Pas prêts à payer pour les médias
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17 Juillet 2009 à 17:19 dans
- Général
C'était la rentrée au parlement européen de Strasbourg, mardi 14 juillet. Dans son journal du soir, la Télévision suisse romande donna la parole à Pascal Canfin, Vert français. Il expliqua son opposition aux paradis fiscaux et aux accords passés par la Suisse pour sortir de la liste grise de l'OCDE. "Des accords qui ne vont pas assez loin".
Mercredi vers 7h20, dans son journal du matin, la Radio suisse romande donna la parole à un député européen, très critique envers les paradis fiscaux : Pascal Canfin !
Moralité : s'il y a 736 parlementaires à Strasbourg et que les médias romands de service public ne peuvent en dénicher qu'un seul qui ait quelque chose d'intéressant à dire, soit les journalistes sont extrêmement paresseux, soit nous vivons avec un peu d'avance les méfaits de la convergence annoncée entre TSR et RSR...
Comment l'animateur de la chaîne Direct 8 Jean-Marc Morandini a-t-il fait pour couvrir l'hommage à Michael Jackson en recourant à de faux envoyés spéciaux ? C'est le bidonnage que révélait dans un savoureux article le site Rue89. A déguster !
Pour la presse écrite, la période estivale est souvent synonyme de torpeur et d'éditions réduites. Comment maintenir en éveil l'attention des lecteurs qui n'ont pas déserté ? "Le Monde" fait confiance à un chroniqueur hors normes : Guillaume Prébois (photo).

Parce qu'il était possible de le suivre en direct, mardi soir, sur de nombreuses chaînes de télévision comme sur une foule de sites Internet, l'hommage au chanteur Michael Jackson a été hissé au rang d'événement planétaire. Un traitement médiatique prévisible, complètement dominé par la mise en scène voulue par le clan Jackson.

Des cortèges de limousines noires sur des autoroutes écrasées de soleil. Des forces de police filmées depuis les hélicoptères. Voilà ce qu'on a vu pendant près de 45 minutes sur les chaînes qui s'étaient branchées "live" sur Los Angeles mardi, à partir de 18h45. En studio ou sur place, les commentateurs ramaient, ramaient, pour meubler l'attente. Sur France 2, Alain de Chalvron signalait qu'il faisait partie des 3000 journalistes accrédités, sélectionnés parmi 13.000 demandes. Mais qu'allait-il faire, lui est ses confrères, dans cette galère ? Ils sont si démunis, les gens de presse, quand il leur est demandé d'apporter, sans recul, de la plus-value à un événement qui leur échappe ! Sans programme de la soirée ni vision privilégiée, ils parlottaient tous à l'aveuglette. Car il n'y avait mardi qu'un seul grand ordonnateur de l'événement, le clan Jackson, qui a maîtrisé à la perfection la gestion de l'image du défunt.
Que Los Angeles devienne le centre du monde le temps d'une soirée peut faire réagir. Beaucoup reprochent aux médias d'avoir perdu le sens des priorités. Au même moment, en effet, les soldats chinois réprimaient la révolte des Ouïgours. Le président destitué du Honduras redoublait d'efforts pour rentrer au pays. Barack Obama tendait la main aux Russes... A la Télévision suisse romande, un invité souligna la versatilité des médias (en particulier américains) : prompts à traquer les indices de la chute de Michael Jackson depuis quinze ans, ils faisaient tout à coup pénitence au pied du cercueil.
"La cérémonie a contribué à humaniser Michael Jackson", relevait sobrement un fan guatémaltèque à la sortie du Staples Center (avis recueilli par "Libération"). Sur la BBC, on assista à un moment de télévision unique : trois minutes au moins de silence avec 20.000 personnes au début de la cérémonie. Silence davantage dicté par l'incertitude sur la suite du programme que par la volonté d'inspirer le recueillement. Sur France 2, David Pujadas n'hésita pas à interrompre plusieurs des hommages livrés au Staples Center entre 20h et 20h30 : gêne d'avoir laissé Jackson squatter l'essentiel du journal ? Ou habitude médiatique d'accompagner le flux du direct par un commentaire parasite ? Sur CNN, sans interruption ni commentaire, il était possible de s'imprégner de l'ambiance de l'hommage. De prendre la mesure de sa familiarité (l'ordonnancement était proche de funérailles ordinaires : accueil - musique - éloge funèbre - musique - éloges encore, prière, etc). Berry Gordy, le fondateur du label Motown, qualifia le défunt de "plus grand entertainer" qui ait jamais existé. Avait-il oublié Charlie Chaplin (pourtant compositeur de la chanson "Smile" que chanta un peu plus tard Jermaine Jackson) ?
Conclusion ? Mardi soir, les chaînes de télévision avaient à faire un choix entre l'information et le spectacle. Elles ont paru empruntées à devoir choisir ou à arbitrer le partage. On a surtout mesuré l'emprise que peuvent prendre des productions livrées clés en main à des médias, sans droits à débourser. Faut-il le souligner ? Les caméras qui ont filmé la cérémonie n'appartenaient pas à une chaîne de télévision mais à la société de production de Michael Jackson AEG. Elle a offert le show. C'est elle qui a soigneusement planifié le choix des images, de chaque cadrage, chaque transition. Maîtrise formelle et concentré de valeurs américaines répercutés aux quatre coins du monde par des diffuseurs hypnotisés.
Quand une caméra s’introduit chez des gens de la terre, ça donne au choix « L’amour est dans le pré » (sur M6 chaque lundi), ou « La Vie moderne » de Raymond Depardon (un long métrage vu en salles et disponible en DVD). Dans chaque dispositif, la honte du spectateur joue un rôle-clé.

