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Castellinaria (4) : le jeune public, « terra incognita » du cinéma ?

Les gens de cinéma sont-ils capables de s’adresser sérieusement au jeune public ? De lui proposer des films à la fois honnêtes et adaptés ? Et pas seulement des machines à traire les familles en périodes de Fêtes ? Le festival qui se tient à Bellinzone prouve que oui, mais la marge est infiniment étroite.

"Le Secret de Paula" de Gernot Krää (Allemagne)

Considérons les choses froidement : à quelle motivation répond la production de films destinés aux enfants et aux pré-adolescents ? Il y a un marché. Immense. Celui des familles qui sortent 1-2-3 fois par an au cinéma. Les films qui ciblent ce public répondent d’abord à un impératif de cinéma-plaisir. Il faut amuser, surprendre, divertir petits et grands, susciter une certaine féerie. Frapper fort en termes de marketing est crucial : meilleur sera le résultat au box-office, meilleures seront les ventes en DVD (ces dernières assurent désormais davantage de recettes que les salles).

 

Quand on sait que les grands studios américains sortiront la grosse artillerie pour chaque période de vacances scolaires, vaut-il la peine de s’aligner ? Beaucoup de producteurs européens renoncent sans doute, peu enclins à se faire écrabouiller. Car pour une exception (« Kirikou »), combien d’échecs ? Avant d’être éducatif, sincère, esthétique, le film jeune public doit donc prouver son potentiel commercial. Sans cette dimension, il n’a aucune chance de sortir en salles. Les télévisions ? Elles hésitent aussi à investir : il est tellement moins cher d’acheter des produits américains déjà amortis et traduits à la va-vite (l’enfant-spectateur est jugé peu regardant…).

 

L’enfant-spectateur ! Voilà un concept difficile à cerner. C’est un consommateur sans réelle autonomie (même si c’est lui qui prescrit souvent les achats). Il est perméable à la publicité, réceptif en diable aux signaux du groupe de référence. Il est aussi volontiers blasé (les DVD offerts en rafale ; les jeux vidéo…), même s’il reste ignorant de continents entiers du cinéma. Ose-t-il affirmer ses goûts ? Pas encore. Du reste, ils ne sont pas encore très bien formés. L’Ecole lui donne en général peu d’occasions de les développer.

 

Pourtant, l’enfant-spectateur est bon public. TRES bon public. Il ne vient pas seulement voir un film. Il brûle de participer, pour peu qu’on le sollicite. Mis en condition par les animateurs de La Lanterne Magique, les gosses du Tessin répondaient au quart de tour à la projection de « Chestnut – Un héros à quatre pattes » (dimanche). Ils lançaient des avertissements, commentaient l’action, manifestaient leur plaisir ou leur attendrissement. Avec un public si spontané, on sait à chaque seconde si le film fonctionne ou pas. Et quand c’est avec de grosses ficelles, on s’interroge : l’outrance est-elle à ce point inévitable ?

 

L’âge joue aussi un rôle prépondérant. Devant « Le Secret de Paula » (lundi), les pré-adolescents montraient toute leur versatilité. Ils pouvaient moquer un plan, rire aux éclats au suivant et se taire, captivés, devant le troisième, avant de repartir dans le pinçage de fesses des voisins. Le film de l’Allemand Gernot Krää trahit la difficulté de fixer l’attention de cet introuvable « jeune public ». Trop dur pour des moins de dix ans, il sera sans doute bien accepté par des 11-13 ans (l’âge des protagonistes), mais vraisemblablement jugé « bébé » par des élèves de 14 ans…

 

Ce genre de petit décalage, le réalisateur en a fait l’expérience lors de la présentation devant 400 ados. « Qui parmi vous tient un journal intime ? » Personne !… Dans le film, Paula confie tous ses secrets à son journal, qui joue un rôle central. Dévalisée par des pickpockets roumains dans le métro, Paula fera équipe avec un grassouillet copain d’école pour retrouver son bien. Toutes proportions gardées, le récit s’apparente à du Ken Loach pour les pré-ados. Le jeune spectateur prend conscience que la société se découpe en classes inégales : il y a ceux qui peuvent s’offrir une gouvernante et des vacances de rêve (Paula), ceux qui vivent dans la vulgarité kitsch des milieux populaires (le gros Tobi) et ceux qui n’ont que l’exploitation pour horizon (les Roms du métro).

