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Mediablog

Monsieur 50.000 volts et les gogos

Mercredi soir, la Télévision suisse romande a diffusé dans son journal d'information de 19h30 des images fort spectaculaires : on y voyait le vice-président de l'UDC Yvan Perrin "terrassé" par la décharge électrique du Taser, ce pistolet destiné à aider les forces de l'ordre à mater les irascibles. Cette diffusion qu'on peut revoir ICI soulève de nombreuses questions.

1 ) Info ou campagne de promotion ?

On ne peut manquer d'être frappé par le dispositif mis en place. La séance de tir a été organisée à l'initiative du quotidien "Le Matin". Les images ont été tournées dans les locaux de Taser France, en présence de nombreux représentants des médias et d'élus. Par bonheur, le montage de la TSR inclut l'interview d'une opposante à la banalisation du Taser, Anne-Catherine Ménétrey, qui déclare : "Je me demande ce que je fais ici. On a une sorte d'opération promotionnelle". Le mot est lâché... Pour ceux qui ne sauraient pas encore que Taser France lance depuis plusieurs mois une campagne de grande envergure pour la promotion de son produit et contre les gêneurs qui contestent son innocuité, on peut ce rendre sur cette page Internet.

2 )  Une décharge bien gentillette

Comme le remontre le site de 20 Minutes, et surtout la vidéo du "Matin", Yvan Perrin était encadré par deux employés de la firme au moment du test. Deux employés qui lui tenaient fermement les bras. Evidemment, ces deux anges gardiens étaient là pour amortir sa chute. On n'imagine pas le ténor de l'UDC venir se fracasser les dents à deux doigts de la caméra. En situation dans le terrain, le clandestin qu'on renvoie ou le manifestant peu commode ne bénéficieraient pas d'un tel traitement de faveur.

La photo diffusée par l'AFP.

La brièveté de la décharge laisse aussi supposer une démonstration tronquée : à peine est-il au tapis qu'Yvan Perrin demande s'il peut se relever. Plus loin dans le sujet, un employé de Taser fait miroiter à la caméra le petit éclair bleu du pistolet pendant de nombreuses secondes. Toutes les vidéos amateur montrant des arrestations au Taser (il y en a à foison sur YouTube) dégagent une autre impression : la personne hurle longuement. Evidemment, tout dépend du temps que l'on maintient le doigt pressé à fond sur la détente de l'arme une fois que les électrodes sont plantées...

Dans son édition du 6 décembre, "Le Courrier" confirme qu'Yvan Perrin a reçu une décharge de 2 secondes, au lieu des 4 secondes habituelles...

3) Qui veut-on convaincre ?

Tant pis s'il reste des gogos enclins à saluer la "bravoure" de l'élu UDC. 

Dans plusieurs Etats dits de droit, la question de l'usage du Taser est controversée. Une telle opération de charme destinée aux médias vise à prouver l'innocuité de ce pistolet à électrochocs dans des conditions qui n'ont rien à voir avec la réalité. Comme le déclarait un professionnel de la sécurité, l'important n'est pas seulement de savoir si cette arme peut tuer ou pas, mais de connaître l'étendue des usages que la police pourrait en faire.

ChG

PS: Dans "Le Temps" du 10 décembre, Yvan Perrin déclare : "Je n'ai jamais prétendu tester le Taser dans les conditions réelles". Il se déclare opposé à son utilisation lors de renvoi d'étrangers, mais favorable face à des gens qui "pètent les plombs" et mettent en danger la sécurité publique.


CONCESSION SSR : Piquantes exigences !

Le Conseil fédéral a publié mercredi la nouvelle concession octroyée à la SSR. Ce document précise le mandat et les attentes placées dans les chaînes de radio et de télévision du secteur public. Nous étions impatients de découvrir les obligations liées à la formation, à l’éducation et au jeune public. Voici quelques extraits significatifs, avec les explications du gouvernement.

