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Entre les murs

Une enseignante vaudoise a assisté mercredi à l'avant-première du film "Entre les murs", de Laurent Cantet. Elle nous écrit : "Nous en sommes ressorties bouleversées et mal à l'aise tant ce film est criant de vérité. Nous allons le recommander, spécialement à nos collègues enseignant le français en 8ème VSO et VSG, nos conditions d'enseignement sont malheureusement assez similaires!"

"Entre les murs" sort le 24 septembre. Vendredi 19, l'enseignant qui a inspiré ce film et qui joue son propre rôle à l'écran, François Bégaudeau, sera présent à deux nouvelles avant-premières :

Lausanne : Cinéma Pathé-Flon à 18h

Genève : Cinéma Pathé-Balexert à 20h15


Haine de la presse

Un article du site du "Monde" fait état des difficultés de la presse américaine (confrontée à une baisse de la diffusion et une baisse des rentrées publicitaires de 3% l'an dernier). La progression des rentrées sur les activités multimédias ne compense pas les pertes du secteur papier. Les grands éditeurs songent à vendre des actifs et à supprimer en masse des postes (de journalistes notamment). C'est le commentaire d'un internaute abonné au site qui navre le plus : "Les faiseurs d'opinion ont du plomb dans l'aile, comment ne pas s'en réjouir ?", écrit-il. On a envie de rétorquer à cet internaute : "Le jour où les faiseurs d'opinion d'une presse pluraliste auront disparu, par qui laisserez-vous forger vos convictions ?"

«Je préférerais vivre dans un pays qui ait des journaux et pas de gouvernement plutôt que dans un pays qui ait un gouvernement et pas de journaux.», a dit un jour Thomas Jefferson, 3ème président des Etats-Unis,


Google nous rend-il idiots ?

C'est le pavé dans la mare de cet été. "Le Temps" y a consacré sa page 3 vendredi 22 août. La question a fait la Une du "Spiegel" allemand, lequel l'avait déjà reprise du magazine américain "The Atlantic". Elle a été lancée par l'essayiste Nicholas Carr, ancien responsable de la "Harvard Business Review". Son article est stimulant et donne à réfléchir sur le formatage intellectuel qu'induit Internet. Mais bien d'autres penseurs proches du monde de l'éducation avaient déjà sonné l'alarme avant lui (notamment le Suisse Jacques de Coulon, dans sa "Petite philosophie de l'éducation"). Pour être pris au sérieux, il faut donc qu'un cri d'alarme soit lancé outre-Atlantique, avec un titre tranchant.

Mais il se peut aussi qu'un appel à la vigilance garde son actualité des années après avoir été lancé. Dans une vidéo étonnante (près de 30 minutes, en deux parties), le cinéaste britannique Peter Watkins (photo) établit un lien entre le style télévisuel et cinématographique dominant et l'adhésion au système libéral de la mondialisation. Il y a peu de chances que son appel ait le même retentissement que celui de Carr. Mais Peter Watkins partage avec lui un même souci : identifier la manière dont les moyens de communication de masse formatent nos cerveaux et nos valeurs


Un appel poignant

"Ne frappez pas, même avec une fleur, une femme coupable de cent fautes"

Une main anonyme a écrit cela sur un placard publicitaire, dans l'allée qui mène aux trains. Belle écriture propre. La photo en dessous présentait un baigneur au corps musculeux, plaques de chocolat à la place des abdos. Quelle main anonyme a pu tracer une telle supplique ? Un appel au secours de ce genre suscite plus d'émotion que la lecture d'une enquête fouillée sur la violence domestique.

En soirée et en écho à ce fragile appel, "Temps présent" diffuse des images sordides pêchées sur Internet : la lapidation d'une jeune kurde irakienne à l'instigation de son propre oncle. Sa faute à elle : d'avoir eu le tort de rencontrer fugacement un garçon.


Festival de Locarno (8) : le dernier mot à Moretti

La gifle donnée à une journaliste dans "Palombella rossa" reste l'un des gestes marquants du cinéma de Nanni Moretti. Geste de révolte contre les facilités du langage médiatique. "Qui parle mal, pense mal et vit mal", souligne le film. Au terme d'une édition du Festival de Locarno qu'il aura marqué de sa présence généreuse, retenons quelques sains principes énoncés par le réalisateur italien tout au long de la semaine. 

