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Mediablog

L'affaire Polanski

L'arrestation du cinéaste Roman Polanski à l'aéroport de Zurich a fait instantanément l'objet d'une intense couverture médiatique. Depuis des mois en revanche, des centaines de milliers de Sri Lankais tamouls sont détenus dans des camps sans que cette situation n'enflamme la sphère médiatique. Cette disproportion met en lumière deux lois d'airain du fonctionnement des médias.

La loi de proximité : Les médias accordent inévitablement une attention plus grande à des événements qui se sont passés dans une zone proche, qu'elle soit géographique ou culturelle.

La loi de l'individualisation des problèmes : "Le sort d'un seul homme marque davantage les esprits que celui de 80 individus ou de millions de personnes" (la sentence entendue dans le film "Le Gouffre aux chimères" de Billy Wilder trouve ici une illustration parfaite).

L'épisode Polanski donne au public un recul par rapport à l'ordre juridique qu'il n'a pas forcément. Les Etats-Unis ne connaissent pas la prescription pour certains délits. Le peuple suisse a lui aussi choisi de ne plus accorder de prescription pour les délits contre l'intégrité sexuelle. Les conséquences d'une telle mesure apparaissent à la faveur de ce fait divers : nous risquons de nous retrouver à l'avenir avec des hommes de 76 ans, rattrapés par de telles casseroles.

Pour en savoir plus sur le Sri Lanka : il faut absolument LIRE l'article d'Amnesty international paru dans son bulletin de septembre.

Pour en savoir plus sur les faits qui sont reprochés au cinéaste polonais, il vaut la peine de relire l'article du "Monde" consacré au documentaire "Roman Polanski, Wanted and Desired" (paru le 31 décembre 2008, sous la plume de Jacques Mandelbaum ) :

"Depuis Le Couteau dans l'eau, premier long métrage réalisé en 1962 en Pologne, Roman Polanski n'a cessé de se pencher dans son oeuvre sur les abîmes de l'âme humaine, de guetter le surgissement et le dérèglement du mal au cœur de la normalité. Cette question le touche de très près. Elle tisse de douloureuses et mystérieuses correspondances entre sa vie, marquée autant par la catastrophe et l'exil que par la célébrité, et son œuvre. A l'âge de 10 ans, il réchappe du ghetto de Cracovie durant la seconde guerre mondiale, et ne reverra jamais sa mère, assassinée par les nazis.

A 30 ans, il fait les frais de la censure stalinienne en Pologne et quitte le pays à jamais. Six ans plus tard, en 1969, alors qu'il est installé à Los Angeles, sa femme, Sharon Tate, enceinte de huit mois, est assassinée au couteau par les séides du psychopathe Charles Manson.

En 1977, enfin, inculpé pour relation sexuelle illégale avec une mineure, il fuit les Etats-Unis pour éviter la prison et s'installe à Londres, puis en France. Toujours sous le coup d'une condamnation sur le territoire américain, il n'y a pas remis les pieds depuis trente ans. C'est sur ce fait divers scabreux que revient, pour la première fois avec une aussi grande précision, la documentariste américaine Marina Zenovich. Le film est bien documenté, produit des archives rares et recueille le témoignage des principaux acteurs de l'affaire, depuis les avocats des deux parties jusqu'à l'assistant du procureur, en passant par la victime, les policiers, les journalistes ainsi que l'entourage du cinéaste. Seul ce dernier, qui a toujours refusé de s'exprimer sur ce sujet, manque à l'appel.

Cette absence ne nuit pas à la première qualité du film, à savoir qu'il expose clairement les faits sans céder à l'écueil du voyeurisme. En 1977, Polanski, âgé de 43 ans, fait une séance de photos avec Samantha Geimer, un modèle amateur de 13 ans, dans le cadre d'une commande passée par le magazine Vogue.

