Une jeune Brésilienne "torturée" par des skinheads dans une gare de la banlieue zurichoise. Des entailles partout (photo), avec même la signature "SVP" (UDC, en allemand) sur ses cuisses. Une fausse couche... L'horreur! Mais si indignation il doit y avoir, c'est par rapport aux médias qui ont donné une telle publicité à cette affaire, avec une naïveté et une complaisance confondantes. Le précédent parisien de 2004 aurait dû les inciter à plus de prudence. Examen point par point des parallèles entre les deux affaires.

1) La victime : une jeune femme présente sa version des faits sans qu'il soit corroboré par le moindre témoin.
2) Le contexte géographique : l'"agression" parisienne s'était déroulée dans le RER, celle de la jeune Brésilienne dans une gare de la banlieue zurichoise. Hypothèse : si les médias et le public sont à ce point prêts à s'enflammer pour une telle histoire, c'est qu'elle accrédite l'idée que les transports publics sont devenus peu sûrs, laissés à la merci de voyous qui peuvent commettre les pires crimes en toute impunité. Une idée pas du tout partagée par les centaines de milliers de pendulaires qui empruntent chaque jour les rames. Mais il suffit de quelques faits divers sordides (et bien réels, eux) pour ancrer l'angoisse dans l'esprit du public. Et si de telles histoires paraissent, c'est qu'on veut donner de la chair au mythe.
3) Le contexte social : le fait divers parisien s'inscrivait dans un contexte très particulier de victimisation de la communauté juive. En Suisse, la campagne de l'UDC et de ses moutons noirs a durablement marqué les esprits à l'étranger, à voir l'empressement des médias brésiliens à ressortir les affiches et à monter l'affaire en épingle.
4) La maternité : Puissant carburant de l'indignation populaire : l'atteinte à la maternité. A Paris, la jeune femme aurait eu son landau "renversé". A Zurich, la jeune femme aurait fait une fausse couche et perdu ses jumelles.
5) Le curieux effet de signature : la jeune femme d'origine juive avait arboré une croix gammée peinte sur son ventre, la "victime" de Zurich le sigle de l'UDC (SVP). Imagine-t-on des nazillons suffisamment stupides pour donner à la police une piste aussi évidente ? Dans certaines salles de rédaction, oui.
6) L'oubli du conditionnel : "Une Brésilienne de 26 ans a été agressée au couteau dans une gare de la banlieue zurichoise lundi soir. La victime a fait une fausse-couche suite à l'agression." : ainsi commence la dépêche de Swissinfo jeudi 12 février. On ne peut pas dire qu'une telle formulation manifeste prudence et circonspection. Le lendemain Swissinfo faisait machine arrière.
7) L'indignation des politiciens : En France, Jacques Chirac et Dominique de Villepin s'étaient empressés de manifester leur indignation, bien avant de recevoir les conclusions des enquêteurs. Au Brésil, le ministre des affaires étrangères a réclamé des autorités suisses une enquête "complète et transparente". Les magistrats apprécieront cette entorse à la séparation des pouvoirs.
8) Le temps des victimes : Le besoin de se distinguer dans une société d'égaux pousse en avant des héros et des victimes. Les gens ont tellement peu d'occasions de se réjouir collectivement qu'ils tissent du lien en cas de malheur, au gré des victimes que leur présentent les médias. Telle est la thèse défendue dès 2007 dans le livre de l'avocat parisien Daniel Soulez Larivière.
Et la souffrance ? : Une affaire se dégonfle, soit. Les médias tourneront leurs regards ailleurs. Au suivant !? Il y a bien des chances que ce soit le cas dans le cycle infernal de l'info. Au point d'oublier que dans les deux affaires, s'il n'y a pas eu d'agresseurs, il y a bel et bien une souffrance immense qui s'exprime.