Article 2. alinéas 1 et 2 : « Dans ses programmes, (la SSR) promeut la compréhension, la cohésion et l’échange entre les différentes régions du pays, les communautés linguistiques, les cultures, les religions et les groupes sociaux. Elle favorise l’intégration des étrangers en Suisse ».

 « Ses prestations en matière de programmes sont de même valeur dans toutes les langues officielles ». 

Précisions : « Le mandat de service public différencie la SSR des diffuseurs commerciaux ».

 

« L’obligation de favoriser l’intégration des étrangers en Suisse ne signifie pas que la SSR doit diffuser des émissions dans la langue des ethnies concernées. Il s’agit simplement de traiter dans les programmes des thèmes susceptibles d’avoir des effets intégrateurs.

 

Article 2, alinéa 3 : « Tout en restant dans le cadre programmatique et financier qui lui est imposé, la SSR tient compte des demandes et des intérêts du public ».

 

Précision : «…les programmes de la SSR doivent tenir compte des demandes et des intérêts de tous et ne pas être axés uniquement sur la majorité du public. Les points de vue des minorités et les offres culturelles ne répondant pas aux goûts de la majorité y ont aussi leur place, dans la mesure où les ressources disponibles, tant en matière de programmes que sur le plan financier, le permettent ».

 

Commentaire : Dommage que la dernière partie de la phrase affadisse totalement la portée du début !

 Article 2, alinéa 4, lettre c) : « La SSR contribue à la formation du public, notamment grâce à la diffusion régulière d’émissions éducatives » 

Précision du Conseil fédéral : « Le mandat de formation ne porte pas uniquement sur la télévision scolaire, le perfectionnement des adultes ou la formation destinée au grand public. Il exige aussi de la SSR qu’elle propose des programmes permettant au public d’adopter une attitude critique et responsable par rapport aux médias et ainsi qu’elle puisse encourager la compétence en matière de médias ».

Commentaire : Pour la régularité et le regard critique (y compris sur la télévision), il sera intéressant de voir comment la TSR répondra à ces exigences.

A suivre…


Les 18-35 ans sans complexes devant TF1

La Sofres a comme chaque année interrogé 1000 Français de plus de 18 ans, en été 2007, pour connaître leurs goûts et leurs avis en matière de télévision. Les résultats sont édifiants.

 

54% des sondés se déclarent satisfaits des programmes diffusés par la télévision en France. A l'inverse, 11% se déclarent "pas du tout satisfaits".

43% des personnes interrogées jugent les programmes meilleurs qu'avant (parmi lesquels de nombreux adultes de moins de 25 ans), 54% les jugeant moins bons. Et la question qui tue : "Parmi les chaînes suivantes, quelle est celle qui correspond le plus à ce que vous attendez de la télévision ?"

TF1 23%

Arte 13% (en recul de 8 points en deux ans!)

France 2 11%

M6 11%

France 3  9%

France 5 8%

Canal+  7%

Aucune 10%

La consommation de télévision des 18-24 ans est sensiblement inférieure (1h58 par jour) à celle de la moyenne des Français (3h24). Les fidèles du service public sont de plus en plus âgés. Les jeunes se reconnaissent sans complexe dans les programmes des chaînes privées, ou migrent vers le Net. Télérama concluait en octobre : "La fin de la télévision n'est pas pour demain, mais à coup sûr pour après-demain. Et l'Internet haut débit sera un de ses fossoyeurs."


Un étudiant, ça pompe énormément *

Alain Finkielkraut suggérait récemment de "débrancher l'école d'Internet...(...) parce que ça ne sert à rien". Dans les milieux universitaires, on s'inquiète de la tendance à banaliser le plagiat via Internet. Alors, que peut et que doit faire l'Ecole pour préserver le savoir du XXIème siècle ? Michelle Bergadaà et Christian Georges étaient ce matin les invités de Médialogues (Radio Suisse Romande, La 1ère).

C'est à réécouter ICI.

* titre pompé du "Courrier", édition indéterminée d'un samedi de 2007


Les journalistes comme les filles de joie ?