La scène se déroule à Mulholland Drive, dans la maison de Jack Nicholson, alors absent, où Polanski prend de la drogue avec la jeune fille et a une relation sexuelle avec elle. La mère de Samantha, qui avait incité sa fille à se prêter à l'exercice, porte aussitôt plainte et le réalisateur est arrêté le 11 mars. Niant l'accusation de viol portée contre lui, il se reconnaît néanmoins coupable du détournement de mineur, cet aveu lui permettant d'obtenir, selon la procédure judiciaire anglo-saxonne, l'arrêt des poursuites et une condamnation proportionnelle à l'infraction reconnue.

Cette entente préalable entre les parties n'empêche pas le réalisateur de s'enfuir le 1er avril 1978, après un an de procédure. Cette attitude, incompréhensible, est jugée à l'époque scandaleuse, valant peu ou prou aveu de culpabilité.

Témoignages accablants

Le principal intérêt de ce documentaire consiste à en expliquer enfin la raison, en évitant aussi bien le jugement moral que l'apologie implicite du cinéaste. Il fait ainsi apparaître sur le devant de la scène une figure majeure et insoupçonnée de l'affaire : le juge Laurence J. Rittenband. Spécialiste des procédures sensationnelles mettant en cause le show-business, fréquentant de nombreuses stars du Tout-Hollywood, cet homme semble aussi en avoir adopté les travers, en se montrant par-dessus tout soucieux d'entretenir sa propre image.

Cette attitude va le conduire à rompre à plusieurs reprises l'accord tacite passé entre les parties pour éviter le procès. Rittenband navigue en vérité au gré des réactions des médias américains, qui s'accordent depuis le début de l'affaire à lyncher ce cinéaste aussi peu américain que possible. Ne l'avait-on pas déjà soupçonné, en vertu d'un fantasme obscène et sur la foi d'une œuvre qui semble trahir un goût pervers pour la monstruosité, d'être un sataniste impliqué dans le meurtre de sa propre femme ? Le juge Rittenband trahit ainsi sa parole à plusieurs reprises, faisant miroiter une clôture du dossier qui ne viendra en fait jamais, et jouant avec Polanski, qu'il envoie en prison contre l'avis des experts, comme avec une proie.

Les témoignages portés aujourd'hui contre cet homme, mort depuis, sont accablants. Douglas Dalton, l'avocat de Polanski, et son adversaire Roger Gunson, l'assistant du procureur, accusent d'une même voix Rittenband d'avoir abusé de son autorité. Polanski, averti par son avocat de l'instabilité du juge qui entend le remettre en prison après une première sortie, préfère donc quitter les Etats-Unis sur-le-champ.

Depuis lors, en dépit de la destitution du juge sur ce dossier en 1978, puis du pardon public accordé en 1997 par Samantha Geimer lors de la nomination aux Oscars du Pianiste, l'affaire n'avait pas avancé d'un pouce. Elle rebondit aujourd'hui grâce à ce film, dont la réussite tient surtout à la manière dont il décale le regard porté sur cette affaire privée, pour révéler les vices cachés d'un système perverti par la loi du spectacle."

PS : Ce documentaire sort sur les écrans romands, mercredi 7 octobre. Voir aussi :

http://www.sortir.ch/cinema/info/event.T.50397


"Le Matin bleu" s'efface

"Une édition collector" : c'est ce que promet "Le Matin bleu" à ses lecteurs sur ses affichettes ce matin. Un dernier numéro, d'accord. Mais encore ? Une compilation des plus grands scoops du quotidien gratuit ? Les éloges funèbres des personnalités les plus en vue de Suisse romande ? Du panache ? De la rage et du désespoir de devoir se faire hara-kiri ?

