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Mediablog

Père et Maire

Le choix d'Olivier Père (photo) comme nouveau directeur artistique de Locarno garantit la ligne cinéphilique du festival. Le patron de la Quinzaine des réalisateurs a prouvé sa capacité à monter une contre-programmation comportant quelques titres les plus mémorables de chaque édition cannoise récente : "Gegenüber" de Jan Bonny, "Elle s'appelle Sabine" de Sandrine Bonnaire, "Quatre nuits avec Anna" de Jerzy Skolimowski... Mais les organisateurs tessinois ont aussi sans doute parié sur sa capacité à mobiliser autour de Locarno les médias français : le festival a besoin de conserver l'attention soutenue de journaux aussi importants pour les cinéphiles que "Les Inrockuptibles", "Libération", "Le Monde" et autres "Technikart" (qui a envoyé un journaliste tout exprès à Locarno en août pour rencontrer Houellebecq). Quant à savoir si Olivier Père s'accommodera des subtiles susceptibilités culturelles et linguistiques de la Suisse, ce sera une autre affaire. On a entendu cette année à Locarno une spectatrice houspiller Frédéric Maire, parce qu'il avait entamé une présentation de film en français...


Les gratuits, agents de qualité ?

"Le vrai capital des éditeurs, c'est le contenu. L'apparition des quotidiens gratuits a généré de la qualité. Un journal d'aujourd'hui ne peut plus se contenter de donner les nouvelles de la veille. Il doit faire du magazine. Et les magazines sont bien embêtés, car ils doivent faire du super magazine". Directeur de Ringier Romandie, Daniel Pillard n'a pas craint d'aller à contre-courant lors de la table ronde organisée par "Le Courrier", mercredi au Club 44 de La Chaux-de-Fonds. Elle était consacrée aux effets pervers de la concentration économique sur la liberté d'expression.

Car des effets pervers, il y en a, reconnaît Christophe Gallaz, chroniqueur depuis 30 ans au "Matin dimanche" : "Au début, on parlait de "journal". Puis on est devenu un "titre", ensuite un "support" (puisque on supporte de la publicité), et maintenant une "marque"..."

Pour l'écrivain-chroniqueur, la sphère marchande infléchit forcément les comportements des journalistes : "Ce qui se vend bien a plus de valeur que ce qui se médite longtemps." Les gens de plume intègrent les critères marchands. Cela influe sur le choix des sujets, sur la hiérarchie de l'information. "Les éditeurs économisent au détriment de la qualité. Leurs journaux s'adressent à des consommateurs et plus à des citoyens lecteurs", tonne Christian Campiche, co-fondateur d' "Info en danger". Le placement de produits, les rubriques "Lifestyle" et "Consommation" n'en finissent plus de gagner du terrain. Pour ne rien dire des pages "People"... Contrairement à Daniel Pillard, Campiche estime que les gratuits ont entraîné un formidable nivellement par le bas.

Et la concentration des moyens ? Est-elle à craindre ? Rassembler les moyens peut aboutir à davantage de qualité, dit Daniel Pillard, qui cite l'exemple du "Temps". A l'inverse, l'absorption par "24 Heures" de "La Presse Riviera Chablais" et "La Presse Nord vaudois" n'a fait que des mécontents, surtout au niveau des lecteurs, sans profiter à "24 Heures" en termes de tirage. La Suisse reste en apparence bien lotie au niveau de la diversité de la presse : on compte encore près de 40 titres par million d'habitants (2 en France!). Le danger, selon Pillard, c'est que les éditeurs suisses sont pour la plupart des groupes familiaux qui ont atteint leurs limites de croissance. Ils pourraient être la proie de géants étrangers sans commune mesure en termes de chiffre d'affaires (Bertelsmann, 20 milliards d'euros...).

Prennent-ils toujours les bonnes décisions, ces éditeurs ? Philippe Bach, du "Courrier", affirme que les récents licenciements chez Edipresse sont liés à une exigence de taux de rendement élevé. La "Tribune de Genève" aurait investi massivement dans son site internet pour un résultat mitigé. "L'avenir des journaux, c'est le journalisme. L'investissement dans les rédactions est nécessaire!", lance Daniel Pillard. Mais chez ceux qui ont connu, dans les rédactions, la pression mentale qui contraint à plaire à tout le monde (à son éditeur, à son réd'en chef, à ses lecteurs, quitte à se tromper sur "l'air du temps"), l'heure est plutôt au scepticisme et à la désillusion : "La liberté journalistique est d'abord à conquérir" par ceux qui pratiquent le métier, dit une journaliste. Elle est bien consciente que ses collègues se font bouffer par le formatage et le conformisme, quand ils ne sont pas trompés par les sujets "qui ont la cote". Avec les mêmes aléas qu'en Bourse.