Quelles pistes pour revaloriser l’acte journalistique ? Quels moyens pour garantir la qualité de l’information ? Le premier débat des Assises du journalisme, mardi à Lausanne, a beaucoup tourné autour de l’influence des quotidiens gratuits et des concessions faites aux annonceurs.

« Soyez des grands professionnels du tri de l’information ! », a lancé Patrick Nussbaum, directeur de l’information à la Radio Suisse Romande. « C’est exigeant, de faire la différence entre le bruit et l’information pertinente, entre ce qui est à la portée de tous et ce qui est un peu caché. Autrefois, le journaliste était au carrefour de la circulation des données. Maintenant, il doit aller rechercher de l’information dans une société de l’hyper transparence.»

 

« L’information est parfois tellement transparente qu’on  ne la voit plus ! », a ironisé Roger De Diesbach, ancien rédacteur en chef de « La Liberté ». Selon lui, presse éthique sérieuse ne signifie pas « chiante ». Le journaliste craint que le temps consacré à enquêter soit réduit à néant. Et il redoute que les pratiques contestables induites par les journaux gratuits fassent école : fausses « Unes », logos intempestifs, meilleurs emplacements réservés à la pub, publi-reportages déguisés, articles de consommation sans esprit critique…. Début 2007, le Conseil suisse de la presse a clairement arrêté qu’il faut maintenir une distinction claire entre publicité et information, a rappelé Christian Campiche, au nom du collectif « Info en danger ». Il faut maintenant que les rédacteurs en chef en tirent les conséquences en fixant des limites.

 

Eric Hoesli (Edipresse) ne partage pas l’alarmisme ambiant : « La presse s’est fortement améliorée au fil des ans. Elle va chercher dans un champ plus vaste », a-t-il assuré. « Il y a plus de jeunes qui lisent qu’il y a 30 ans. Et si 900.000 personnes lisent les journaux gratuits chaque matin, il faut éviter l’arrogance de croire que ce sont tous des imbéciles. Les mêmes personnes combinent plusieurs médias. Ils connaissent beaucoup plus finement les titres que nous le pensons. »

 

A entendre les confidences désabusées de certains confrères, Christoph Büchi (NZZ) doute qu'ils pratiquent encore le plus beau métier du monde : « Les journalistes me font penser à des filles de joie. Quand on couche avec des clients, on ne peut pas dire qu’on jouit…» Il est vrai que les journaux gratuits font lire davantage les jeunes et les étrangers. Mais en absorbant la pub nationale, ils font payer un prix énorme à tous les titres, aujourd’hui tous à la limite de la rentabilité. Alors qu’il y avait 15 correspondants de la presse alémanique en Suisse romande il y a 15 ans, ils ne sont plus que 3 ou 4…

 

Récompensé par le Prix Jean Dumur pour la qualité de ses articles économiques, le journaliste Jean-Claude Péclet a incriminé…« l’omniprésence de la pensée économique »! Un travers aussi dénoncé par Patrick Nussbaum : « De jeunes journalistes talentueux ont de la peine à se dégager de l’air du temps, de ce qu’ils croient bon de penser ». Christophe Gallaz a pointé le fait que la crédibilité est aussi « l’art d’être cru » quand on ment : « Pourquoi n’y a-t-il dans les médias aucune rubrique sur la recherche de la vérité et sur les moyens d’y parvenir ? » Des journalistes chevronnés comme Eric Hoesli ou Patrick Nussbaum estiment qu’il n’est plus tabou de parler de marques et de commenter des produits. Christophe Gallaz a voulu secouer l'invasion tranquille de ces rubriques "conso" : « Un article peut aussi avoir pour fonction de rendre sceptique par rapport à la sphère marchande ».

Christian Georges


Pascal Couchepin affirme son respect pour les journalistes et les enseignants

Crédibilité des journalistes, crédibilité des hommes politiques : le Conseiller fédéral Pascal Couchepin a livré quelques considérations personnelles en ouvrant les Assises du journalisme, mardi à Lausanne.