Les mots qui fâchent :

"Si je gifle la journaliste dans "Palombella rossa", c'est qu'en effet je suis sensible à la langue, au sens de chaque mot. Mais les expressions que je déteste, elles ne figurent pas dans le film. Ce serait leur faire trop d'honneur que de les immortaliser. Je me suis contenté de tourner autour du pot." 

L'engagement (politique) :

"Le cinéaste n'a pas le devoir de s'engager. Son rôle, c'est de faire de bons films, si possible innovants. Quand je fais entrer la politique dans mes films, ce n'est pas pour convaincre le spectateur ou le faire changer d'avis. J'essaie de communiquer avec des citoyens qui ne sont pas tout à fait d'accord avec moi."

La gauche :

"J'ai été et je serai toujours de gauche. Mais j'ai souffert de la double vérité qui régnait dans nos rangs. Sous prétexte qu'on ne doit pas laver son linge sale en public. (...) La gauche a oublié de passer la loi sur les conflits d'intérêts entre 1996 et 2001. Ce n'est pas un pays sérieux, avec un journalisme sérieux, qui peut laisser quelqu'un comme Berlusconi se présenter cinq fois aux élections".

Le succès public :

"Le triomphe de mon film "Ecce Bombo" repose sur un malentendu. Je pensais avoir fait un film douloureux qui s'adressait à une minorité. Je me suis retrouvé avec un film jugé comique par une grande masse de gens. Le public n'a pas toujours raison, mais il réserve parfois des surprises positives".

Les stars et le glamour :

"D'où vient cette revendication à avoir des stars et du glamour dans un festival comme Locarno ? Certainement pas du public. Alors il faut s'interroger : vient-elle des rédacteurs en chef des journaux ? Des politiciens ?..."

La sincérité :

"Au cinéma, la sincérité n'est jamais suffisante".


Festiv al de Locarno (7) : un Léopard d'or mérité

Léopard d'or 2008, meilleur film de la compétition internationale, "Parque via" appartient à cette catégorie précieuse des films qui savent créer une proximité avec les déclassés. Un film qui épingle au passage la propension des médias à exacerber le climat d'anxiété.

Beto est-il encore un homme ? C'est presque une ombre, dans une maison vide de Mexico. Toute sa vie, il l'a passée au service de "Madame", une riche héritière qui aujourd'hui sent le poids des ans et veut vendre sa demeure. Mais les acheteurs ne se bousculent pas. Alors Beto continue comme si de rien n'était. Il astique vitres et lavabos, tond la pelouse. Il vit dans une bulle presque confortable : tous les jours en effet, les journaux et la télévision déversent un torrent de nouvelles alarmantes et de faits divers sordides. Tout à sa dévotion et son obéissance, Beto n'entretient quasiment plus de relations sociales. C'est à peine si une prostituée vient lui rendre visite chaque semaine. Quand il doit sortir en ville - pour aller au cimetière - Beto souffre : il n'est plus habitué à rencontrer la vie.

Premier long métrage du jeune Enrique Rivero, cette production mexicaine sait trouver le ton juste pour parler des déclassés. Après avoir été un temps employé de banque, le réalisateur a jeté son dévolu sur un acteur non professionnel qui exerce les mêmes fonctions que Beto dans la vraie vie. Il en résulte un effet de mimétisme fascinant, tant l'existence du personnage marque son physique et ses gestes. Le film adopte de bout en bout le point de vue de Beto. Il pointe l'ambiguïté d'un enfermement volontaire, peut-être rassurant à certains égards, mais asphyxiant à la longue. Cette existence étriquée prend une tournure dramatique à la vente de la maison. Car personne, même Madame, n'a prévu la reconversion de Beto. Tout en sobriété, le film offre à son personnage un geste de revanche d'une violence inouïe, dans lequel s'expriment des années de frustration refoulée. Un geste qui fera frissonner tous ceux que l'ordre des choses ne dérange pas particulièrement. 

"Parque via" possède des liens d'affinité avec les films de Carlos Reygadas. Ce n'est pas un hasard : sa productrice a en effet travaillé sur "Bataille dans le ciel" et "Lumière silencieuse". On y décèle le même souci d'emprunter à la réalité à la fois la beauté des anonymes et leur déchirant destin. Ce film participait à un renouveau évident de la production sud-américaine, particulièrement flagrant à Locarno. En compétition, on a aussi pu apprécier "Dioses" (Les Dieux) du Péruvien Josué Mendez. Ce dernier a pris l'option inverse de Rivero. Il a choisi de filmer l'élite richissime dans ses quartiers et ses divertissements. Les séductions du confort bourgeois, mis en avant de façon ostensible, ne masquent pas longtemps un univers d'une féroce hypocrisie, où la fuite en avant sert d'échappatoire au manque à être.


