Pas de tabous ! Tel devrait être le mot d'ordre dans la communauté des journalistes. Dans cet état d'esprit, il est légitime de s'intéresser aussi au porte-monnaie et aux intentions de ceux qui paraissent incarner le Bien dans la lutte contre l'oppression et l'injustice. A cet égard, certaines attaques lancées contre le mouvement "Reporters sans frontières" apparaissent mal étayées et même franchement douteuses.
C'est sûr, Robert Ménard en agace plus d'un. Récemment, chez Ruquier, le chroniqueur Eric Naulleau résumait ses griefs face au secrétaire général de Reporters sans frontières : on peut revoir cette séquence ici grâce à nos amis de "Médialogues".
http://www.rsr.ch/la-1ere/medialogues/selectedDate/31/3/2008#lundi
En gros, Robert Ménard représenterait la quintessence de cette élite intellectuelle opportuniste française. Ancien trotskiste aujourd'hui décoré de la Légion d'honneur, il distillerait ses indignations sélectives et calibrées qu'une fois assuré du vent porteur des bonnes causes à défendre. Sans prise réelle sur ce qui fâche, sans moyen d'infléchir en quoi que ce soit la condition des blogueur chinois ou des journalistes birmans. Autre source d'inconfort pour le grand public : la posture de victimes (réelles ou potentielles) dans laquelle RSF représente la corporation des journalistes dans son entier. Une posture d'autant plus discutable que de nombreux journalistes commettent eux aussi des injustices et des abus de pouvoir.
Le sujet diffusé par la Radio Suisse Romande dans le journal du matin de mercredi 9 avril allait plus loin dans l'insinuation : Reporters sans frontières incarnerait la mouvance néo-conservatrice américaine (sic!). Alimentée par de puissantes fondations états-uniennes, l'organisation omettrait systématiquement de fustiger les limitations de la liberté de presse dans les régimes occidentaux.
Voilà qui mérite qu'on s'y arrête. Mais qui ne résiste pas à l'examen des faits.
Une simple visite sur le site de RSF lève plusieurs équivoques.
Vrai, le "Center for a Free Cuba" a financé RSF. Mais l'examen des comptes montre que la part de ces sponsors privés est marginale dans les ressources (moins d'un quart). D'autre part, ceux qui suivent depuis longtemps RSF savent que le classement annuel de la liberté d'expression n'est pas du tout flatteur pour les Etats-Unis. Quand ce pays figure en 48ème position, derrière le Nicaragua, l'Afrique du Sud et la Roumanie, on ne peut pas soupçonner RSF de complaisance! Encore moins quand on consulte le dossier (accablant) constitué autour du fiasco irakien.

RSF sonne l'alarme et tient le décompte précis de toutes les atteintes à la liberté de presse et d'expression. Litanie peut-être fatigante pour certains, à la longue. Exercice pourtant salutaire, parfois entaché de quelques silences (l'organisation s'est fait plutôt discrète lors de la compromission d'une journaliste de France 3 dans l'équipée de L'Arche de Zoé).
La limite de son action était cependant bien résumée par Jean-Claude Guillebaud dans l'interview diffusée par la Radio Suisse romande : c'est parce qu'elle doit CREER L'EVENEMENT, en mobilisant les grands médias à son profit, que RSF se prive d'un droit important: celui de critiquer par exemple TF1, les dérives de France Télévisions ou la politique de communication de l'Elysée (l'Etat français soutenant lui aussi RSF)...
On retrouve là toute la question de l'indépendance, revendiquée par de nouveaux médias du Net comme MediaPart (Edwy Plenel) ou Arretsurimages.net (Daniel Schneidermann). Or même ces médias sans publicité et financés par leur public n'offriront jamais la garantie d'une totale objectivité : ils se doivent de livrer exactement ce qu'attendent d'eux ceux qui paient pour les lire...
Christian Georges