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Festival de Locarno (2) : Lionel Baier

Lionel Baier ne manque ni de culot ni de ressources. Présenté samedi en compétition à Locarno, « Un autre homme » s’attaque avec brio à un petit monde rarement représenté : les critiques de cinéma en Suisse romande.

En réalité, c’est par accident que François Robin (Robin Harsch) échoue dans la profession. Au départ, il n’est que le pigiste d’une feuille locale : « L’Echo de la Vallée de Joux ». Mais sa tâche consiste aussi à voir le film qui passe au cinéma du Sentier chaque semaine. Avec pour mission d’en dire un peu de bien, puisque l’exploitante paie chaque mois des encarts correspondant au salaire du journaliste… Cinéphile par accident, homme velléitaire et sans avis, François plagie les revues parisiennes et se met à fréquenter les visions de presse à Lausanne. Il s’intéresse surtout à la critique vedette du journal « L’Epoque » (Natacha Koutchoumov) qui va se jouer de son désir avec perversité.

 Lionel Baier bâtit un film dans le style des cinéastes romands des années septante, les Tanner, Reusser, Goretta, Soutter. Beaucoup, avant Locarno, se demandaient si le réalisateur en profitait pour régler des comptes précis. La vision du film donne à penser qu’une telle interprétation est abusive. C’est d’abord une manière d’être que le film brocarde, quelle que soit la profession exercée. Il y a mille façons d’être un imposteur, en couple, en famille, entre collègues, comme chef d’un office fédéral ou comme cinéaste. Si « Un autre homme » fait beaucoup rire (jaune), c’est qu’il renvoie à leurs contradictions des gens payés pour distinguer le Beau du Laid, en invoquant l’éthique et les grandes valeurs, alors qu’ils se débattent comme tout autre avec leurs petites lâchetés, leurs frustrations et leurs factures à payer à la fin du mois.

Festival de Locarno (1) : Amos Gitaï

Le ciel a été coopératif : alors que la météo annonçait à 90% la probabilité de pluie jeudi soir, le Léopard d'or a pu être remis au sec au cinéaste israélien Amos Gitaï (ci-dessous à droite, aux côtés du directeur artistique Frédéric Maire)

Locarno montre beaucoup, beaucoup de films. Beaucoup de premières oeuvres, beaucoup de noms inconnus. Mais quand peut-on dire qu'on a affaire à un cinéaste et pas à un simple réalisateur ? Le directeur de la Cinémathèque française, Serge Toubiana, a donné une réponse toute simple : "Quand celui ou celle qui a fait le le film donne le sentiment d'avoir une vision du monde et une vision du cinéma. Quand ces deux choses sont réunies, on a affaire à un cinéaste".

Devant "Ecce Bombo", de Nanni Moretti (dans la rétrospective), on sait donc qu'on a affaire à un cinéaste : le film est imparfait au possible, sa lumière laide à faire peur, mais le bonhomme se situe en violent décalage. On n'est pas chez lui dans un de ces films d'Alberto Sordi où tout le monde y l'est beau et y l'est gentil, fascistes et communistes confondus. Dans "Ecce Bombo", Moretti acteur n'est pas encore Moretti. Il n'est que Michele Apicella, étudiant attardé qui vit encore chez ses parents et traîne avec ses potes. Ceux qui se figurent que les années septante étaient celle de l'élan militant et de la désinvolture hippie seront surpris par la tonalité du film, par l'ennui qui frappe ces jeunes étudiants, confrontés autant à l'impasse politique qu'à la difficulté de s'épanouir et de parler aux filles. Moretti montre une génération incapable d'éprouver de la joie, torturés par des angoisses tour à tour futiles ou existentielles. Ses tentatives de susciter le rire et de secouer la torpeur n'en apparaissent que plus méritoires dans ce contexte de sinistrose grave.


Drogués de l'info

D'où vient notre besoin compulsif de consulter nos e-mails ? De saisir un journal abandonné dans le train ? De voir de nouveaux films ? Qu'est-ce qui fait que beaucoup d'entre nous sommes des "infovores" ? J'ai trouvé quelques réponses dans un intéressant article du "Los Angeles Times".

Y a-t-il une explication biologique à notre fringale d'informations ? Irving Biedermann en est persuadé. Ce professeur à l'Université de Californie du Sud observe par exemple que notre oeil effectue pas moins de trois fixations par seconde sur le monde environnant "et pas au hasard". Notre regard est attiré par des objets susceptibles de nous dire quelque chose. Biedermann et ses étudiants ont passé le cerveau au scanner. Ils se sont intéressés aux récepteurs opioïdes, des neurotransmetteurs qui véhiculent un sentiment de plaisir (ce sont les mêmes qui agissent lors de la prise d'héroïne ou de morphine).

