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Festival de Locarno (3) : Mike Leigh enchante

Il a remporté les prix les plus prestigieux : Lion d’or à Venise (« Vera Drake » en 2004), Palme d’or à Cannes (« Secrets et mensonges », en 1996). Et pourtant, c’est à Locarno que sa carrière a décollé. Samedi, le cinéaste anglais Mike LEIGH (photo) est venu présenter « Bleak Moments » (1971). Un film extraordinaire, dont il a détaillé le contexte de sortie avec son délicieux humour british.

« J ‘aimerais bien pouvoir vous dire à quel point j’avais eu du plaisir à Locarno et vous raconter mes souvenirs. Mais je ne peux pas : c’est en effet la première fois que je mets le pied ici ! » En bretelles rouges dans la salle du Rex, Mike Leigh a beaucoup amusé le public avec son humour pince-sans-rire. Il a réalisé « Bleak Moments » à l’âge de 28 ans. Le film a été présenté à Locarno en 1972, sans lui. Au sein du jury, le réalisateur russe Andreï Tarkovski a semble-t-il exercé une influence décisive. « Il s’est même battu pour que le film sorte à Moscou, ce qui n’était pas du tout évident à l’époque », croit savoir Mike Leigh.

C’est Moritz de Hadeln, directeur du festival, qui est venu apporter le prix à Londres. Le réalisateur britannique le qualifie tranquillement d’« escroc international ». « Il m’a signalé que, selon la coutume, les réalisateurs primés devaient entrer dans le jury l’année suivante », poursuit Mike Leigh. « Or l’année suivante, je devais me marier. Avec ma future femme, on n’osait pas faire de plans, dans l’attente de l’invitation à Locarno. Comme je ne recevais rien et que la date du festival approchait, j’ai fini par téléphoner. Je me suis entendu répondre : « On vous a complètement oublié ! Mais on va vous inviter l’année prochaine». L’année suivante, je n’ai pas eu de nouvelles. Ni la suivante, ni encore la suivante… Et ainsi de suite pendant 35 ans ! » 

« Bleak Moments », c’est « Bergman ou Antonioni avec des gags », plaisante le réalisateur avant la projection. Le décor est celui d’une banlieue anglaise : Sylvia exerce son métier de secrétaire sans passion. Sa seule amie est sa collègue de travail Pat. Elle héberge dans son garage un beatnik qui gratte un peu la guitare et ronéotype des tracts. Elle passe surtout le plus clair de son temps à s’occuper de sa sœur Hilda, mentalement handicapée. Elle entame un flirt sans espoir avec l’enseignant le plus inhibé sexuellement du Royaume-Uni.

 

Les dialogues de ce film d’1h50 tiennent sur 13 feuillets seulement. Car ce qui intéresse ici le cinéaste, c’est la difficulté monstrueuse que les personnages ont à articuler. A exprimer le fond de leur pensée, de leurs désirs. Difficulté qui confine au handicap grave et qui met Hilda à égalité avec les personnages « normaux ». On rit souvent, mais jamais contre les personnages du film. Car Mike Leigh ne prend pas une position surplombante. Il ne toise pas ces créatures engluées dans leurs complexes. Il les serre au plus près, dans des cadres toujours plus rapprochés. Ce faisant, il nous amène à souffrir avec eux. On devine à quel point chacun est emprisonné dans un univers étriqué. Cette énorme empathie fait tout le prix d’un film qui n’a pas pris une ride!

 

S’il a gardé toute sa force, le film est très marqué par son époque : « Les Britanniques ont été terriblement réprimés après-guerre. Ils ont oublié qui ils étaient réellement, tellement prédominait le souvenir des heures terribles passées ensemble », rappelle Mike Leigh. Il aurait été impossible de tourner un tel film avec des acteurs non professionnels. « Tout ce que vous voyez résulte de la technique d’acteur la plus sophistiquée », dit le réalisateur.

 

Le prix remporté à Locarno a-t-il été un tremplin ? Pas vraiment, puisque Mike Leigh a dû attendre 17 ans pour tourner un nouveau long métrage (« High Hopes », en 1988). Mais l’homme ne s’en plaint pas : « A cette époque, la plupart d’entre nous tournaient pour la BBC, comme Ken Loach ou Stephen Frears. Il y avait une audience massive et une indépendance totale pour réaliser des films ».

 

Ce moment de grâce avec le réalisateur britannique a fait oublier l’indigeste « Slipstream », la divagation chic que s’est payée Anthony Hopkins. L’acteur du « Silence des Agneaux » nous a gratifiés d’un pâté de première grandeur à Locarno : un truc invraisemblable, dans lequel on aurait mis de la viande, des fraises, du pneu et des clous. A force de vouloir lier passé, présent et futur, réalité et fiction, « Slipstream » lasse très rapidement. Le spectateur le mieux disposé comprend que cette expérimentation débridée n’a strictement aucune importance et que l’entreprise sert avant tout à offrir un rôle à Mrs Hopkins. Le genre de film de famille « arty », filmé chic et monté choc, que l’acteur lui-même fait passer évasivement sur l’air de « life is a dream ». De qui se moque-t-on ? Le pire, c’est que ce genre de happening marche : Hopkins a été acclamé, tout le monde a voulu le voir (même Pascal Couchepin, voir photo).

 

 

Et le panneau de la revue de presse à la Sopracenerina montre des centaines de lignes consacrées à ce film, au détriment d’autres, bien plus intéressants. Au journal du soir de la TSR,   Hopkins a été décrit comme « un génie artistique ». Avec une telle échelle de valeurs, Hou Hsiao-hsien, qui viendra recevoir lundi un « Léopard d’honneur », méritera au minimum le titre de dieu vivant...

Christian Georges

Festival de Locarno (2) : un soulagement et un joli coup

Nicolas Bideau n’avait mentionné aucun soutien à Castellinaria, lors de la conférence de presse de vendredi. Pourtant, le festival du cinéma jeune public de Bellinzone n’a pas perdu son soutien fédéral. La manifestation n’est pas soutenue en tant que festival mais en tant qu’initiative destinée à promouvoir le cinéma auprès de la jeunesse. Elle maintient sa subvention annuelle de 20.000 francs, à la satisfaction de ses organisateurs. Dans une lettre, Nicolas Bideau a réclamé « plus d’efforts pour faire de Castellinaria un festival de découvertes susceptible d’attirer des professionnels de la branche ».

Quant à  Pascal Couchepin,  il n’a pas fait que déjeuner à la Locanda Locarnese, samedi, en compagnie du Ministre italien de la culture. Il a paraphé un accord qui fera plaisir à tous les touristes suisses : désormais, les musées, jardins et sites archéologiques de la Péninsule ne seront plus accessibles à un prix majoré. Les Suisses payeront le même tarif que les Italiens. L’accord prévoit aussi de donner un coup de fouet aux co-productions italo-suisses en matière de cinéma. Le co-producteur minoritaire devra apporter 20% des fonds (30% précédemment). (CGS)