Faire entrer une caméra à la ferme, c’est mettre les paysans en danger. C’est révéler les contraintes et les servitudes d’un mode de vie exigeant. C’est exposer aussi une intimité et une vie affective mise à l’épreuve par ces contraintes. Ceux qui acceptent le contrat sont-ils conscients des failles qu’ils exhibent ? Pas sûr…
Sur M6, les données sont claires. L’émission n’a pas la prétention de documenter la vie des gens de la terre. Elle veut divertir sur un principe vieux comme le cinéma : boy meets girl. Pour corser le jeu – car c’en est un – la production fait entrer deux femmes dans le repaire d’un célibataire. Ou deux hommes chez une célibataire. Compétition. Rivalité. Jalousies. Un trio de coïncidence se transformera peut-être en duo. Il y a un ingrédient cinématographique dans cette cuisine de télé-réalité.

Dans « La Vie moderne », Raymond Depardon n’évacue pas la dimension affective de la vie paysanne. Ici, le duo est déjà formé : c’est Raymond à la caméra, sa femme Claudine Nougaret à la prise de son. Une séquence intéressante du film aborde l’arrivée problématique d’une femme à la ferme. Octogénaires, les frères Privat (photo ci-dessous) supportent davantage qu’ils n’accueillent la compagne de leur neveu, désormais exploitant du domaine. Que faut-il lire dans leur résistance sourde ? Le film donne la parole aux aînés, qui restent évasifs. Celle qui est ressentie comme une « intruse » exprime aussi son point de vue. Il y a un zeste de télé-réalité dans ce moment de cinéma.

La cruauté n’est pas absente, dans les deux cas : certains spectateurs du film de Depardon sont indisposés par les longues séquences à table. Enfermés par le cadre, les protagonistes de « La Vie moderne » se débattent avec un outil de travail peu familier : la parole. Et l’intervieweur tourne en boucle sur des thèmes funestes : l’absence de repreneurs, l’impasse économique, la fin d’un monde… On garde longtemps en tête le visage d'un solitaire au regard vide, mégot au coin des lèvres, planté devant les funérailles de l’abbé Pierre à la télévision. Depardon s’en tient le plus souvent à la fixité du cadre, à distance respectueuse. Sur M6, les preneurs d’images ont pour consigne de ne manquer aucun détail qui tue. Festival de zooms : la barquette peu ragoûtante qu’un célibataire extrait du frigo en guise de repas ; la couette Obélix du lit offert à une coquette esthéticienne ; l’écume sur le groin d’un verrat en rut.
Intrusion, il y a, dans les deux cas. Alors pourquoi, à l’arrivée, « La Vie moderne » contraste radicalement avec « L’amour est dans le pré » ? Par la place que chacun assigne au spectateur. L’émission de M6 nous infantilise. Elle systématise la redondance entre ce qui est montré et ce qui est dit en voix off. Impossible de rater quoi que ce soit : une brouille va éclater dans la cuisine de Denis ? On l’annonce au début de la séquence. Denis (photo ci-dessous) se laisse hypnotiser par une petite blonde tatouée sur la cheville ? On filme tout ça en gros plans avec ce commentaire catégorique : « Elle l’allume. Denis s’enflamme ».