En fait, une édition sobre et sans surprise. Aucun annonceur ne pleure ostensiblement le titre lancé par Edipresse il y a près de quatre ans. La page 12 (rubrique Quid) retient l'attention avec l'huile de palme qui "cause la mort des forêts". On lit. Pour découvrir que c'est un rapport de 2007 (sic) des Nations unies, qui a mis en évidence que les plantations de palmiers à huile étaient la première cause de déforestation...en Indonésie ! En Chine ? Au Brésil ? Pas si grave, à en croire l'infographie publiée juste au-dessus. Plus grave en revanche, sonne ce titre en colonne : "La famine nous guette". La brève publiée par "Le Matin bleu" mérite d'être citée in extenso : "Il y aura 9,3 milliards d'humains sur Terre en 2050, selon la FAO. "Comment nourrir le monde", c'est la question à laquelle vont s'atteler ses experts à Rome les 12 et 13 octobre prochains. Il y a urgence".

Il y a urgence, point ?! C'est bien court...

Le réd'en chef Tristan Cerf remercie les lecteurs et les invite à lui envoyer leurs réponses à la question suivante : "Quelle est la une du "Matin bleu" qui vous a le plus bouleversé, amusé, transfiguré, énervé, étonné, malmené ?" Il en publie dix à titre d'exemples. Personnellement, nous retenons surtout la une ci-dessous :

Ce 18 février 2009, l'actualité était commentée, mise en perspective, avec un regard critique. On trouvait notamment ces lignes stupéfiantes :

Et nous gardons aussi un bon souvenir d'une autre "une", du 21 mars 2007 :

Ce jour-là, pendant la Semaine des médias à l'école, des élèves de l'Ecole professionnelle commerciale de Lausanne avaient découvert la manière de travailler de l'équipe du "Matin bleu". Les journalistes avaient pris du temps pour les écouter, pour leur montrer leurs choix, leur environnement de travail. Une expérience généreuse et formatrice.

 


Tristan Cerf et les jeunes journalistes

Rédacteur en chef du "Matin bleu" (qui livrera son dernier numéro vendredi 25 septembre), Tristan Cerf (photo) reprendra la responsabilité du nouveau "20 Minutes" en Suisse romande dès novembre. Il livre au "Temps" (jeudi 24) sa vision des jeunes journalistes :

"La plupart des gens qui veulent devenir journalistes ou qui le deviennent sont en premier emploi. Ils débarquent de l'université et n'ont rien suivi d'autre que des cours théoriques et des professeurs grassement payés. Ils passent ainsi leurs journées à être étonnés de tout, ahuris de voir le monde dans sa situation. Et ils finissent par faire les porte-parole des porte-parole des services de police. Or, il faut une certaine distance et une expérience de la vie pour pouvoir analyser ce qu'on nous dit. On n'apprend pas le journalisme en suivant un master en communication! Le manque d'expérience, le manque de monde pour faire ce que l'on fait et le peu de temps pour le faire sont une chaîne malheureuse qu'il faudrait pouvoir casser."

Tristan Cerf semble avoir oublié un détail à propos des étudiants ébahis devant le monde qu'ils découvrent : à l'instar de ceux qui se rendent à Dorigny en tram, la quasi totalité s'informe par les journaux gratuits...


L'appel de Roger de Diesbach

"Toujours moins de reportages et d'enquêtes ! L'investigation et l'esprit critique se perdent alors que les journaux multiplient les concessions à la facilité, aux pouvoirs et aux annonceurs. Nombre d'éditeurs sacrifient à la mode qui veut que l'on ne croie plus à l'avenir de la presse écrite, ni à son devoir d'information. Certains n'hésitent pas à affirmer que les blogs, ces dialogues ou ces journaux intimes publiés sur Internet, vont rapidement submerger la presse écrite. (...) D'ailleurs, les jeunes qui ne lisent plus la presse écrite sont des dévoreurs de blogs. Pas un mot sur la misérable crédibilité de l'information véhiculée sur Internet. Mais certains éditeurs enthousiastes voient dans les gadgets électroniques, et dans les gratuits, des merveilles qui leur permettront demain de diriger des médias sans journalistes. Leurs rêves !

