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Apocalypse : les chrétiens comme les bolchéviks ?

Nous évoquions il y a peu dans ce blog l'importance d'un contre-feu (si possible argumenté) aux opinions dominantes dans les médias. Alors que la série d'Arte "Apocalypse" s'attire les éloges unanimes des chroniqueurs, nous avons trouvé sur le blog "La république des livres" l'avis discordant d'un certain Jérôme. Il nous laisse sans voix par son érudition et sa précision d'argumentation. Le voici in extenso (les passages en gras ont été mis en évidence par nous).

Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, les auteurs de la série.

"J’ai eu l’occasion de voir les deux premiers épisodes : je les ai trouvés très séduisants sur la forme, j’ai été heureux de voir s’exprimer des chercheurs autrement que par leurs livres, mais j’ai trouvé les documentaires assez vides sur le fond dès lors qu’on prend un minimum de recul et que l’on réfléchit à ce que l’on en retire vraiment.

Ainsi, le livre de l’Apocalypse n’est abordé que par son premier et son dernier paragraphe, et par une expression qui a apparemment fasciné jusqu’à la sidération les auteurs (”la synagogue de satan”). Du reste du livre, il n’est à peu près rien dit de précis, alors même que le sujet de la confrontation avec Rome pouvait donner lieu à beaucoup de commentaires éclairant le livre lui-même et l’histoire des premiers chrétiens. Il y a certes des commentaires par ailleurs sur l’évolution du regard des premiers chrétiens à l’égard de Rome, mais pourquoi appeler une série « Apocalypse » alors même que le livre éponyme est laissé à ce point dans l’ombre, au profit de la focalisation sur une unique expression dont on ne sait pas très bien à l’arrivée si elle renvoie finalement aux Juifs ou aux communautés pauliniennes. On serait tenté de dire que cela fait beaucoup de bruit pour rien, alors qu’il y a tant d’éléments plus sûrs que l’on pourrait mettre en avant pour éclairer véritablement cette période.

Mais les auteurs ne cherchent pas à éclairer la période de façon générale, ils cherchent uniquement à répondre aux quelques interrogations qu’ils se sont posées au milieu de tous les textes et faits qui se présentent à eux. Dès que l’on prend du recul, la démarche apparaît étonnamment partielle, voire partiale.

Les auteurs ne partent pas d’un présupposé religieux, ce qui est normal, mais ils ne comprennent visiblement le phénomène dont ils parlent (la naissance d’une religion) que sur un mode politico-idéologique. Être chrétien, ce serait appartenir à un groupe fondamentalement hétérogène et profondément déchiré, dont la seule unité, la seule identité, à l’arrivée est l’opposition à Rome (surtout) et aux Juifs (beaucoup aussi). Que la religion génère des conflits, avec d’autres religions, avec le pouvoir politique, c’est un fait, mais cela fascine Mordillat et Prieur au-delà du raisonnable : la seule mention d’un conflit entre chrétiens et juifs dans le premier épisode renvoie à une question de gros sous. De la prétention des chrétiens à croire en Jésus non seulement Messie mais encore Fils de Dieu, il n’est pas dit un mot, alors même que les ouvrages sur l’éloignement progressif entre chrétiens et juifs au Ier siècle commencent à être nombreux, et que la question spécifiquement religieuse a provoqué des ruptures bien plus profondes que celle de savoir qui mettrait la main sur la bourse des néo-convertis.

Mordillat et Prieur ont certes beaucoup lu et travaillé, mais pour prendre un exemple leur précédent livre, Jésus après Jésus, est très faible, presque indigent. Ils alignent des hypothèses les unes à la suite des autres, en ne retenant que celles qui s’écartent d’une vision dite traditionnelle : pour être valable, une hypothèse doit dire le contraire de ce que l’Eglise affirme ou est censée avoir affirmé. Ils prétendent en introduction s’attacher à la dimension littéraire des textes, ce dont je me suis réjoui par avance, avant de constater que cela signifiait uniquement relever que selon eux les premiers textes chrétiens étaient bourrés de stratégies rhétoriques très faibles et contradictoires pour faire passer en douce des messages dont seuls Mordillat et Prieur peuvent croire qu’ils étaient censés être cachés et qu’ils ont pu grâce à leur science les dévoiler enfin, 2000 ans plus tard. En voyant la série, on peut relever des limites plus ou moins étonnantes, mais face à un tel livre, la mauvaise foi (ou l’aveuglement) devient patente.

S’il nous est permis de proposer à notre tour une hypothèse : les réalisations de Mordillat et Prieur sont loin d’être sans préjugés, contrairement à ce qu’ils clament partout haut et fort. Ils n’en sont peut-être pas conscients, mais ils traitent du christianisme primitif comme on traiterait aujourd’hui de l’histoire du parti bolchevik : comment un petit parti révolutionnaire, déchiré par les conflits (cf. la scission avec les mencheviks, puis ensuite les conflits violents entre les leaders, une fois le pouvoir conquis), guidé par des principes grandioses mais abstraits et déconnectés du réel, a-t-il pu s’imposer à l’Empire qu’il combattait, et se développer à grands renforts d’une idéologie et d’une propagande d’une absolue mauvaise foi, qui a pourtant su conquérir les esprits y compris de grands intellectuels dans la période d’après-guerre, même s’ils en sont revenus, pour certains, par la suite.

Mordillat et Prieur semblent nous rejouer “Le passé d’une illusion”, mais c’est ici un parti-pris qu’ils peinent encore à fonder et à porter jusqu’à la moindre forme de démonstration.

Il y a des choses à retenir, par moments, de la série, mais la démarche et le fond demeurent profondément insuffisants. Il est dommage du coup qu’une série avec un tel retentissement et une telle ambition culturelle passe aussi loin de l’objet qu’elle prétend éclairer.