Par quoi devient-on crédible ? Par « la capacité à capter la confiance des gens en se basant sur l’analyse rationnelle », plaide le radical en invoquant l’héritage des Lumières. Alors quid de l’adhésion émotionnelle ? « Hitler était-il crédible ? », s’interroge Pascal Couchepin. « Son régime était abominable, mais il a essayé d’asseoir sa crédibilité par des références à l’Histoire ou des succès économiques. Du Duce aussi, on dit que de son temps les trains partaient à l’heure. Ou qu’il a asséché les marais pontins. Aujourd’hui, est-ce que Berlusconi est crédible ?» L'efficacité d'un milliardaire ne le prédestine pas à accomplir aussi des réformes politiques efficaces. A quelques exceptions près, qu’il refuse de citer, le Conseiller fédéral doute que de bons entrepreneurs suisses aient fait de bons hommes politiques.

Tout le monde aspire à la crédibilité, même s’il y a parfois « des succès qui ne reposent pas sur la crédibilité». L’acquérir suppose « une formation, une culture, une expérience ». Invité à préciser pourquoi il s’en était pris à une journaliste de la TSR, Pascal Couchepin a expliqué qu’il attend de la corporation une connaissance des dossiers traités : faire face à quelqu’un qui « trébuche constamment » dans sa question a quelque chose d’horripilant à ses yeux.

 

Malgré son agressivité ponctuelle (« Du donné-rendu… »), le Conseiller fédéral exprime son respect pour la profession. « J’en ai, au même titre que pour la profession d’enseignant. Toutes deux impliquent un engagement quotidien, une capacité à se renouveler et à tenir dans la durée. Et je sais que ces efforts ne sont pas toujours bien récompensés au plan matériel ».

 

« La crédibilité à long terme est indispensable à la survie des médias », estime encore Pascal Couchepin. Et si les quotidiens gratuits sont un sujet d’inquiétude (« avec raison »), l’Histoire montre que « jamais un nouveau média n’a tué le précédent ». Le radical n’est donc pas favorable à l’éventualité d’une aide de l’Etat à la presse. Comment s’informe-t-il personnellement ? « Par la presse écrite !» Pascal Couchepin assure lire lui-même le « Tages Anzeiger », la « Neue Zürcher Zeitung », le « Blick », « Le Temps », « Le Nouvelliste », le « Walliser Bote », le « Financial Times » et « The Economist ». La TV et la radio (« Forums ») occupent une portion congrue.

Christian Georges


Castellinaria (5) : où sont les pères ?

Comment expliquer le faible nombre de réalisateurs de premier plan prêts à tourner un film accessible aux enfants ? Serait-ce une punition ? Dévalorisant ? Risqué pour sa carrière ? Caméra d’or à Cannes en 1999 ("Le Trône de la mort"), l’Indien Murali Nair a relevé le défi avec brio. « Unni » (photo) montre l’école et les écoliers avec une réelle attention pour ce qui pèse lourd dans le cartable.

Comme un vol de moineaux, des enfants détalent sur un chemin poudreux. Nous sommes dans la campagne du Kerala, au sud de l’Inde. Garçons et filles vont à l’école en uniforme. Cette école sous les arbres est rythmée par des rituels (la gym matinale donnée par Moustache, le marteau frappé sur du métal pour marquer la fin des leçons, les récitations). C’est aussi un lieu où l’on éprouve le besoin de susciter la magie (un prestidigitateur passe faire son numéro).

 

Unni et ses copains découvrent la vie (la manière de faire pipi des filles). A même pas 12 ans, ils savent déjà deviner les adultes. Derrière la fraîcheur et l’insouciance pointe un gros souci : les carences du lien paternel. Le père d’Unni travaille dans les Emirats (comme des milliers de Keralais). Il ne peut pas rentrer chaque année dans sa famille. Un autre père boit et bat sa femme. Un troisième paraît soucieux de marier sa fille. Un quatrième est mort bien trop tôt.