Festival de Locarno (6) : Jacqueline Veuve

Dans "Un petit coin de paradis", Jacqueline Veuve montre la renaissance problématique du hameau d'Ossona en Valais. Elle y confronte le regard des anciens habitants avec des adolescents d'aujourd'hui, de façon méritoire et touchante.

D'un côté, il y a ceux qui ont connu Ossona avant sa désertion complète. Ils se souviennent de la neige qui montait jusqu'au genou l'hiver, qui mouillait les bas de laine toute la journée. Ils se souviennent des fleurs, des papillons et du bruit de l'eau sous les raccards. Ils se souviennent de la bûche sur laquelle il fallait s'agenouiller à l'école quand le maître était de mauvais poil. Ils se souviennent de leurs 19 ans, passés à bétonner le barrage de la Grande Dixence, 11h par jour, sept jours sur sept.

En face, des adolescents jugés difficiles. Une fois par semaine, ils viennent participer à la renaissance d'Ossona. Car Ossona renaît! On investit dans un projet d'agro-tourisme. Un gérant courageux a pris le risque de faire tourner le domaine agricole. Des maisons sont rénovées. Pour quel avenir ? Le film montre les ambivalences d'un tel projet. Car il n'est pas facile de cumuler rentabilité économique, intérêt touristique et développement durable.

Jacqueline Veuve reconnaît n'avoir pas choisi la facilité en tournant ce film sur deux ans et demi, avec des adolescents parfois peu motivés. "Ils faisaient leur crise pendant une heure. J'étais obligée d'aller négocier avec eux, en leur expliquant que le cinéma, c'est cher..." Son abnégation a fini par payer. D'abord indifférents ou peu concernés par les récits des anciens, les adolescents font craquer leur carapace. A la fin du film, ils disent qu'ils seront fiers de montrer un jour à leurs petits-enfants leur contribution à la renaissance d'Ossona. Ils sont entrés en apprentissage. La vie est un apprentissage perpétuel et le cinéma tel que le pratique la délicieuse Jacqueline Veuve y contribue.


Festival de Locarno (5) : Pékin 2008, concours de tir au pigeon

Il arrive que les films présentés à Locarno offrent un contre-champ bienvenu à la réalité du moment. C'est le cas de "Festin de brutes", du Chinois Pan Jianlin. Cette histoire d'un jeune homme naïf prêt à vendre un rein n'obtiendra sans doute jamais d'autorisation d'exploitation dans son propre pays. Mais son protagoniste mérite le titre de champion olympique de tir au pigeon (dans le rôle du pigeon).

La camionnette passe devant le "nid d'oiseau", le fameux stade olympique de Pékin. Mais son conducteur n'y accorde aucune attention. Il est préoccupé par d'autres soucis. La maladie d'un père, les factures du traitement à payer. Le chauffeur-livreur n'a pas d'argent. Alors il cède à des sirènes qui lui font miroiter une forte somme. Condition : céder un rein. "Festin de brutes" montre avec douceur un commerce d'une incroyable brutalité. Il expose tranquillement ce que beaucoup subodoraient. Oui, les organes des condamnés à mort chinois ont longtemps été exploités. Mais la Cour suprême veille maintenant au grain. Il faut trouver de nouveaux donneurs consentants. Car les clients se pressent au portillon : Japonais, Arabes, occidentaux... Un rein tout neuf se négocie 800.000 yuans. Mais les trafiquants ne promettront que 100.000 yuans au donneur, quitte à lui donner beaucoup moins en réalité, ou à ne lui laisser que les yeux pour pleurer.

A la fin du film, blousé, le jeune imprudent se retrouve devant le cadavre de son père. On lui refuse un certificat de décès. Il doit courir de comité de quartier en commissariat pour en obtenir un. Comme quoi il est plus facile de mener à bien un don d'organes avec la complicité des médecins que d'obtenir une simple formalité administrative dans la Chine de 2008. Sûr que le film aura du mal à trouver le chemin des écrans...


Festival de Locarno (4) : sur les traces de Nicolas Bouvier

A Locarno, il est facile d'échanger des propos avec ceux qui présentent des films. C'est l'occasion de mieux comprendre comment ces films ont été faits. Ce week-end, les réalisateurs suisses Fernand Melgar et Gael Metroz ont donné des clés toutes simples de leur morale du regard. Mais combien éloquentes!

