"Le vrai capital des éditeurs, c'est le contenu. L'apparition des quotidiens gratuits a généré de la qualité. Un journal d'aujourd'hui ne peut plus se contenter de donner les nouvelles de la veille. Il doit faire du magazine. Et les magazines sont bien embêtés, car ils doivent faire du super magazine". Directeur de Ringier Romandie, Daniel Pillard n'a pas craint d'aller à contre-courant lors de la table ronde organisée par "Le Courrier", mercredi au Club 44 de La Chaux-de-Fonds. Elle était consacrée aux effets pervers de la concentration économique sur la liberté d'expression.

Car des effets pervers, il y en a, reconnaît Christophe Gallaz, chroniqueur depuis 30 ans au "Matin dimanche" : "Au début, on parlait de "journal". Puis on est devenu un "titre", ensuite un "support" (puisque on supporte de la publicité), et maintenant une "marque"..."
Pour l'écrivain-chroniqueur, la sphère marchande infléchit forcément les comportements des journalistes : "Ce qui se vend bien a plus de valeur que ce qui se médite longtemps." Les gens de plume intègrent les critères marchands. Cela influe sur le choix des sujets, sur la hiérarchie de l'information. "Les éditeurs économisent au détriment de la qualité. Leurs journaux s'adressent à des consommateurs et plus à des citoyens lecteurs", tonne Christian Campiche, co-fondateur d' "Info en danger". Le placement de produits, les rubriques "Lifestyle" et "Consommation" n'en finissent plus de gagner du terrain. Pour ne rien dire des pages "People"... Contrairement à Daniel Pillard, Campiche estime que les gratuits ont entraîné un formidable nivellement par le bas.
Et la concentration des moyens ? Est-elle à craindre ? Rassembler les moyens peut aboutir à davantage de qualité, dit Daniel Pillard, qui cite l'exemple du "Temps". A l'inverse, l'absorption par "24 Heures" de "La Presse Riviera Chablais" et "La Presse Nord vaudois" n'a fait que des mécontents, surtout au niveau des lecteurs, sans profiter à "24 Heures" en termes de tirage. La Suisse reste en apparence bien lotie au niveau de la diversité de la presse : on compte encore près de 40 titres par million d'habitants (2 en France!). Le danger, selon Pillard, c'est que les éditeurs suisses sont pour la plupart des groupes familiaux qui ont atteint leurs limites de croissance. Ils pourraient être la proie de géants étrangers sans commune mesure en termes de chiffre d'affaires (Bertelsmann, 20 milliards d'euros...).
Prennent-ils toujours les bonnes décisions, ces éditeurs ? Philippe Bach, du "Courrier", affirme que les récents licenciements chez Edipresse sont liés à une exigence de taux de rendement élevé. La "Tribune de Genève" aurait investi massivement dans son site internet pour un résultat mitigé. "L'avenir des journaux, c'est le journalisme. L'investissement dans les rédactions est nécessaire!", lance Daniel Pillard. Mais chez ceux qui ont connu, dans les rédactions, la pression mentale qui contraint à plaire à tout le monde (à son éditeur, à son réd'en chef, à ses lecteurs, quitte à se tromper sur "l'air du temps"), l'heure est plutôt au scepticisme et à la désillusion : "La liberté journalistique est d'abord à conquérir" par ceux qui pratiquent le métier, dit une journaliste. Elle est bien consciente que ses collègues se font bouffer par le formatage et le conformisme, quand ils ne sont pas trompés par les sujets "qui ont la cote". Avec les mêmes aléas qu'en Bourse.