Et tant pis si le dénominateur commun de ces médias est de véhiculer une information non vérifiée, lacunaire, manipulée. (...) En Suisse, les éditeurs de journaux (...) s'adaptent, quitte à sacrifier, en croyant attiser leurs tirages, le rôle essentiel de contre-pouvoir de la presse. Ces éditeurs-là creusent à l'évidence leur propre tombe. Car, si elle est parfois débile, la presse futile est inutile. Personne ne regrettera sa disparition".

Et nous, nous regrettons infiniment la disparition de l'auteur de ces lignes, Roger de Diesbach, qui nous a légué en guise de testament ses enquêtes les plus fumantes et son credo dans "Presse futile, presse inutile. Plaidoyer pour le journalisme" (Slatkine).

Roger de Diesbach, invité d'un collège fribourgeois dans le cadre d'une édition de la Semaine des médias à l'école.

 

Il faut lire aussi la chronique de Frnçois Gross dans "Le Temps" du jeudi 24 septembre.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/87e1871a-a880-11de-a734-ed2bfe7ad966/Orfèvre_en_véracité


Le racisme de District 9

 

Sur les écrans depuis mercredi dernier, "District 9" est une curiosité. Cette série B sans aucune star a en effet fait exploser le box office américain cet été. Si ses bonnes idées de départ rendent le début plutôt excitant, on retombe ensuite de haut.

 

En apparence, le film de Neill Blomkamp se pose en allégorie de l'apartheid. Nous sommes à Johannesburg et les extra-terrestres sont parqués dans un township insalubre. Tout le monde les traite comme des non-humains, à commencer par les zoulous locaux. Comme, en anglais, le mot "alien" renvoie aussi bien aux extra-terrestres qu'aux "étrangers", la démonstration se veut édifiante. On pourrait aussi arguer que le film charge tout le monde et que les extra-terrestres font, au final, preuve de davantage d'humanité que les êtres humains. Ce serait passer trop rapidement sur les représentations pas du tout innocentes qui traversent ce film.

Les blancs sont montrés dans l'extrapolation de leurs pires travers : égoïsme, cupidité, absence de scrupules, ségrégation. C'est l'univers du business sans états d'âme qui est transposé à l'écran, sans que cela choque outre mesure le spectateur, habitué à cette fuite en avant dans l'appât du gain. 

Beaucoup plus insidieuse, et franchement détestable, se révèle la représentation des Nigérians. Capables de prospérer dans les conditions extrêmes du township, ils sont organisés en gang, en charge des trafics et de la prostitution. Et regardez bien : ils sont systématiquement dépeints comme des brutes primitives et superstitieuses. On les voit découper des vaches approximativement à la machette (comme tout Africain le fait au marché, c'est bien connu...), jouer avec des serpents, parier sur des combats d'animaux, rêver de manger des créatures immondes pour s'en approprier la force et les vertus.

Ainsi, sous couvert d'allégorie politiquement correcte, le film conforte des stéréotypes, à commencer par les pires dont peuvent souffrir les Africains exilés, en Afrique du sud ou ailleurs.

Post scriptum : Dans sa "Lettre d'Afrique" parue dans l'édition du "Monde" du 25 septembre, Jean-Philippe Rémy corrobore notre analyse. Extrait :

"L'Afrique du Sud a fait semblant de ne pas comprendre le message du film, qui la dépeint de manière si crue à travers des clichés et stéréotypes, genre à risque par définition. Nous signalions à quel point le portrait qui était fait des Nigérians invitait à s'interroger. Plusieurs centaines de milliers de Nigérians vivent en Afrique du Sud. Ils y souffrent de préjugés d'ampleur stratosphérique (en gros, tous des voleurs), que District 9 reprend avec allégresse.

