"Il ne m'appartient pas de juger", déclare Nicolas Sarkozy en évoquant les élections iraniennes. "Je ne juge pas", soutient un artiste qui expose un portrait glaçant de Benoît XVI (ci-dessous). Les médias bruissent quotidiennement de cette rhétorique hypocrite.

C'est un discours que nous avons souvent entendu dans la bouche des cinéastes : "Je ne juge pas mes personnages". Comme si la représentation du monde et de la nature humaine pouvait être neutre! Quelle caméra est-elle incapable de juger ? La caméra de surveillance, peut-être... Toute autre position implique forcément un point de vue, une mise en valeur. Parmi les artistes, l'expression : "Je ne juge pas" signifie le plus souvent qu'on s'est arrogé le droit de montrer des personnages détestables faire des choses désagréables. C'est une précaution oratoire pour se distancer des paroles rapportées et des comportements représentés. Chacun a droit à l'existence, même les salauds. L'espace démocratique du champ audiovisuel serait bien fade s'il ne leur réservait pas une large place. Et comme l'a écrit le romancier Milan Kundera, la vocation de l'art est aussi de proposer, le temps de la découverte d'une oeuvre, une "suspension du jugement moral".
Ursula Priess n'a rien d'une artiste, mais elle est la fille du grand écrivain Max Frisch. Elle vient de rédiger un livre sur ce père qui a déserté le foyer familial alors qu'elle avait onze ans. Ursula Priess, rapporte "Le Temps", insiste : "Je n'ai pas voulu juger, surtout pas, ni exprimer une colère. Juste me souvenir, avec la part de flou que cela suppose".
Ursula Priess fait comme la plupart de ceux à qui l'on tend un micro dans l'espace médiatique. Tous ces grands magnanimes qui ponctuent leurs propos de : "Je ne juge pas". Curieuse formule, alors que c'est justement ce qui est sollicité de leur part : des avis, des opinions, des jugements de valeur !
Comment interpréter cette épidémie de non-jugement ?
Une convention forte de notre époque semble liée au relativisme. "Mes valeurs valent bien les tiennes" (je n'y crois pas forcément, mais c'est l'apparence que je veux donner), elles peuvent cohabiter (du moins dans un système démocratique et pluraliste). Il est autorisé d'avoir des convictions, mais rares sont ceux qui se risquent à les afficher (pour survivre, pour ne pas effaroucher leur entourage familial ou professionnel). Il est certain que chacun d'entre nous se construit un système de valeurs, tout en refoulant la plupart du temps la notion de morale (associée à des conventions d'un autre temps).
"Je ne juge pas", c'est une autre manière de dire : "Je ne veux pas donner l'impression de condamner".
Le plus drôle (ou le plus agaçant), c'est que la formule est si souvent invoquée qu'elle devient totalement inopérante. Le langage non-verbal, les contradictions, les déclarations antérieures et les sous-entendus hurlent souvent ce que l'orateur tient vertueusement à retenir pour conforter son image politiquement correcte : l'expression de son jugement personnel.