 

Le film de Murali Nair donne de l’enfance une représentation sans idéalisation et tout en nuances. Les gosses ne sont jamais dupes des comportements des adultes. Ils pressentent les réponses redoutées. Ils taisent les écarts embarrassants. Ils s’accommodent de leurs chagrins refoulés. Ils rient sous cape des petits travers de leurs maîtres, de bons bougres au demeurant.

Dans un plan magnifique, qui relie plusieurs générations de la même famille, le réalisateur montre à quel point le cinéma peut faire communier petits et grands devant le même spectacle : la famille s’amuse devant les extravagances d’un récit légendaire à l’indienne. Une fantaisie totalement déconnectée des embarras du quotidien. Le film des familles idéal ?

CGS


Castellinaria (4) : le jeune public, « terra incognita » du cinéma ?

Les gens de cinéma sont-ils capables de s’adresser sérieusement au jeune public ? De lui proposer des films à la fois honnêtes et adaptés ? Et pas seulement des machines à traire les familles en périodes de Fêtes ? Le festival qui se tient à Bellinzone prouve que oui, mais la marge est infiniment étroite.

"Le Secret de Paula" de Gernot Krää (Allemagne)

Considérons les choses froidement : à quelle motivation répond la production de films destinés aux enfants et aux pré-adolescents ? Il y a un marché. Immense. Celui des familles qui sortent 1-2-3 fois par an au cinéma. Les films qui ciblent ce public répondent d’abord à un impératif de cinéma-plaisir. Il faut amuser, surprendre, divertir petits et grands, susciter une certaine féerie. Frapper fort en termes de marketing est crucial : meilleur sera le résultat au box-office, meilleures seront les ventes en DVD (ces dernières assurent désormais davantage de recettes que les salles).

 

Quand on sait que les grands studios américains sortiront la grosse artillerie pour chaque période de vacances scolaires, vaut-il la peine de s’aligner ? Beaucoup de producteurs européens renoncent sans doute, peu enclins à se faire écrabouiller. Car pour une exception (« Kirikou »), combien d’échecs ? Avant d’être éducatif, sincère, esthétique, le film jeune public doit donc prouver son potentiel commercial. Sans cette dimension, il n’a aucune chance de sortir en salles. Les télévisions ? Elles hésitent aussi à investir : il est tellement moins cher d’acheter des produits américains déjà amortis et traduits à la va-vite (l’enfant-spectateur est jugé peu regardant…).

 

L’enfant-spectateur ! Voilà un concept difficile à cerner. C’est un consommateur sans réelle autonomie (même si c’est lui qui prescrit souvent les achats). Il est perméable à la publicité, réceptif en diable aux signaux du groupe de référence. Il est aussi volontiers blasé (les DVD offerts en rafale ; les jeux vidéo…), même s’il reste ignorant de continents entiers du cinéma. Ose-t-il affirmer ses goûts ? Pas encore. Du reste, ils ne sont pas encore très bien formés. L’Ecole lui donne en général peu d’occasions de les développer.

 

Pourtant, l’enfant-spectateur est bon public. TRES bon public. Il ne vient pas seulement voir un film. Il brûle de participer, pour peu qu’on le sollicite. Mis en condition par les animateurs de La Lanterne Magique, les gosses du Tessin répondaient au quart de tour à la projection de « Chestnut – Un héros à quatre pattes » (dimanche). Ils lançaient des avertissements, commentaient l’action, manifestaient leur plaisir ou leur attendrissement. Avec un public si spontané, on sait à chaque seconde si le film fonctionne ou pas. Et quand c’est avec de grosses ficelles, on s’interroge : l’outrance est-elle à ce point inévitable ?

