En accordant le Léopard d’or à « She, A Chinese » (photo ci-dessous), le jury du festival de Locarno a fait le choix…du milieu ! Pas question de primer les échappées les plus audacieuses, les propositions de cinéma les plus pointues (« A Religiosa Portuguesa » d’Eugène Green, « The Search » de Pema Tseden). Il y avait sans doute plusieurs titres défendus avec acharnement parmi les jurés sans qu’ils fassent l’unanimité. La distinction octroyée à « She, A Chinese » apparaît ainsi comme un plan B honorable.
Le film n’est pas dénué de qualités, mais il repose sur des effets un peu voyants, censés forcer l’adhésion complice du spectateur (chapitrage aux titres ironiques, musique rock de John Parish). Film emblématique de la mondialisation, sans aucun doute. Li Mei vit dans une province du sud de la Chine et n’a jamais quitté son village. Les garçons en scooter laissent entendre qu’il faut aller à Shenzhen pour « faire du fric ». Si Li Mei gagne la ville, c’est surtout pour échapper au fiancé que lui impose sa mère, un fonctionnaire sans relief. Employée dans une fabrique de vêtements, elle se fait licencier. Par une série d’accidents heureux (et très scénarisés), elle échoue à Londres, épouse sur le champ un professeur de maths à la retraite, puis se laisse séduire par le tenancier indien et musulman d’un bistrot de quartier.
« Parfois, la vie est plus simple qu’on pense », dit l’un des chapitres du film. C’est aussi l’impression que dégage « She, A Chinese ». Le parcours de Li Mei paraît moins téléguidé par sa volonté propre que par une série de signes et de rencontres de hasards. Il suffit d’un rien pour que Li Mei se projette en avant. Cette logique « marabout’ficelle » trahit l’incroyable opportunisme d’une femme chinoise qui apprend vite, intègre ce qu’il faut pour survivre et avancer. Face à elle, les hommes apparaissent beaucoup moins mobiles, plus lourds, plus enchaînés.
C’est à un autre voyage que nous invitait « The Search », l’un des films les plus ambitieux de la compétition. Voyage à l’intérieur du Tibet, province chinoise. Une équipe de cinéma se met en route et gagne des villages reculés. Elle est à la recherche de personnes capables de chanter et d’interpréter les rôles du « namthar », un opéra traditionnel. Quête incertaine et émaillée de rencontres étonnantes, comme dans les mises en abyme du cinéma cher à Abbas Kiarostami (« Au travers des oliviers », « Le vent nous emportera »). Sans jamais montrer les Chinois de l’ethnie Han, qui peuplent le Tibet et importent leurs coutumes, « The Search » fait comprendre la fragilité d’une culture et l’éradication lente qu’elle peut subir.
Le festival s’est clos en beauté sur la Piazza avec « Les deux chevaux de Genghis Khan », de la réalisatrice mongole Byambasuren Davaa. Comme dans « The Search », il est question de traces bientôt effacées de la culture d’antan. Une chanteuse (Urna) arpente les villages à la recherche d’un ancêtre qui connaîtrait encore les paroles d’une chanson célèbre mais oubliée. Le film rappelle que la Mongolie est aujourd’hui divisée, entre une république indépendante (la Mongolie extérieure) et une province chinoise (la Mongolie intérieure). Cette dernière région, les uns l’appellent « la Chine des Hans », alors que les autres défendent l’idée d’un « pays du milieu » qui abriterait harmonieusement 50 ethnies. Pays du milieu, centre du monde et centre du cinéma le plus vivace du moment, la Chine n’a pas fini de faire parler d’elle. A défaut de contribuer à préserver les particularismes des minorités qui la composent.