Tout le monde paraissait à cran avant la diffusion de ce documentaire, dimanche 4 mai sur la Télévision suisse romande. Depuis des semaines, les élus UDC tançaient la chaîne romande pour sa lenteur à traduire un document d’origine alémanique. Selon eux, ce document apportait des éléments de preuve contre la « traîtresse » qui avait fait tomber leur leader charismatique. (Rappel : aucune chaîne de la SSR n'a pour obligation de diffuser ce qu'ont montré leurs consoeurs des autres régions linguistiques). En face, les adversaires politiques de l'UDC ne cachaient pas leur nervosité : la semaine dernière, le président du PDC Christophe Darbellay parlait de « journalisme à deux balles ». Le président du PS Christian Levrat manifestait sa condescendance pour une chaîne romande contrainte de « faire l’événement avec un document alémanique ». Dimanche soir, on a vu et on a pu juger sur pièce…

Premier constat : le fil complet des événements qui ont conduit à l’éviction de Christoph Blocher était connu depuis plusieurs semaines. Sur deux pages dans « Le Temps », le journaliste Ron Hochuli avait patiemment et minutieusement décrit chaque étape, dans une chronologie implacable. L’événement, il était bien là, au moment de la publication de cet article cet hiver. Le retentissement moindre qu’il a eu trahit une double faiblesse : l’audience modeste de la presse écrite face au rouleau compresseur télévisuel et la faible voix des Romands dans un pays à dominante germanophone.
Deuxième constat : le documentaire de Hansjürg Zumstein ne contredit pas l’article du « Temps ». Il n’apporte pas non plus de révélations décisives par rapport au travail du journaliste Ron Hochuli. C’est l’aboutissement d’un travail d’investigation forcément subjectif, qui a le mérite de pointer une exigence souvent sacrifiée : pour enquêter, il faut donner du temps aux journalistes !
Troisième constat : au fil des témoignages du film, on comprend surtout que les artisans de la défaite de Christoph Blocher ont réussi par leur capacité à dévoiler le moins possible leurs intentions. Une attitude à rebours des attentes des médias : taire un maximum, pour faire avancer un minimum une candidature de l’ombre !
Quatrième constat : remarquablement éclairé sur le contexte de l’élection (mais privé du rappel des faits marquants de la législature de Christoph Blocher au gouvernement), le spectateur sera incapable de se forger une conviction intime sur le fond de l’affaire (la prétendue « traîtrise ») : tout repose en effet sur la nature, le nombre et l'intensité des échanges qu’ont eus les deux Grisons, Andrea Hämmerle (PS) et Eveline Widmer-Schlumpf. Or ces conciliabules resteront à jamais hors caméra et hors micros !
Dernier constat : lors du débat sur « Infrarouge », l’UDC Yvan Perrin a été le seul à mettre en évidence la prudence avec laquelle il convient de prendre tout document audiovisuel (l'agencement des plans pouvant laisser une impression variable au spectateur). Louable précaution! De fait, au moins deux des choix de montage du film apparaissent litigieux : d’une part, Hansjürg Zumstein n’inclut aucune référence aux couleuvres avalées par la section grisonne de l’UDC avant le 12 décembre ; d’autre part, quand il mentionne les appels répétés (et sans succès) d’Ueli Maurer à la candidate surprise, le fait de montrer celle-ci, dans le train, en train de passer son portable à la passagère d’en face donne une impression accablante : ce plan accrédite l’idée qu’elle n’a pas voulu répondre au téléphone, alors qu’il est impossible de savoir qui appelait à ce moment précis…
Christian Georges
Le documentaire est à voir sur ce lien :
http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000#vid=9037690