Biedermann a constaté que ces récepteurs opioïdes sont rares dans les zones du cerveau qui reçoivent directement les informations visuelles ou auditives. En revanche, ils abondent dans les zones dites "associatives", où l'information reçue enclenche la mémoire et réveille la connaissance acquise. D'où sa conclusion : plus une information titille votre faculté d'interprétation de ce que vous percevez, plus la giclette opioïde est forte. (Voilà pourquoi sans doute nous ne sommes pas égaux devant les films que nous voyons : certains les trouveront décevants ou ennuyeux parce qu'ils ne réveillent rien de leur expérience intime, alors que d'autres les trouveront jouissifs!)

Regarder quelque chose qui mène à une interprétation inédite engendre une intense activité associative. Nous sommes excités par ce qui apporte une dimension nouvelle à ce que nous avons déjà appris. "Nous cherchons à combler nos désirs opioïdes, poursuit Biedermann. Nous supportons la file d'attente au cinéma dans l'attente du plaisir à venir. Nous payons davantage pour une chambre avec vue ou pour une tasse de café à une terrasse parisienne".

Voilà pourquoi les porteurs de Blackberry sont à ce point rivés à leur prothèse, conclut le professeur. Parce qu'on ne sait jamais ce qu'il va livrer d'une seconde à l'autre : une information d'actualité de dernière minute, une rumeur, un e-mail d'une petite amie perdue de vue depuis longtemps... A chaque fois, une petite giclette opioïde... Pour certains, c'est le BlackBerry, pour d'autres c'est le cinéma. Vivement Locarno!

Christian Georges


Haute définition

A la réception genevoise de la Télévision suisse romande comme dans les supermarchés de l'électronique américains, les grands écrans plats à haute définition s'affichent, clinquants. Si leurs performances sont par moments bluffantes, une interrogation assaille le chaland : la HD d'accord, mais pour quelles finalités en termes de contenu ? Est-ce que la qualité HD est nécessaire pour tout programme télévisé ? Permis d'en douter.

Prendre un bain de HD à l'occasion de vacances outre-Atlantique apporte quelques enseignements. L'écran LCD d'une diagonale de 126 centimètres offre des images parfois époustouflantes, parfois moins convaincantes. Même les canaux qui diffusent en HD ne sont pas exempts d'images décevantes, saturées de "bruit" (ce fourmillement de pixels indécis, dans les masses de tons foncés). 

Les showrooms des vendeurs d'électronique savent y faire pour hameçonner le client. Ici, un lecteur blu-ray diffuse le DVD d'un concert à Madison Square Garden : la qualité d'image laisse sans voix. Les subtilités les plus douces des éclairages sont rendues à la perfection. Magique! Mais cette magie s'éteint quand, dans un autre programme consacré à un musicien, on le voit répondre aux questions à la table d'un bar. L'artillerie coûteuse de la Haute définition mérite-t-elle d'être convoquée pour restituer une banale conversation ? Certainement pas! Cette débauche de moyens high tech devient même franchement ridicule lorsqu'il s'agit de meubler des temps morts. Exemple : durant l'interruption d'une course automobile, les reporters interviewent longuement le chef de la fédération. Chaque verrue, chaque détail disgracieux du physique des intervenants éclate à la figure du spectateur en qualité HD.

Les canaux qui diffusent en HD alternent aussi le pire et le meilleur, parfois de l'inattendu. Exemple saisissant : une chaîne consacrée à la nature diffuse le matin, sans commentaire, des plans fixes du frémissement de l'aube sur les montagnes. C'est majestueux. En soirée, une autre chaîne saucissonne les étapes du Tour de France en tranches aussi épaisses que les intermèdes publicitaires. C'est ce que la télévision commerciale peut proposer de plus insupportable. Et c'est ce que les spectateurs des Etats-Unis s'apprêtent à vivre avec les Jeux olympiques de Pékin sur CBS : un spectacle en différé, complètement trafiqué dans sa dramaturgie, pour donner aux messages des annonceurs la part du lion.

Reste à faire comme cette famille du Massachussetts : enregistrer les matches de baseball sur disque dur puis les regarder en différé, en passant en accéléré sur les blocs publicitaires. Mais là encore, la HD ne parvient pas à pallier au manque de rythme des rencontres les plus soporifiques...