 

Le réalisateur tente de montrer une alliance possible entre des représentants de ces trois milieux. Il épingle les adultes (pas assez à l’écoute des bambins), insiste sur des valeurs propres à rassurer les parents (l’éducation comme clé du succès). Au final… Eh bien la salle de 400 places se vide dès le générique, malgré la présence du réalisateur, prêt à répondre à des questions. Une purge rageante, même si les enseignants ont à coeur de ramener les gosses au bercail (tous n’habitent pas Bellinzone).

 

Est-ce qu’on discutera des Roms une fois de retour en classe ? Des films qui restent en mémoire et des films qui s’oublient ? Pas sûr…

 

CGS


Castellinaria (3) : cette autre Europe qui nous embarrasse

Combien sont-ils, aux portes de l’Europe, à contempler avec envie ce qui s’y passe ? A rester exclus pour une frontière mal placée ? A rêver pour leurs enfants d’une vie comparable à celle des jeunes de Stuttgart, Milan ou Toulouse ? C’est le sujet d’ « Armin » (photo). Le beau film du Croate Ognjen Svilicic est en compétition à Bellinzone, au Festival du cinéma jeune public.

L’accordéon peut sauver une vie. Ibro en est persuadé. Un matin gris, cet homme taciturne quitte son village de Bosnie avec Armin, 14 ans. Dans leurs bagages, le précieux accordéon. Ibro veut faire passer une audition à son fils. Il a entendu dire qu’une équipe allemande engagerait un jeune Bosniaque pour un film. Destination Zagreb. « Préparez vos passeports ! », lance le chauffeur du bus. Un truc qui ne se disait pas 30 ans auparavant au même endroit. Armin suit, moyennement convaincu. Gêné par l’empressement paternel.

 

Armin est à l’âge où l’on commence à s’émanciper. Il proteste par intermittences face à ce père qui dépense trop d’argent dans l’aventure. Quand on lui demande de sourire pour les photos du casting, l’ado est si gauche qu’on devine que ça ne rigole pas tous les jours pour lui. Armin est un bloc d’indécision, une sculpture pas encore taillée. Ca ne l’empêche pas de trouver derechef « stupide » le bout de scénario qu’on lui propose.

 

Pour figurer cette antichambre de l’Europe, un grand hôtel impersonnel. L’équipe de cinéma y attend les candidats. C’est là que va se jouer un remake moderne de « Bellissima ». Dans le film de Visconti, Anna Magnani cherchait à faire triompher sa gamine dans un casting hystérique. Sa fougue disait tout le désarroi des sans-grade de l’après-guerre. La Magnani incarnait avec rage cette idée que le cinéma peut jouer un rôle de promotion sociale. Dans « Armin », c’est d’une autre guerre que veut sortir Ibro. Quitte à foutre la honte à son fils, avec ses manières de provincial.

 

D’abord écarté du casting (« trop âgé »), Armin bénéficie d’une seconde chance dans une séquence poignante et ambiguë : car on ne sait si les nantis du cinéma s’amusent ou s’ils ont réellement envie de l’entendre jouer de l’accordéon. Et Armin nous serre la gorge en chantant comme une casserole. Avant de paniquer au moment où les touches de l’accordéon se bloquent.

 

A trop jouer les mendiants, le père retrouvera in extremis sa dignité : il refusera la proposition de tourner un documentaire sur sa famille et les traumatismes de la guerre. Par souci d’être considéré autrement que comme un éternel rescapé. A la dernière image de ce film sobre et juste, Ibro et Armin retrouvent leur village de Bosnie, où le temps s’est arrêté lors de l’armistice.

 

L’embarras des distributeurs suisses, qui ne se sont pas précipités pour assurer à « Armin » une sortie en salles, trahit le malaise plus profond que l’Ouest éprouve face à cette « autre Europe ».

 

CGS