"Home" reçoit les éloges de Télérama
Le film d'Ursula Meier, bien reçu par la critique et le public en Suisse romande, entame sa carrière en France mercredi 29 octobre. Le critique de "Télérama" a vu planer le fantôme de Cassavetes et de Polanski sur ce projet original.
Mais qu'est-ce que c'est que cette maison qui semble avoir été posée là, comme par inadvertance, au bord de cette autoroute vide ? Et qu'est-ce que c'est que ces gens qui y habitent ? Ils semblent parfaitement heureux, d'ailleurs : papa, maman et leurs trois enfants jouent au hockey, la nuit, s'éclaboussent gaiement, avec des cris et des rires, dans la salle de bains, et se frôlent tous avec tendresse. Au matin, le père (Oliver Gourmet) part travailler et les deux cadets vont à l'école. L'aînée (Adélaïde Leroux) ne fait que bronzer, allongée sur son transat, avec, dans les oreilles, une musique qui tue le silence. Normal. Tout paraît normal.
Et en même temps très étrange. De fait, on va percevoir, peu à peu, les craintes enfouies, mal cachées de la mère (Isabelle Huppert). On devine, sans en comprendre les raisons, que c'est pour elle qu'ils sont là à s'obstiner à paraître heureux, dans cette drôle de maison, près de cette autoroute vide... Vide, justement, elle ne va plus l'être. C'est le fils qui les prévient, alors qu'ils regardent la télé, sagement assis sur un divan, en pleine rue : il a vu des types qui se mettaient à goudronner. Mauvaise nouvelle, ça ! Et brusquement, telles des apparitions maléfiques, des camions jaunes et des hommes en rouge, impassibles, silencieux, débarquent, nettoient, ôtent de la route le divan, la parabole, le tuyau d'arrosage et la petite piscine gonflable que la famille avait disséminés.
Voilà. Ça y est. Après dix ans d'attente, le tronçon E 57 de l'autoroute à deux voies va enfin devenir opérationnel, pour le plus grand plaisir des automobilistes. Très vite - les statistiques précises de Marion (Madeleine Budd) l'attestent -, 5 157 voitures passent quotidiennement devant la maison, quand elles ne s'arrêtent pas, victimes d'embouteillage. Et presque autant de camions et de motos. L'enfer... Partir, oui, il faudrait partir. Bien sûr qu'il faudrait partir. « Tu vas nous faire déménager ? demande la mère, affolée, en larmes. On irait où ? On ferait quoi ? C'est chez nous, ici... »
Avec une cruauté insidieuse, quasi clinique, et une drôlerie grinçante, presque surréaliste, Ursula Meier se met alors à contempler deux mondes parallèles et névrosés. A l'extérieur, elle filme le bruit et la fureur : ces anonymes dans leurs boîtes colorées, dont on se demande s'ils savent seulement pourquoi et vers où ils roulent, ces indifférents qui jettent leurs canettes vides et leurs papiers gras dans le jardin de gens qu'ils regardent mais ne voient pas. A l'intérieur, elle filme l'absurde et la peur. Les enfants forcés d'emprunter un parcours ridicule pour rentrer de l'école. L'impuissance grandissante de la mère à affronter un univers qui s'effrite. Jusqu'au moment où ils décident tous (sauf l'aînée, la bronzeuse, mais elle, c'est de loin la plus saine de la famille) d'aller au bout de leur déraison.
On songe à Cassavetes, bien sûr (pour Isabelle Huppert, soeur lointaine de la Gena Rowlands d'Une femme sous influence). Et au Polanski débutant : celui de Répulsion et de Cul-de-sac, pour le sens de l'inquiétude et de la dérision. Références superflues, en fait, puisque la plus grande qualité de Home, c'est d'être parfaitement original. Ursula Meier a réussi une fable gorgée de couleurs vives et d'entrelacs mystérieux, de pistes qu'elle propose d'emprunter, sans jamais nous forcer à les suivre... On sent, chez elle, un plaisir à inventer, à tenter, à surprendre. A provoquer, même. A faire réfléchir, en tout cas - juste comme ça, en passant - sur une société tentée davantage par l'asphyxie que par la survie. A sa façon, Home est, évidemment, un conte moral.
Pierre Murat
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29 Octobre 2008 à 13:30 dans
- Général






