C'est une "expérience inédite" de lecture des images que l'émission "Mise au point" nous a proposée dimanche soir. Il s'agissait de démontrer que certains candidats à des fonctions politiques ont le "physique de l'emploi", caution scientifique à l'appui. Treize minutes de suspense télévisuel pour...ne rien prouver du tout au final ! A revoir ICI.

On allait voir ce qu'on allait voir. La chose avait déjà été "prouvée scientifiquement en France et aux Etats-Unis", (ça fait plus sérieux qu'au Tadjikistan et en Bolivie). Prouver quoi ? Que le visage des candidats à une élection détermine le choix des votants. Quelle révélation, mes agneaux ! Le reportage commençait plutôt bien, dans l'auditoire de HEC Lausanne. Spécialiste en comportement organisationnel, le professeur John Antonakis (photo ci-dessus) présentait deux photos à ses étudiants. Lequel avait remporté la mise lors d'une élection en France ? L'écrasante majorité des étudiants trouvait la solution, sans rien connaître des deux hommes. Frisson chez le spectateur. On nous rapportait que le modèle, présenté par le professeur Antonakis dans la revue "Science", marchait "sept fois sur dix". Même les enfants savaient distinguer au premier regard un gestionnaire compétent d'un loser crasse. L'équipe de "Mise au point" a donc proposé au professeur Antonakis de prédire les résultats au Conseil d'Etat neuchâtelois. Défi relevé, avec l'aide d'une école privée genevoise. Cent bambins de 7 à 9 ans ont examiné les photos des 30 candidats à l'élection de dimanche 5 avril. Au moyen de colle-notes, ils ont défini les cinq qui leur paraissaient les mieux à même de faire "un bon capitaine de bateau".

Ils ont donc choisi : le radical Roland Debély et le socialiste Jean Studer (deux hommes dont l'effigie était déjà surmontée de la casquette de capitaine au moment où les bambins passaient devant les portraits). Ils ont ensuite retenu l'indépendant Jacques Pochon, le libéral-radical Frédéric Hainard et l'UDC Pierre-Alain Storrer.On ne peut pas dire que ce choix innocent sur la base des trombines ait brillé par son extra-lucidité : Roland Debély a fini septième de la course et dernier de sa liste, il devra quitter sa casquette de capitaine de la Santé neuchâteloise ; Jacques Pochon se consolera avec le choix des enfants, car il a fini 29ème sur 30 ; Pierre-Alain Storrer était content de son look lors des débats télévisés mais il a fini à la 12ème place. Seuls Jean Studer et Frédéric Hainard ont, en effet, de bonnes chances de figurer parmi les cinq élus.
Deux bonnes réponses sur cinq et trois plantages magistraux sur cinq, est-ce suffisant pour établir une "relation significative" entre le physique d'un-e candidat-e et sa compétence ? A notre sens, pas du tout. Honnête, le reportage relevait par exemple que Gisèle Ory (photo) a terminé à un brillant 2ème rang, alors qu'elle avait été classée 21ème par les enfants... Tiens ? Il y aurait des gens qui lisent les journaux et qui s'intéressent à la substance des propositions politiques ?
Invité sur le plateau à commenter les résultats, John Antonakis a dû reconnaître que les femmes "n'étaient pas très bien notées" dans ce genre de jugement au faciès. Il a insisté sur le fait que le sourire et la beauté étaient moins importants qu' "avoir l'air compétent". Il a dit qu'en Suisse, la force des institutions modérait la fameuse relation significative entre "impression physique" et choix des électeurs. Entendez : ici, on est moins Berluscons que les autres.
Il aurait été intéressant de mettre en évidence les traits physiques susceptibles d'attirer ou de rebuter les votants, les éléments qui faisaient qu'une photo laissait une impression favorable. Faute d'entrer vraiment dans la LECTURE des images ou de révéler d'inconscients critères de choix, l'amusant reportage de "Mise au point" avait seulement "l'air scientifique". Et pour conclure que "les gens sont très centrés sur l'apparence", pas besoin d'être vice-doyen de HEC !...
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John Antonakis nous a écrit suite à cet article pour défendre ses résultats (voir les "commentaires"). Il soutient qu'une relation significative existait entre les choix des enfants et les préférences exprimées par les électeurs neuchâtelois, si l'on prend la peine de considérer l'ensemble des 30 candidats, au lieu de se focaliser sur les cinq premiers. Par ailleurs, le professeur renvoie à un podcast de l'Université de Lausanne, dans lequel il expose les résultats de sa recherche.

John Antonakis défend l'idée que dès sa naissance, l'individu a une capacité innée à catégoriser les visages, jugés intuitivement attractifs ou pas. L'électeur modifierait très peu ses préférences en fonction des informations reçues sur les candidats. En témoigne l'élection à la présidence des Etats-Unis d'un George W. Bush, sans doute pas plébiscité pour son intelligence supérieure ou sa compétence... L'idée de choisir un "capitaine" vient de "La République" de Platon, qui s'insurgeait déjà à l'époque contre l'inclination des électeurs à choisir des visages engageants.
John Antonakis juge important de vacciner les électeurs dès leur plus jeune âge contre les impulsions intuitives : les enfants devraient être éduqués à mieux comprendre leur raisonnement et leur mécanisme décisionnel. Le professeur admet que le système suisse a du bon, avec l'élection indirecte du Conseil fédéral par le parlement. Cela permet aux électeurs de se focaliser davantage sur les enjeux défendus par les différents partis. Alors que le culte de l'image du "leader", à l'étranger, conduit parfois à de sévères déconvenues.