La tyrannie du regard extérieur

"Ma fille fait des effort conséquents pour s'habiller de manière personnelle et recherchée. Mais dans la rue, j'ai fréquemment l'impression de la croiser". Samedi au Musée de l'Elysée, le sociologue Yves Pedrazzini a partagé ce constat lors de la table ronde consacrée à "L'image de l'adolescence" : "La recherche de la personnalisation est anéantie par le conformisme de la consommation." Il y a tension contradictoire entre l'envie d'être quelqu'un (d'original) et l'envie d'être comme tout le monde.

"Personne ne se construit seul. On se construit à travers le regard des autres. On dit qu'il faut tout un village pour élever un enfant", a souligné le psychiatre Gérard Salem. "Le drame ici, c'est que beaucoup sont amenés à se construire seuls ou presque. Les parents, par leur regard approbateur ou désapprobateur, contribuent pour beaucoup à la construction de l'identité d'un adolescent". Mais le psychiatre déplore une "faillite de la hiérarchie" : on observe des parents plus soucieux de séduire leurs ados que de les cadrer. A l'extrême, c'est la maman qui s'habille comme sa fille pour assister au concert de Marylin Manson.

L'anthropologue Yann Laville a quant à lui jugé qu'il y a "instrumentalisation de la jeunesse". On fait jouer aux jeunes "le rôle d'explorateurs des limbes. On les pousse à aller vers des expériences limites que les adultes ne peuvent pas se permettre. Ils sont encouragés à provoquer le scandale par la société du spectacle". Dans les looks et les comportements, certaines choses sont ensuite acceptées et puissamment récupérées par le commerce, d'autres sont refusées.

La sur-représentation de l'adolescent dans l'espace médiatique n'est certainement pas la preuve d'une prise de pouvoir par lui. Elle est plutôt le signe d'une société composée de "vieux jeunes" nostalgiques...ou carrément atteints du syndrome de Peter Pan! "Les ados, comme les femmes, sont dans la tyrannie du regard extérieur", n'hésite pas à dire Gérard Salem. Sur les photos de leurs blogs, "ils produisent en amateurs une esthétique qui n'est pas reconnue par les adultes", observe la chercheuse Laura Morsch. Cette esthétique ado n'a de chance d'être reconnue que si elle rejoint l'esthétique voulue adolescente produite par les adultes et inscrite dans un marché.

Christian Georges

Photo : Une des illustrations de l'exposition "Teen City", à voir au Musée de l'Elysée à Lausanne jusqu'au 26 octobre.


Envoûter l'opinion publique

Pourquoi Sarah Palin menace-t-elle l’étoile de Barack Obama dans la campagne pour les présidentielles américaines ? Le chercheur au CNRS Christian Salmon en a fait la brillante démonstration vendredi à Neuchâtel. A l’invitation de l’Académie du journalisme et des médias (qui lance son Master), il s’exprimait dans le cadre d’un forum intitulé « La fabrication de l’opinion publique ».

Avec l’explosion de l’offre médiatique, les nouvelles ne sont plus hiérarchisées. C’est un flux continu. Face à la difficulté de se faire entendre, les communicants ont compris qu’il doivent « faire la météo ». En clair : contrôler l’agenda des médias et imposer leur hiérarchie des infos. Une belle histoire comme celle de Barack Obama (celle d’un métis de père kenyan qui a réussi) peut tout à coup être contrecarrée par une contre-narration. La nomination de la colistière de John McCain en donne l’exemple. Sarah Palin offre un effet de suprise. Dans la mise en scène bien réglée de la convention républicaine, c’est « un coup de théâtre narratif ». Christian Salmon voit dans cette femme « un personnage pétri de contradictions, quasiment un avatar de Second Life ».

Avec sa fille enceinte, son fils trisomique, son amour des armes, sa foi charismatique sans rattachement confessionnel clair et son bureau décoré d’une peau de grizzly, elle devient un objet infini de commentaires. Et c’est ce qui compte : « Aujourd’hui, on n’élit plus quelqu’un pour ses compétences et son sérieux. On élit quelqu’un qui a la capacité de mobiliser l’attention », souligne Christian Salmon. Vous vous lamentez ? Vous faites parties des dinosaures qui croient encore à la réalité (« the reality-based community »). Il y a longtemps que les conseillers de la Maison-Blanche ironisent contre ces romantiques. Quand on dirige l’Empire, dit Christian Salmon, « on peut se permettre de créer sa propre réalité » et d’obliger les médias à la commenter ensuite.

« Aujourd’hui le récit dicte l’expérience », poursuit le chercheur ("L'image précède le réel", disent certains). Pour être désirables auprès des consommateurs, les marques doivent raconter une histoire. Le chic du chic, c’est de ne plus avoir à montrer le produit. Car « nos vies ne sont pas à vendre, c’est la marchandise qui est à vivre ». 

Les communicants profitent à plein des nouvelles technologies : quand les informations sont packagées avec soin, elles ont un impact multisensoriel. Christian Salmon n’hésite pas à parler d’ « envoûtement des consciences », où la pensée est neutralisée. Et « pour maintenir la fascination autour d’un objet ou d’un candidat, il faut constamment inventer des complications, des nœuds narratifs, des conflits, pour « nourrir la bête » médiatique ».