Fernand Melgar s'est fixé une règle partant à l'assaut de "La Forteresse", le centre d'enregistrement pour requérants d'asile de Vallorbe : pas de visages floutés ! "Si je veux entrer en relation avec quelqu'un, j'ai besoin de voir son visage, ses yeux. J'ai dû négocier 200 contrats individuels avec les gens que je filme, mais chacun avait le droit à l'image, le droit de se retirer du projet. Le floutage induit forcément de la suspicion par rapport aux confidences qui sont faites. En télévision, on cherche toujours à passer en force. Et ça aboutit à des reportages sur la banlieue floutés à 100%, qui ne font que renforcer l'image d'un Autre menaçant".

F. Melgar, avec la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf.

Gael Métroz, lui, est parti sur les traces de Nicolas Bouvier. "Nomad's Land" refait l'itinéraire du grand voyageur à travers l'Asie, de la Turquie au Sri Lanka. A la fin de la projection, on demande au réalisateur comment il a filmé ces peuples farouches. Sa méthode méritera d'être assimilée par tout filmeur du dimanche : "Quand j'arrive chez des gens, je ne sors pas la caméra pendant une semaine. Je fais tout comme eux. Puis je donne la caméra aux enfants. Ce sont eux qui filment ce qu'ils veulent. Je leur donne des conseils, pour aboutir à de meilleures images. Ensuite, aucun problème pour passer inaperçu avec la caméra."

Gael Métroz.

Avis aux enseignants : "Nomad's Land" sort en salles romandes le 10 septembre et "La Forteresse" le 17. Il y a de quoi faire des cours passionnants autour de ces deux très beaux films. Fernand Melgar est même prêt à venir parler de la procédure d'asile avec des auditeurs fédéraux. On en reparlera sur e-media...


Festival de Locarno (3) : Michel Houellebecq

C’est peu dire qu’on attendait avec impatience « La possibilité d’une île », le premier long métrage de l’écrivain Michel Houellebecq. Cette adaptation de son roman éponyme est une série B de science fiction, étonnamment chaste et sobre. Un film expérimental et risqué, d’où le choix de le placer non pas en compétition, mais dans l’aventureuse section « Play Forward » à Locarno.

Houellebecq a eu la sagesse de couper beaucoup d’éléments prosaïques du roman pour aboutir  à un film de 90 minutes. Il se focalise sur l’essentiel : l’émergence d’une humanité nouvelle, sous la forme de néo-humains affranchis de l’angoisse de la mort et de la reproduction sexuée. Cette promesse est émise par le gourou d’une secte qui rappelle les Raéliens. Houellebecq n’hésite pas à se filmer parmi les pauvres cloches qui viennent écouter le Prophète dans un décor minable. C’est qu’il y a deux registres dans ce film : d'abord la commisération, pour exprimer  une vision désenchantée de l’humanité. La Terre est au bout du rouleau, habitée par des individus ordinaires, défigurée par des promoteurs trop heureux de bâtir des centres touristiques effarants de laideur et de vulgarité. Et même parmi ceux qui ont le privilège d’y passer leurs vacances et d’assister au concours de Miss Bikini, on s’ennuie ferme.

 

Le deuxième registre est de l’ordre de la vision apocalyptique. Sur l’île volcanique de Lanzarote, Houellebecq a trouvé les décors propres à figurer la catastrophe, la fin de l’humanité, l’écroulement d’une société portée sur l'autodestruction. C’est là aussi que circule le néo-humain (Benoît Magimel), étrangement atone. Le film est profondément troublant quand il figure la gestation de cette créature, fœtus adulte qui n’aura pas d’enfance (puisqu’elle ne produit que du dépit) et qui n’aura pas besoin de mère (fantasme ultime de Houellebecq, qui cultive des rapports exécrables avec la sienne !…). Mais l’immortalité ne s’annonce guère exaltante pour autant : le néo-humain agit mécaniquement dans sa caverne, incapable de saisir les sens multiples de ce que les hommes appelaient autrefois l’amour, allumant un feu par nostalgie d’anciennes pratiques plutôt que par nécessité vitale. Comme dans ses romans, Houellebecq doute de la possibilité de créer du lien entre les êtres, sinon avec un petit chien insouciant. C'est à ce Fox des prochains "centuries" que l'auteur-réalisateur réserve l'essentiel de sa tendresse.