Dans le film, le chef d'un gang nigérian, outre qu'il porte à peu de chose près le nom de l'ex-président, Olusegun Obasanjo, est une brute assoiffée de sang au sens propre, puisqu'il consacre toute son énergie à dévorer des morceaux d'extraterrestre dans l'idée qu'il héritera ainsi de leurs pouvoirs. Magie stupide, violence aveugle, absence de tout scrupule (des prostituées nigérianes sont les seules sur terre à s'engager dans le commerce qui est le leur avec les extraterrestres), voilà le portrait des Nigérians dans District 9.

En Afrique du Sud, cela a fait beaucoup rire. Au Nigeria, ce n'est pas passé comme une lettre à la poste. La colère s'est d'abord exprimée sur Facebook, jusqu'à ce que quelqu'un remarque que l'industrie du cinéma nigérian, Nollywood, fait largement pire à longueur d'année sans soulever d'autres réactions que celles des censeurs, généralement religieux. (http://forums.narutofan.com/showthread.php).

Dans la foulée, la ministre de la culture, Dora Akunyili, chargée justement d'améliorer la réputation du Nigeria, a demandé que District 9 soit retiré des écrans, et exigé des excuses de Studio Sony, qui a produit le film."


Obama, Ségolène et Burkhalter sont sur le web

Barack Obama aux Etats-Unis, Ségolène Royal en France, Didier Burkhalter en Suisse: trois personnalités émanant de trois systèmes politiques différents. Il est saisissant de comparer leurs manières respectives d'exister sur le web et d'interagir avec les citoyens. Démonstration :

Barack Obama a fait du web son arme de campagne. Il a mobilisé les électeurs en popularisant son programme par le biais d'Internet. Ce qui est étonnant, c'est que, désormais en poste à la Maison-Blanche, il continue. Par un système redoutablement bien rôdé, il envoie à ses sympathisants des messages chaque semaine. Pour expliquer son action et son plan de santé, se défendre des attaques et demander aux électeurs de faire du lobbying auprès des membres du Congrès. Obama joue la carte du web participatif pour mobiliser des réseaux et maintenir en éveil la base de ses supporters.

Lors de la campagne présidentielle de 2007, Ségolène Royal avait choisi de consulter les Français en les invitant à déposer leurs propositions sur son site "Désirs d'avenir". Volonté participative méritoire, couronnée par une difficulté manifeste à nouer toutes les idées dans un programme fédérateur. Aujourd'hui, Ségolène Royal inaugure son nouveau site sous les moqueries de ses adversaires. Une déclaration vidéo plante au moment de la diffusion annoncée. La forme a complètement pris le pas sur le fond. Ce qui est commenté, ce ne sont plus les idées de Mme Royal, mais sa manière de se mettre en scène et de relooker son site.

Elu au gouvernement suisse mercredi 16 septembre, Didier Burkhalter n'a pas de site internet personnel. Il faut recourir à sa fiche sur le site du parlement (d'une austérité prussienne) pour connaître son parcours et les fonctions qu'il a occupées, mais pas ses idées. Certains vont ironiser sur la lenteur de certains politiciens suisses à mettre en application les nouvelles technologies. D'autres se réjouiront qu'il soit possible de tracer son chemin jusqu'au sommet de l'Etat sans passer par la tyrannie du web. On peut aussi se poser la question : les relais actuels (médias, partis, lobbies, associations) sont-ils à ce point efficaces qu'ils dissuadent nos décideurs d'interagir en direct avec le peuple ? Avec une plateforme web, Didier Burkhalter aurait le moyen de riposter à cet avocat genevois qui, au 19:30 de la TSR, lui reprochait "d'avoir des idées précises sur rien". (La TSR tend volontiers son micro à cet avocat qui a des idées arrêtées sur tout).


Les Yes Men, nouveaux situationnistes

Ils se servent des médias de masse pour lancer des messages loufoques et subversifs. Ils ont à leur crédit des coups fumants : lancement d'un faux site internet de l'OMC en 1999, édition d'une fausse édition du "New York Times" en novembre 2008, annonce en direct à la BBC que les victimes de l'accident de Bhopal seraient indemnisées par Dow Chemical (voir vidéo ci-dessous). Avec leur talent pour injecter de l'absurde dans le réel et lancer la contestation, les Yes Men sont les dignes héritiers des situationnistes de Guy Debord.

