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Festival de Locarno (3) : Michel Houellebecq

C’est peu dire qu’on attendait avec impatience « La possibilité d’une île », le premier long métrage de l’écrivain Michel Houellebecq. Cette adaptation de son roman éponyme est une série B de science fiction, étonnamment chaste et sobre. Un film expérimental et risqué, d’où le choix de le placer non pas en compétition, mais dans l’aventureuse section « Play Forward » à Locarno.

Houellebecq a eu la sagesse de couper beaucoup d’éléments prosaïques du roman pour aboutir  à un film de 90 minutes. Il se focalise sur l’essentiel : l’émergence d’une humanité nouvelle, sous la forme de néo-humains affranchis de l’angoisse de la mort et de la reproduction sexuée. Cette promesse est émise par le gourou d’une secte qui rappelle les Raéliens. Houellebecq n’hésite pas à se filmer parmi les pauvres cloches qui viennent écouter le Prophète dans un décor minable. C’est qu’il y a deux registres dans ce film : d'abord la commisération, pour exprimer  une vision désenchantée de l’humanité. La Terre est au bout du rouleau, habitée par des individus ordinaires, défigurée par des promoteurs trop heureux de bâtir des centres touristiques effarants de laideur et de vulgarité. Et même parmi ceux qui ont le privilège d’y passer leurs vacances et d’assister au concours de Miss Bikini, on s’ennuie ferme.

 

Le deuxième registre est de l’ordre de la vision apocalyptique. Sur l’île volcanique de Lanzarote, Houellebecq a trouvé les décors propres à figurer la catastrophe, la fin de l’humanité, l’écroulement d’une société portée sur l'autodestruction. C’est là aussi que circule le néo-humain (Benoît Magimel), étrangement atone. Le film est profondément troublant quand il figure la gestation de cette créature, fœtus adulte qui n’aura pas d’enfance (puisqu’elle ne produit que du dépit) et qui n’aura pas besoin de mère (fantasme ultime de Houellebecq, qui cultive des rapports exécrables avec la sienne !…). Mais l’immortalité ne s’annonce guère exaltante pour autant : le néo-humain agit mécaniquement dans sa caverne, incapable de saisir les sens multiples de ce que les hommes appelaient autrefois l’amour, allumant un feu par nostalgie d’anciennes pratiques plutôt que par nécessité vitale. Comme dans ses romans, Houellebecq doute de la possibilité de créer du lien entre les êtres, sinon avec un petit chien insouciant. C'est à ce Fox des prochains "centuries" que l'auteur-réalisateur réserve l'essentiel de sa tendresse.


Festival de Locarno (2) : Lionel Baier

Lionel Baier ne manque ni de culot ni de ressources. Présenté samedi en compétition à Locarno, « Un autre homme » s’attaque avec brio à un petit monde rarement représenté : les critiques de cinéma en Suisse romande.

En réalité, c’est par accident que François Robin (Robin Harsch) échoue dans la profession. Au départ, il n’est que le pigiste d’une feuille locale : « L’Echo de la Vallée de Joux ». Mais sa tâche consiste aussi à voir le film qui passe au cinéma du Sentier chaque semaine. Avec pour mission d’en dire un peu de bien, puisque l’exploitante paie chaque mois des encarts correspondant au salaire du journaliste… Cinéphile par accident, homme velléitaire et sans avis, François plagie les revues parisiennes et se met à fréquenter les visions de presse à Lausanne. Il s’intéresse surtout à la critique vedette du journal « L’Epoque » (Natacha Koutchoumov) qui va se jouer de son désir avec perversité.

 Lionel Baier bâtit un film dans le style des cinéastes romands des années septante, les Tanner, Reusser, Goretta, Soutter. Beaucoup, avant Locarno, se demandaient si le réalisateur en profitait pour régler des comptes précis. La vision du film donne à penser qu’une telle interprétation est abusive. C’est d’abord une manière d’être que le film brocarde, quelle que soit la profession exercée. Il y a mille façons d’être un imposteur, en couple, en famille, entre collègues, comme chef d’un office fédéral ou comme cinéaste. Si « Un autre homme » fait beaucoup rire (jaune), c’est qu’il renvoie à leurs contradictions des gens payés pour distinguer le Beau du Laid, en invoquant l’éthique et les grandes valeurs, alors qu’ils se débattent comme tout autre avec leurs petites lâchetés, leurs frustrations et leurs factures à payer à la fin du mois.