La feinte légèreté de Woody Allen
« Vicky Cristina Barcelona » pétille sur les écrans. Pourtant, une partie de la critique se montre très sévère avec le dernier film de Woody Allen. INJUSTE! Le réalisateur new yorkais a peut-être réalisé une œuvre de commande. Mais ce film d’une apparente légèreté pointe subtilement notre incapacité à jouir de la vie tout en trouvant le bonheur. Woody Allen s’en expliquait avec une belle franchise à Cannes, en mai dernier.
Le ménage à trois est l’un des fantasmes les plus tenaces. C’était fatal qu’il vous titille un jour ?Woody Allen : Pas vraiment. Je trouve que c’est déjà assez compliqué de trouver une seule personne…
Pourquoi avoir tourné ce film à Barcelone ?
WA : Tout simplement parce que des gens de cette ville m’ont appelé pour me demander si j’étais intéressé à le faire. J’ai répondu « Bien sûr ! » J’adore l’Espagne et Barcelone et cela s’annonçait très plaisant d’y passer l’été avec ma femme et mes enfants. J’ai donc écrit quelque chose qui puisse se dérouler là. Si on m’avait appelé de Rome, de Venise, de Stockholm ou de Dieu sait où, j’aurais sans doute été partant aussi ! Peut-être pas en Russie... Je me rappelle avoir visité Leningrad à l’époque. Au bout de deux heures, je suis allé à l’agence de voyages en leur demandant de me mettre dans le premier vol en partance. On me dit que ça a beaucoup changé depuis, mais il en faudrait beaucoup, car je suis un voyageur très craintif.
Il est étonnant d’entendre le personnage joué par Javier Bardem dire à Vicky que leur relation est sans avenir. C’est une réflexion lucide qu’on entendrait plus volontiers dans la bouche d’une femme…
WA : Juan Antonio est un personnage absolument franc et direct. Il n’use d’aucun subterfuge avec les femmes. C’est un type bien. Il éprouve des sentiments pour le personnage joué par Rebecca Hall. Mais après avoir passé une soirée avec elle, il se rend compte que cette relation ne va causer que des ennuis à tout le monde si elle se poursuit. A l’origine, il pensait seulement passer un excellent week-end à Oviedo avec les deux femmes, à musarder et à faire l’amour dans toutes les combinaisons possibles avec elles. Mais quand il se découvre des sentiments plus forts que prévu pour Vicky, il est trop clairvoyant pour continuer. Il ne veut pas casser son mariage imminent et lui causer des ennuis avec son fiancé. Il préfère battre en retraite.
Ce film a une tonalité plus romantique que tragique…
WA : C’est intentionnel : je voulais que le drame vous prenne par surprise. Je voulais que le spectateur se laisse prendre par une histoire romantique, ponctuée de quelques éclats de rire, mais qu’il soit saisi à la fin par un sentiment d’indicible tristesse. Si vous faites le bilan : personne ne sort heureux de cette histoire. Vicky se résoud à se marier. Un cas de figure qui s’apparente à une terrible compromission : elle risque fort de ruminer passablement de regrets plus tard, pour n’avoir pas pris une route plus courageuse, plus aventureuse. Elle s’en voudra d’avoir renoncé à l’amour romantique pour une situation plus stable et rassurante. Cristina sait ce qu’elle ne veut pas dans la vie, mais n’aura jamais aucune idée de ce qu’elle désire. Rien ne sera jamais assez bien pour elle ou suffisamment gratifiant. Elle souffre d’insatisfaction chronique, comme le lui envoie à la figure le personnage joué par Penelope Cruz. Tout ce qu’elle vit ne sert qu’à se projeter vers des situations nouvelles, alors qu’elle ne savoure rien. Les deux Espagnols sont trop envahis par les passions pour éprouver du bonheur : ils ne sont heureux ni ensemble, ni séparés. Ce qui démarre par un agréable séjour à Barcelone se désintègre subtilement devant nos yeux.
Propos recueillis par Christian Georges
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10 Octobre 2008 à 12:18 dans
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