 

L’âge joue aussi un rôle prépondérant. Devant « Le Secret de Paula » (lundi), les pré-adolescents montraient toute leur versatilité. Ils pouvaient moquer un plan, rire aux éclats au suivant et se taire, captivés, devant le troisième, avant de repartir dans le pinçage de fesses des voisins. Le film de l’Allemand Gernot Krää trahit la difficulté de fixer l’attention de cet introuvable « jeune public ». Trop dur pour des moins de dix ans, il sera sans doute bien accepté par des 11-13 ans (l’âge des protagonistes), mais vraisemblablement jugé « bébé » par des élèves de 14 ans…

 

Ce genre de petit décalage, le réalisateur en a fait l’expérience lors de la présentation devant 400 ados. « Qui parmi vous tient un journal intime ? » Personne !… Dans le film, Paula confie tous ses secrets à son journal, qui joue un rôle central. Dévalisée par des pickpockets roumains dans le métro, Paula fera équipe avec un grassouillet copain d’école pour retrouver son bien. Toutes proportions gardées, le récit s’apparente à du Ken Loach pour les pré-ados. Le jeune spectateur prend conscience que la société se découpe en classes inégales : il y a ceux qui peuvent s’offrir une gouvernante et des vacances de rêve (Paula), ceux qui vivent dans la vulgarité kitsch des milieux populaires (le gros Tobi) et ceux qui n’ont que l’exploitation pour horizon (les Roms du métro).

 

Le réalisateur tente de montrer une alliance possible entre des représentants de ces trois milieux. Il épingle les adultes (pas assez à l’écoute des bambins), insiste sur des valeurs propres à rassurer les parents (l’éducation comme clé du succès). Au final… Eh bien la salle de 400 places se vide dès le générique, malgré la présence du réalisateur, prêt à répondre à des questions. Une purge rageante, même si les enseignants ont à coeur de ramener les gosses au bercail (tous n’habitent pas Bellinzone).

 

Est-ce qu’on discutera des Roms une fois de retour en classe ? Des films qui restent en mémoire et des films qui s’oublient ? Pas sûr…

 

CGS


Castellinaria (3) : cette autre Europe qui nous embarrasse

Combien sont-ils, aux portes de l’Europe, à contempler avec envie ce qui s’y passe ? A rester exclus pour une frontière mal placée ? A rêver pour leurs enfants d’une vie comparable à celle des jeunes de Stuttgart, Milan ou Toulouse ? C’est le sujet d’ « Armin » (photo). Le beau film du Croate Ognjen Svilicic est en compétition à Bellinzone, au Festival du cinéma jeune public.

L’accordéon peut sauver une vie. Ibro en est persuadé. Un matin gris, cet homme taciturne quitte son village de Bosnie avec Armin, 14 ans. Dans leurs bagages, le précieux accordéon. Ibro veut faire passer une audition à son fils. Il a entendu dire qu’une équipe allemande engagerait un jeune Bosniaque pour un film. Destination Zagreb. « Préparez vos passeports ! », lance le chauffeur du bus. Un truc qui ne se disait pas 30 ans auparavant au même endroit. Armin suit, moyennement convaincu. Gêné par l’empressement paternel.

 

Armin est à l’âge où l’on commence à s’émanciper. Il proteste par intermittences face à ce père qui dépense trop d’argent dans l’aventure. Quand on lui demande de sourire pour les photos du casting, l’ado est si gauche qu’on devine que ça ne rigole pas tous les jours pour lui. Armin est un bloc d’indécision, une sculpture pas encore taillée. Ca ne l’empêche pas de trouver derechef « stupide » le bout de scénario qu’on lui propose.

 

Pour figurer cette antichambre de l’Europe, un grand hôtel impersonnel. L’équipe de cinéma y attend les candidats. C’est là que va se jouer un remake moderne de « Bellissima ». Dans le film de Visconti, Anna Magnani cherchait à faire triompher sa gamine dans un casting hystérique. Sa fougue disait tout le désarroi des sans-grade de l’après-guerre. La Magnani incarnait avec rage cette idée que le cinéma peut jouer un rôle de promotion sociale. Dans « Armin », c’est d’une autre guerre que veut sortir Ibro. Quitte à foutre la honte à son fils, avec ses manières de provincial.

