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Drogués de l'info

D'où vient notre besoin compulsif de consulter nos e-mails ? De saisir un journal abandonné dans le train ? De voir de nouveaux films ? Qu'est-ce qui fait que beaucoup d'entre nous sommes des "infovores" ? J'ai trouvé quelques réponses dans un intéressant article du "Los Angeles Times".

Y a-t-il une explication biologique à notre fringale d'informations ? Irving Biedermann en est persuadé. Ce professeur à l'Université de Californie du Sud observe par exemple que notre oeil effectue pas moins de trois fixations par seconde sur le monde environnant "et pas au hasard". Notre regard est attiré par des objets susceptibles de nous dire quelque chose. Biedermann et ses étudiants ont passé le cerveau au scanner. Ils se sont intéressés aux récepteurs opioïdes, des neurotransmetteurs qui véhiculent un sentiment de plaisir (ce sont les mêmes qui agissent lors de la prise d'héroïne ou de morphine).

Biedermann a constaté que ces récepteurs opioïdes sont rares dans les zones du cerveau qui reçoivent directement les informations visuelles ou auditives. En revanche, ils abondent dans les zones dites "associatives", où l'information reçue enclenche la mémoire et réveille la connaissance acquise. D'où sa conclusion : plus une information titille votre faculté d'interprétation de ce que vous percevez, plus la giclette opioïde est forte. (Voilà pourquoi sans doute nous ne sommes pas égaux devant les films que nous voyons : certains les trouveront décevants ou ennuyeux parce qu'ils ne réveillent rien de leur expérience intime, alors que d'autres les trouveront jouissifs!)

Regarder quelque chose qui mène à une interprétation inédite engendre une intense activité associative. Nous sommes excités par ce qui apporte une dimension nouvelle à ce que nous avons déjà appris. "Nous cherchons à combler nos désirs opioïdes, poursuit Biedermann. Nous supportons la file d'attente au cinéma dans l'attente du plaisir à venir. Nous payons davantage pour une chambre avec vue ou pour une tasse de café à une terrasse parisienne".

Voilà pourquoi les porteurs de Blackberry sont à ce point rivés à leur prothèse, conclut le professeur. Parce qu'on ne sait jamais ce qu'il va livrer d'une seconde à l'autre : une information d'actualité de dernière minute, une rumeur, un e-mail d'une petite amie perdue de vue depuis longtemps... A chaque fois, une petite giclette opioïde... Pour certains, c'est le BlackBerry, pour d'autres c'est le cinéma. Vivement Locarno!

Christian Georges