Ne manquez pas ce mardi à 20h45, sur Arte, le film qui relate leurs exploits : "Les Yes Men refont le monde".

 


Le baiser du tueur

Avec les créatifs de la pub, le pire n'est jamais certain, mais ils font de gros efforts. La preuve avec cette campagne contre le sida en Allemagne.

La campagne se compose de clips vidéo de 30 secondes visibles sur internet. Trois jeunes femmes font l'amour dans une pièce sombre avant qu'apparaisse au final le visage de leur amant, un trio de choc : Adolf Hitler, Saddam Hussein et Joseph Staline.

Il est peu probable que les jeunes femmes d'aujourd'hui fassent le rapprochement entre leurs aventures d'un soir et ces vieux barbons. En revanche, cette campagne contribue à propager un virus autrement insidieux : celui du relativisme et du révisionnisme. En prêtant à des figures historiques des crimes absurdes (la diffusion du sida), on jette le doute sur leurs crimes réels. Si manipulation grossière il y a dans ce cas précis, pourquoi n'y aurait-il pas manipulation sur les chiffres des victimes du nazisme ou du goulag ? O redoutable poison du doute...

Voyez vous-même :


Duel Bolt- Bekele : les chevaux de cirque médiatique

L'agence Associated Press et Le Monde en ligne répercutent l'information : il serait question d'opposer les deux phénomènes de l'athlétisme mondial, le sprinter Usain Bolt et le coureur de fond Kenenisa Bekele, sur la distance inédite de 700 mètres. Ce duel, précise Le Monde, "permettrait au demi-fondeur éthiopien, quintuple champion du monde, de sortir du relatif anonymat dans lequel il se trouve, compte tenu de ses remarquables performances, et qui lui pèse, notamment par rapport à la popularité de son illustre compatriote Haile Gebreselassie." Ces spéculations méritent qu'on s'attarde sur l'image que les médias projettent de chacun des deux champions.

Usain Bolt : le Mister Cool de la société du spectacle

Avec lui, les médias se régalent. Il incarne le Gagnant ultime, celui qui écrase les autres de sa taille et de son insolente facilité. Il suffit de le regarder jouer avec la caméra au départ d'un sprint. Usain Bolt ne se concentre pas sur sa course, il amuse la galerie. Il flatte les fantasmes d'une époque où la "coolitude" est érigée en valeur cardinale. Bolt est cool. Il "ne se prend pas la tête". Sa décontraction surjouée occulte le travail acharné pour surentraîner son corps d'exception. Les autres sprinters qui essaient de l'imiter en esquissant quelques gestes devant l'objectif ont déjà perdu (la bataille de l'image et l'autre, sur la piste). Parenté troublante avec Obama, autre Mister Cool du moment. En 2009, les Blacks sont cool, les blancs crispés.

Kenenisa Bekele : l'anonyme malgré l'or

L'Ethiopien est un athlète exceptionnel, d'une élégance de course sans pareille : cinq titres de champion du monde sur 5000 et 10.000 mètres, deux titres olympiques. La fierté de tout un pays. Mais les médias occidentaux font la fine bouche. Problème d'image : Bekele aurait le tort d'être trop discret (comme si ses performances ne parlaient pas pour elles-mêmes). Son signe de croix à la fin de chaque course ? Pas très vendeur à la bourse de la "coolitude". Sur la TSR lors du meeting de Zurich, l'impayable Jean-François Develey a insinué que Bekele aurait commis l'erreur de rester à Addis Abeba, au lieu d'émigrer et de monnayer son image à l'étranger. Traduction : le problème avec ces crève-la-faim, c'est que s'ils ne viennent pas faire les pitres chez nous, ils ne pourront jamais s'acheter un appart' à Monaco. Autre poncif récurrent dans les médias : Bekele souffrirait de rester dans l'ombre d'un autre champion de son pays, Hailé Gebreselassie. Illusion d'optique : Bekele le discret est beaucoup plus cher au coeur des Ethiopiens que Gebreselassie, fourvoyé dans des ambitions politiques.