 

Christian Georges

  

Bien envoyé

Un politicien sur le départ peut se permettre de relever un aspect négatif des médias. Exemple avec Bernard Soguel, chef du Département de l'économie du canton de Neuchâtel :

"Le nanoscopique canton de Neuchâtel pratique avec agitation et avec la participation stimulatrice des médias, l’individualisme, le vedettariat, le régionalisme, le sectarisme politique, alors qu’uni et conscient de l’évolution du monde, il pourrait abandonner des équipements et des activités disproportionnées pour faire fructifier deux atouts fantastiques de niveau mondial : son savoir-faire scientifique et technologique en microtechnique et son image horlogère de plus de trois siècles."

(Extrait du communiqué du 11 septembre, dans lequel Bernard Soguel annonce qu'il ne briguera pas un 3ème mandat au Conseil d'Etat neuchâtelois, au printemps 2009)


A quand le Facebook des enseignants ?

"A quand le Facebook de l'éducation ? On n'y coupera pas. Il faudra peut-être dix ans, mais les enseignants devront se mettre à la page". L'homme qui a tenu mardi ces propos corrosifs s'appelle Marc Durando. Il est directeur exécutif du réseau European Schoolnet. Il s'exprimait à Berne à l'occasion du colloque annuel du Centre suisse des technologies de l'information dans l'enseignement.

"La fracture numérique risque de se produire entre l'enseignant qui ne maîtrise pas les TIC et l'élève qui les domine", a aussi dit Marc Durando. Selon lui, l'Ecole est confrontée à de nombreux défis : "30% des connaissances des jeunes sont acquises en dehors de l'Ecole. Comment valider celles-ci et offrir une plus value ? Pour l'élève, c'est clair : "Ce que j'attends de l'enseignant, c'est ce que Google ne me donne pas!"

Le réseau European Schoolnet (dont fait partie la Suisse) a déjà investi 16 millions d'euros pour mettre en lien 40.000 ressources numériques. Mais il faut aller plus loin et résoudre de multiples problèmes : identifier ce qui "voyage" bien; "taguer" de manière intelligente les ressources; s'assurer de leur qualité; prendre en compte les ressources générées par les usagers; inventer un modèle économique permettant aux écoles d'avoir accès à ces ressources numériques en ligne sans avoir à payer quelque chose.

L'avenir est aux tableaux blancs et Marc Durando prévient : "Un enseignant laisse une trace sur 40 ans. Ce qu'il a appris il y a 25 ou 30 ans, il le transmet à un élève qui l'utilisera pendant 10-15 ans."

"Un des objectifs généraux de notre stratégie est d'intégrer les TIC dans une pédagogie globale des médias. Il faut développer l'esprit critique vis-à-vis des médias en vue d'une participation responsable", a confirmé Hans Ambühl, secrétaire général de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique.


Le faux de l'info

"Aujourd'hui, il y a une crise de l'information et de ceux qui la font. Le téléspectateur sait que le monde n'est pas en place, comprend qu'on le manipule et cherche à savoir pourquoi. Pour lui, l'information est a priori fausse et le besoin d'une expertise ne vient qu'accréditer la croyance que celle-ci est manipulée".

Jean-Marc Lech, co-président de l'institut de sondages IPSOS, cité par "Télérama" no 3059. 


Requiem pour la photo de presse

L'hebdomadaire "Télérama" soulève un paradoxe : il n'y a jamais eu autant de bons photo-reporters professionnels sur la planète. "A cela s'ajoute un foisonnement d'images et de documents exclusifs produits par des amateurs". Or dans la majorité des titres de la presse mondiale, "la richesse de la proposition est allée de pair avec l'appauvrissement du contenu des images publiées". Autopsie d'un désastre.

  Photo tirée du film "Le Cauchemar de Darwin", de Hubert Sauper.

"Les mentalités des lecteurs ont changé. Les sujets internationaux et sociaux ne font plus recette", observe "Télérama". Pire. "Les pouvoirs de décision sont passés des mains des journalistes à celles des contrôleurs de gestion au service des groupes industriels". Dans les journaux, les groupes d'iconographes (qui choisissent les photos à publier) sont réduites. Les exigences revues à la baisse. Et bien souvent, faute de temps ou de compétence, et parfois de place, les choix s'arrêtent sur l'image simple, consensuelle, pas forcément mauvaise mais stéréotypée. (...) Une véritable régression dans l'histoire de la photographie de presse."

Pour Christian Caujolle, chef du service photo de Libération, la photo devrait être une expression aussi forte et importante que l'écrit. Pas seulement une simple illustration d'un texte : "Une bonne photo est une image qui étonne, qui arrête le flux incessant des images, et peut-être même donne à réfléchir."

Photojournaliste, Joël Robine se lamente : "La presse est devenue triste à mourir. Le sport et les people occupent les devantures : les compétitions internationales qui s'enchaînent, le président qui se marie et sa femme qui chante. Les journaux ont perdu le sens de l'actualité".