 

D’abord écarté du casting (« trop âgé »), Armin bénéficie d’une seconde chance dans une séquence poignante et ambiguë : car on ne sait si les nantis du cinéma s’amusent ou s’ils ont réellement envie de l’entendre jouer de l’accordéon. Et Armin nous serre la gorge en chantant comme une casserole. Avant de paniquer au moment où les touches de l’accordéon se bloquent.

 

A trop jouer les mendiants, le père retrouvera in extremis sa dignité : il refusera la proposition de tourner un documentaire sur sa famille et les traumatismes de la guerre. Par souci d’être considéré autrement que comme un éternel rescapé. A la dernière image de ce film sobre et juste, Ibro et Armin retrouvent leur village de Bosnie, où le temps s’est arrêté lors de l’armistice.

 

L’embarras des distributeurs suisses, qui ne se sont pas précipités pour assurer à « Armin » une sortie en salles, trahit le malaise plus profond que l’Ouest éprouve face à cette « autre Europe ».

 

CGS


Castellinaria (2) : la vidéothérapie des skaters

Se servir de la vidéo avec des jeunes en rupture, c’est le pari pris par le Spazio Ado de la Fondation Amilcare à Lugano. Montrés dimanche à Bellinzone, leurs travaux tissaient d’étonnants parallèles avec « Paranoid Park » (photo) et l’univers de MTV.

Dimanche matin. Par un soleil à ne pas mettre un cinéphile dedans, nous étions pourtant une trentaine à assister à la projection de films réalisés par de jeunes Tessinois. Vidéo de rigueur, mais ambitions affirmées. Confirmation qu’avec la réduction drastique des coûts, n’importe qui peut aujourd’hui réaliser SON film. A condition d’avoir des idées, des copains passionnés et quelques relations.

 

Malheureusement, parmi les jeunes, certains n’ont rien de tout ça. Ni idées, ni relations. Au Spazio Ado de Lugano, les éducateurs font face à une population difficile : des 14-18 ans qui ont peu confiance en leurs moyens. Des gars et des filles en rupture (ni école, ni apprentissage, ni lien avec le monde des adultes). Des jeunes qui manquent d’ouverture à des points de vue différents, quand ils ne retournent pas leur énergie contre eux-mêmes ou contre les autres.

 

D’où l’idée de les faire travailler avec la vidéo. Un moyen de remettre en marche leur imaginaire, de les impliquer dans une activité. Les résultats seront tout de suite visibles, même s’il ne bouleverseront pas l’histoire du cinéma. Que voit-on dans ces films ? D’abord l’ennui, la difficulté à « tenir dans le cadre » des protagonistes, leur désir d’enfance (au jardin public), leurs codes gestuels, la tentation des substances (fumette et clopes). « Ces films ne sont pas faits pour être montrés à un public », s’excusait presque une éducatrice. Mais les jeunes en question, que voient-ils, eux ? Apprennent-ils à s’accepter tels qu’ils sont ?

 

Les éducateurs luganais ont l’intelligence de ne pas dicter les scénarios. Les jeunes se mettent en scène dans des situations qu’ils apprécient : une visite au skate park se révèle (une fois montée et sonorisée) aussi fascinante que celle du film de Gus Van Sant : la pesanteur du réel s’estompe pour un instant assez magique ; une séquence au terrain de foot permet de monter force ralentis sur les prouesses techniques des garçons (qui savent qu’ils ne deviendront pas tous Ronaldo, mais c’est déjà ça) ; présenté dans ses différentes phases de réalisation, un graffiti prend toute sa dimension…

 

La séquence la plus touchante est aussi la moins attirante a priori. « Pimp my ride, made in Tessin » pastiche l’émission de MTV. Dans une décharge, un ado récupère une voiture d’enfant à pédales. Il entreprend de la repeindre avec application. Après le générique de fin, un gosse en prend possession avec un sourire heureux et incrédule. Ce sourire, c’est sûr, vaut tous les encouragements du monde.

 

La vidéo fait le lien entre l’intention et le résultat, entre les adultes et les jeunes. Elle donne la mesure des efforts à accomplir, des imperfections à surmonter… Belle école de vie.

CGS