Et ce duel annoncé entre Bolt et Bekele ?

Un coup médiatique bien dans la veine de notre société du spectacle.  Société qui ne date pas d'hier : après ses triomphes à Berlin et son retour dans l'anonymat (déjà...), Jesse Owens avait été invité à courir contre un cheval (voir ci-dessous un montage photo, puis un clip vidéo de la course, entamée avec une large avance). Un duel plutôt dégradant avec le recul. Il n'avait rien apporté à sa gloire, mais rapporté médiatiquement beaucoup.

 


Payer pour s'informer

Il y aurait beaucoup à dire sur les sondages express lancés par les médias auprès de leurs clients : questions manichéennes ou prématurées, appels à se transformer en Madame Irma, renforcement des stéréotypes, futilité... Sans parler de l'absence totale de représentativité des sondés, surtout lorsqu'il s'agit de questions posées en ligne. Mais voilà, l'instantanéité est devenue la valeur-étalon et les professionnels des médias assument tant bien que mal ces coups de sonde qui révèlent des "tendances" et qui lancent le "buzz". Même un sondage biaisé permet de faire réagir une personnalité, puis une autre, puis une autre. Au bout du compte, le débat est engagé sans qu'on se souvienne qu'il reposait sur des bases fragiles, voire plutôt foireuses. Exemple du jour : la TSR profite des mauvais résultats du groupe Tamedia pour proposer le sondage suivant sur son site www.tsr.ch (captation d'écran faite vers 15h30) :

Que retient-on d'une telle présentation graphique ? Pas tellement le nombre de votants (plutôt faible en regard des 100.000 visiteurs quotidiens revendiqués par le site). Mais l'implacable barre rouge du haut : 85% des gens refuseraient catégoriquement l'idée de payer pour consulter des nouvelles sur internet ou leur téléphone portable. Il suffit que ce soit affiché ainsi, sèchement, pour que cela prenne une consistance. On en oublie la taille de l'échantillon (sans parler de sa composition, sans doute des habitués de l'info gratos sur www.tsr.ch).

Et pourtant...

Le mouvement de bascule vers un retour au payant fait son chemin dans le monde de l'édition. Il a suffi que le magnat Rupert Murdoch annonce ses intentions de réintroduire des prestations payantes sur les sites de ses navires amiraux pour que l'idée gagne en légitimité. Le Financial Times a déjà pris cette option dès 2002. Télérama nous apprend qu'en France, le Figaro et L'Express annoncent la fin de la gratuité sur leurs sites. Libération va paraître dans une nouvelle formule dès le 7 septembre et proposera deux formules d'abonnement en ligne (à 6 et 12 euros par mois). L'abonné aurait notamment accès aux pages du lendemain du journal en train de se faire.

C'est à l'aune des innovations et de la créativité de la presse qu'on jugera si le public est prêt à payer pour une information de qualité. Car pour le reste, il est vrai qu'un internaute qui paye déjà son forfait internet (à un câblo-opérateur) et sa redevance radio-TV (à la SSR), n'a pas de raison de revendiquer une troisième forme de dîme. Un des enjeux résidera notamment dans la simplicité des moyens de paiement proposés au public, pour acquérir un article ou une photo. Par carte de crédit ? Trop fastidieux ! Par envoi d'un code par SMS et facturation via l'opérateur de téléphonie mobile (moyennant une commission de 50%) ? Ce serait un scandale que d'engraisser encore des acteurs de la chaîne qui prospèrent déjà du web sans produire de contenu digne d'intérêt.