osons ici un coup de gueule : cette programmation nocturne est aussi frileuse que honteuse. "Persépolis" n'a pas encore passé sur une chaîne publique française (seul Canal + l'a diffusé). Au lieu de le faire connaître au grand public, la TSR le relègue dans le créneau douteux des films de minuit. Elle préfère passer en première partie de soirée "Haute voltige" (un film multi-rediffusé avec Sean Connery) et 2 épisodes de "Lost". C'est ce qui s'appelle choisir la routine au lieu du panache.


De l'urine dans les piscines au sang qui coule loin de chez nous

Petit kiosque dans un village de montagne. Les affichettes des journaux confirment que la température qui grimpe a tendance à engourdir le climat médiatique : "Même le Conseil fédéral est dérangé par l'urine dans les piscines" (Tages Anzeiger), "Une météo capricieuse contrarie les foins" (Bündner Zeitung). Au 20h sur France 2, ce n'est guère plus brillant : on suit une famille de Cambrai qui a passé 18h dans sa voiture (1ère info) pour investir l'exigu mobilhome loué en bord de mer (800 euros la semaine, 2e et dernière info du sujet). Papa se met à l'eau et la fillette jette un caillou dans l'eau. Autre sujet de cette édition : les clients qui volent dans les hôtels... Il faudra songer à ouvrir sur ce blog une rubrique spécifique : "Les nouvelles qui n'en sont pas".

Pourquoi faut-il que l'été, la plupart des médias s'ingénient à prouver qu'ils sont parfaitement dispensables ? Bien sûr, on ne veut pas gâcher l'ambiance estivale avec le malheur des autres, surtout les très éloignés. On ne dira rien des Tamouls toujours retenus dans des camps. On ne se soucie pas encore de l'Ethiopie où la pluie ne tombe pas depuis deux mois alors qu'elle devrait s'abattre à verse, remplir les barrages et garantir les futures récoltes. On verra à la rentrée, pour un éventuel "band aid", quand les rock stars auront fini de se remplir les poches sur les scènes des festivals...

Même quand le sang coule, il n'y a pas toujours la place ou le temps d'antenne pour en faire état. Prenez ce dernier week-end : un centre pour homosexuels est canardé à Tel-Aviv (2 morts, 15 blessés), les médias unanimes s'émeuvent. Au même moment au Pakistan, 7 chrétiens sont brûlés vifs dans leurs maisons par leurs voisins villageois qui les accusaient d'avoir profané le Coran. Rien dans la plupart des médias (sauf "Le Monde"). Pauvres gens : z'auraient mieux fait d'aller au bord de la mer lancer des cailloux. Dans l'eau donc, pas sur leurs voisins.


Pas prêts à payer pour les médias

Une grande banque anglo-saxonne a demandé à un jeune stagiaire de 15 ans de résumer le rapport des adolescents aux médias. "Le Monde" du 16 juillet répercute ses conclusions, qui confirment ce qu'on savait déjà :"Que dit Matthew ? Que les jeunes délaissent les médias traditionnels, qu'ils sont accros aux nouveaux, mais peu enclins à payer. La radio ? Ils l'écoutent pour la musique, mais de moins en moins au profit de sites comme Last.fm (Deezer.com en France), où ils peuvent constituer leurs propres listes de titres puis les écouter sur un ordinateur en streaming (sans pouvoir les conserver sur le disque dur). Ils n'ont jamais acheté de CD, téléchargent illégalement sur des sites de partage de fichiers et trouvent encore trop cher le prix des chansons sur iTunes (0,79 pences), le magasin en ligne d'Apple.Ils regardent la télévision, mais juste pour leur série favorite. Ils ne lisent plus les journaux papier, sauf les gratuits parce qu'il suffit de les ramasser dans les transports en commun et que leurs articles sont courts. Ils ont tous un accès à Internet, souvent utilisé pour converser sur le réseau de socialisation Facebook. Ils apprécient moins le site de microblogging Twitter, préférant envoyer des SMS avec leur téléphone mobile (tous en ont un). Près d'un sur trois a une console de jeu (surtout la Wii, de Nintendo, et la Xbox 360, de Microsoft), dont ils apprécient les services en ligne leur permettant de converser gratuitement. "Ils ne semblent plus percevoir la valeur des biens. Leur consommation des médias est très fragmentée", note M. Rossi. "Ils veulent bien payer, mais pas pour des choses qu'ils trouvent gratuitement ailleurs. Dès qu'on leur livre une information, ils la "googlent" pour la vérifier. La publicité bête et méchante ne passe plus", selon Georges Nahon, directeur d'un laboratoire de recherche de France Télécom à San Francisco."

Un député européen pour deux : méfaits de la convergence ?

C'était la rentrée au parlement européen de Strasbourg, mardi 14 juillet. Dans son journal du soir, la Télévision suisse romande donna la parole à Pascal Canfin, Vert français. Il expliqua son opposition aux paradis fiscaux et aux accords passés par la Suisse pour sortir de la liste grise de l'OCDE. "Des accords qui ne vont pas assez loin".

Mercredi vers 7h20, dans son journal du matin, la Radio suisse romande donna la parole à un député européen, très critique envers les paradis fiscaux : Pascal Canfin !

Moralité : s'il y a 736 parlementaires à Strasbourg et que les médias romands de service public ne peuvent en dénicher qu'un seul qui ait quelque chose d'intéressant à dire, soit les journalistes sont extrêmement paresseux, soit nous vivons avec un peu d'avance les méfaits de la convergence annoncée entre TSR et RSR...