Pékin : doubles jeux
Une constante horripilante, chez certains journalistes, c'est d'aller sur le terrain pour nous livrer exactement ce qu'ils sont allés y chercher, en fonction d'une intention préalable. Sans se laisser désarçonner la complexité du réel. Le reportage de Temps Présent, "Doubles jeux" commençait sur ce mode jeudi soir.

Ca apporte quoi, d'aller interroger des touristes chinois sur la Place Tien An Men, d'abord pour leur demander s'ils sont fiers des Jeux de Pékin, puis tout à trac de dire ce qu'ils pensent de l'état des droits de l'homme dans le pays ? Autant aller demander à des fidèles catholiques sortant d'une première communion de dire si ça ne les dérange pas qu'il y ait quelques pédophiles dans l'Eglise. Ou demander à des Suisses à la mi-temps des matches de l'Euro 08 de dire s'ils sont fiers que le secret bancaire aide au blanchiment de fonds mafieux.
Ainsi commençait pourtant le reportage d'Anthony Dufour, jeudi sur TSR1. Le reporter avait choisi sa méthode, le rentre dedans, et l'on pouvait s'interroger sur sa pertinence. Quel peuple aime se retrouver devant ses contradicitons et ses limites ? Quelle culture admet-elle facilement que des étrangers viennent lui donner des leçons ?
Pourtant, après ce démarrage un peu "facile", le reportage s'est repris, en donnant de la substance à des pressentiments tenaces : incroyable, ce niveau de particules fines, jugé "correct" à Pékin alors qu'il déclencherait l'alerte rouge à Paris! On comprend mieux la sage décision du champion éthiopien Hailé Gebreselassié de renoncer au marathon des Jeux sur ce seul critère.
Magnifiques, ces petits vieux chinois montrant à Anthony Dufour les ruines des quartiers "nettoyés" pour faire place à des réalisations clinquantes! Formidablement éloquente, la diatribe patriotarde de ce membre du parti communiste, indigné que des aînés se livrent ainsi à des reporters étrangers en pleine rue! Désolants, ces cerbères interdisant l'accès à l'appartement de dissidents. La méthode choisie par Anthony Dufour a donc porté quelques fruits.
Et pourtant, inutile d'attendre de tels reportage pour capter la vérité de la Chine d'aujourd'hui. Aussi décrié soit-il, le système permet déjà de sécréter une formidable autocritique. Le petits locataires dépossédés du reportage d'Anthony Dufour, on les a déjà vus, en mieux, en plus détaillé, dans le film-fleuve de Wang Bing "A l'ouest des rails". Un film sorti en DVD chez MK2, pas facile à voir avec ses neuf heures de projection. Mais quelle traversée de la Chine moderne! Plongée dans les aciéries désuètes au bord de la faillite, ouvriers licenciés par milliers, quartiers à la déroute, désoeuvrement et inquiétude de mal-relogés, obsession de l'argent et omniprésence de la prostitution...
On peut s'indigner du manque de liberté et de la répression en Chine, mais on doit l'admettre aussi comme un fait culturel: les cinéastes chinois comptent aujourd'hui parmi les meilleurs peintres de la réalité contemporaine (la leur, comme la nôtre : voyez un peu "The World", de Jia Zhang-Ke. Voyez "Une jeunesse chinoise", de Lou Ye, et sa vision cruelle de la génération Tien An-Men). Ils sont plus précis, plus profonds et plus percutants que les reporters un peu trop sûrs de leur supériorité culturelle occidentale. Les spectateurs romands peuvent en ce moment s'en rendre compte avec le film "Train de nuit", de Yinan Diao.
"Doubles jeux", le reportage d'Anthony Dufour est redifusé vendredi 18 avril 2008 à 0h50 et le lundi 21 avril 2008 à 10h30 et 15h00 sur TSR2.
Christian Georges
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04 Avril 2008 à 10:33 dans
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