Locarno (2) : la résistance des corps
Les films en concours à Locarno le prouvent : dans une époque marquée par le virtuel et l’immatériel, les corps opposent une sourde résistance.
C’est flagrant dans « Shirley Adams » (photo), impressionnant premier film du tout jeune sud africain Oliver Hermanus (25 ans). Voilà un corps à corps de 92 minutes, implacable et éprouvant. Le fils s’est pris une balle dans la colonne vertébrale. Tétraplégique, il doit compter sur sa mère pour les moindres gestes de la vie quotidienne. Elle se dévoue pour lui aux limites de ses forces, massive et entêtée. On est ici comme chez les vieux de Brel : on va du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, puis du lit au lit. Hermanus filme Shirley comme les frères Dardenne filment leurs personnages depuis « Rosetta » : de dos et le plus souvent à la hauteur de sa nuque. Par glissements, la caméra se risque parfois au-dessus d’une épaule, ou de profil, pour mieux saisir les gestes (laver le grabataire, laver le linge, compter l’argent qu’il reste) et les expressions de celle qui s’épuise dans ce quotidien mortifère : car le fils n’a qu’une idée en tête. Quitter le cadre, quitter la vie… Le talent du film, c’est aussi de toucher du doigt quelques plaies de l’Afrique du Sud contemporaine, sans donner des escarres au spectateur : la démission des pères, le clivage social obstiné entre blancs et noirs, la violence incestueuse entre gangs… Dans sa captation de l’espace aussi, le réalisateur impressionne : le film ne se tient pas seulement à huis clos, il ménage des échappées à Shirley (elle se rend au cabinet médical ou elle travaillait, à l’hôpital, dans le bus, au tribunal). Pourtant, jamais nous quitte ce sentiment qu’elle vit en circuit fermé. Elle se ruine dans un rapport d’assistance qui aspire toute ses forces. Du coup, le plan final au bord de la mer agit comme une libération : la possibilité d’une renaissance. Dans le film japonais « Wakaranai » (« Où es-tu ? », photo ci-dessus), on trouve aussi, de façon troublante, des personnages qui ne parviennent pas à quitter le cadre et qui résistent. Le rapport d’assistance s’inverse : ici, c’est la mère qui se meurt à l’hôpital et le fils qui se serre la ceinture pour lui payer les soins. Léopard d’or il y a deux ans avec « The Rebirth » (Ay No Yokan), Masahiro Kobayashi pousse très loin cette logique de résistance des corps. L’adolescent travaille dans un petit commerce et arnaque les clients pour ramener à la maison quelques provisions qu’il dévore goulûment.
Dépouillé à l’extrême autour de cet unique enjeu - jusqu’où tiendra l’ado dans cet exercice de survie ? -, le film atteint un sommet de noirceur absurde lors du décès de la mère : l’hôpital refuse en effet de l’enterrer tant que les factures n’ont pas été réglées. Salauds de pauvres qu’on ne peut pas simplement éliminer du cadre !
Le corps est lui aussi un enjeu passionnant dans « Buben. Baraban » (photo ci-dessus), du Russe Alexei Mizgirev. D’abord parce que son héroïne principale est tenu par Natalia Negoda. Souvenez-vous, c’est elle qui incarnait « La Petite Véra » du temps de la pérestroïka. Elle faisait jaillir le sexe et l’insolente jeunesse dans l’URSS tout juste sortie des années Gromyko-Brejnev. Stupeur : on la retrouve ici en bibliothécaire de 45 ans, femme russe ordinaire, c’est-à-dire au cœur sec et résigné. Enfin presque. Car déboule dans sa vie un pilote de ligne qui pourrait la sortir de son hiver affectif. De façon assez perverse, le cinéaste a choisi un acteur au physique surprenant : mi-Daniel Craig (l’acteur de James Bond 007), mi-Vladimir Poutine. Autant dire l’Aventure et la Sécurité unies dans un même corps. Chimère des apparences. La pauvre n’aura au final qu’un Russe comme les autres, brutal et insensible, qui la laissera encore plus amère et vouée à la débrouille pour sa survie.
Dans « Complices » (photo ci-dessus) du Suisse Frédéric Mermoud, le corps des jeunes gens est autant un objet de fascination qu’un objet d’échange. A moins de 20 ans, Vincent gagne sa vie en se prostituant. Il tombe sincèrement amoureux de Rebecca sans imaginer une seule seconde changer d’existence. Le film traite ainsi d’une génération qui croit pouvoir dissocier sans problème la sexualité de toute implication affective. A tort bien sûr. Excellent directeur d’acteurs, Mermoud met en écho la relation des jeunes gens avec celle qu’entretiennent un duo de flics (Gilbert Melki et Emmanuelle Devos). A l’absence d’états d’âme des premiers répondent les interrogations des seconds sur le couple et la paternité, irrésolues.
Christian Georges
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09 Août 2009 à 22:41 dans
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