Dans l’émission, les séquences s’enchaînent à la mode M6 : plans courts, recours constant à des tubes pop/rock pour colorer affectivement les séquences ou gommer le moindre temps mort, brusques mouvements de caméra. Chez Depardon, on prend le temps d’entrer dans un monde. On assume le côté « taiseux » des gens de la terre. La durée des plans laisse affleurer le poids d’une existence. On laisse les célibataires ruminer hors caméra leur drôle de sort. On entre dans ce monde et l’on s’en retire avec la majesté d’un travelling sur des routes de campagne. Le cadre en cinémascope donne à ce mouvement des réminiscences de western crépusculaire.

Beaux comme dans un film de John Ford, Marcel et Germaine Challaye dans "La Vie moderne".
Depardon a des racines paysannes. Il le dit. On sait d’où parle celui qui fait le film. Depardon reconnaît qu’il a longtemps eu honte de venir de la campagne. Et son film provoque une honte diffuse chez le spectateur. Honte d’abandonner à leur misère ceux qui nous nourrissent. Honte de fermer les yeux devant cette débâcle en rase campagne. Sur M6, on ne sait pas d’où nous parlent ceux qui produisent ces images. Et la honte du spectateur est tout autre. C’est la honte d’être traité en voyeur myope, dont le regard doit être constamment orienté. La honte de se faire renvoyer en pleine figure nos propres goujateries dans les relations à l’autre sexe.
Christian Georges
Ian Pearson (Photo Flickr) est futurologue. Attention, ce n'est pas Madame Irma ! Ce Britannique se borne à suivre les tendances que suivent les nouvelles technologies et à extrapoler les possibilités qu'elles offriront demain. A la fin de sa présentation, jeudi à Neuchâtel *, Nous lui avons demandé comment il voyait l'avenir du système éducatif.

"Je ne suis pas très populaire parmi les enseignants...", commence par s'excuser Ian Pearson. "Il m'est arrivé plus d'une fois d'être obligé de quitter la scène sous les huées". L'homme conteste par exemple l'idée selon laquelle l'intégration des technologies de l'information et de la communication requiert des investissements lourds pour le secteur de l'Instruction publique. A son avis, il faut laisser les enfants et les adolescents découvrir et assimiler les fonctionnalités de l'ordinateur et des appareils communicants pendant leur temps extra-scolaire. Si l'Ecole coûte une fortune, les impôts sont élevés. Si la charge fiscale diminue, les parents seront d'autant plus enclins à acheter des ordinateurs et des équipements adéquats pour leur progéniture.
Ian Pearson pose un constat provocant : aujourd'hui sur le marché de l'emploi, "de nombreux travailleurs sont employés comme des machines intelligentes. Or les machines vont devenir toujours plus intelligentes. Il faudra donc que les gens apprennent à travailler comme des gens". C'est-à-dire ? Les compétences de demain porteront sur l'empathie, la capacité à comprendre les besoins, les attentes des autres, la raison de l'échec d'une entreprise. En un mot, savoir analyser, tirer des conclusions, avec du recul.
L'Ecole ? Elle devrait se concentrer sur les compétences sociales, soutient le futurologue, père d'une adolescente de 15 ans qui en est à son septième téléphone portable. Malgré tous leurs gadgets électroniques, "les jeunes se révèlent plutôt malheureux. Qui se soucie de leur apprendre à être heureux ?" L'Ecole agit selon lui à rebours, elle envoie chez le psychologue celui ou celle qui manifeste des signes inquiétants. Prenant à témoin sa propre expérience de père, Ian Pearson avoue être distraitement intéressé par les notes de sa fille. C'est autre chose qui le préoccupe : "Est-elle bien intégrée dans des groupes de copines ? Est-ce qu'on l'invite à des fêtes ? Sait-elle comment cultiver un réseau d'amis ? Peut-elle faire remonter son estime de soi après un échec ? Est-elle en mesure de comprendre pourquoi certains rencontrent des succès et d'autres pas ? Voilà les compétences qui vont conditionner sa vie pour les 30 ou 40 prochaines années !"
* Ian Pearson présentait son exposé "A trip to the future" dans le cadre du séminaire "Imaging the Future", mis sur pied pendant le Neuchâtel Fantastic Film Festival (NIFFF).
On peut lire son blog sur : http://www.futurizon.net/blog.htm