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Festival de Locarno (4) : Hou, que c'est beau !

On peut tout montrer sur la Piazza Grande de Locarno : de la série Z revendiquée (« Planet Terror », de Robert Rodriguez) ou le cinéma le plus sophistiqué qui soit, comme « Le Voyage du ballon rouge » (photo), avec Juliette Binoche. Son auteur Hou Hsiao Hsien a reçu pour l’occasion un Léopard d’honneur, lundi.

 

La productrice Ruth Waldburger le dit dans « Le Temps » : « Seuls les films sobres et sans grands contrastes ne passent pas très bien sur la Piazza Grande ». Pas faux. Pendant toute la projection du film de Hou Hsiao Hsien, on a entendu ça et là des chuchotements dans le public. D’agacement, d’impatience. « Quand est-ce que ça commence ? », se demandaient sans doute les spectateurs. Tant pis pour eux. Chez Hou Hsiao Hsien, on n’est pas dans un film comme les autres. On est directement branchés sur la vie. Et la vie n’a rien de spectaculaire.

 

« Le Voyage du ballon rouge » nous immerge avec une douceur aérienne dans le quotidien d’une jeune maman (Juliette Binoche). Elle vient d’engager comme baby-sitter une étudiante chinoise, Song, qui apprend le cinéma et s’occupe de Simon, un petit garçon intrigué par la présence récurrente d’un ballon rouge dans le ciel de Paris. C’est tout ? Oui.

 

Chinois à Paris, Hou ne s’autorise aucune scène folklorique : on ne verra pas d’individus en béret passer avec une baguette sous le bras. Ce qui l’intéresse (comme dans « Café Lumière », son film tourné au Japon) c’est de traquer les infimes détails révélateurs de notre mode de vie, en 2007. Une vie dans laquelle les enfants grandissent le plus souvent en l’absence de leurs parents biologiques. Une vie dans laquelle les adultes sont des gens pressés. Une vie où l’on apprend davantage à presser sur des boutons qu’à communiquer (Simon adore le flipper et la Playstation).

 

L’ambition du cinéaste semble de plus en plus se rapprocher d’une apparente disparition de la mise en scène. Les séquences s’égrènent sans que l’on décèle le découpage ou le montage. A distance de ses personnages, Hou a trouvé un équilibre parfait entre intervention et effacement. Le flux de la vie s’écoule sans que tout ce qui « fait cinéma » vienne obstruer la vue.

 

Le film fait alterner plusieurs régimes d’images : il y a celles du film bien sûr, mais aussi les images mentales du « Ballon rouge » d’Albert Lamorisse (1956). Il y a les images vidéo prises par Song. Et les images du grand-père (transférées du super 8 sur un DVD qu’on lit dans la voiture). Comme si, à chaque génération correspondaient des standards différents. Et à chaque fois, les images ont autant de puissance de révélation que de limites : (on ne sait pas ce que raconte le grand-père, il faut lui inventer des dialogues).

 

Le film se termine par une séquence magnifique au Musée d’Orsay où des enfants apprennent à REGARDER une image avec leur enseignante (un tableau de Vallotton représentant un enfant courant après un ballon rouge). Dans la plus grande simplicité, des questions sont posées qui pourraient aussi l’être au spectateur du film : est-ce une image joyeuse ou triste ? Quels indices nous incitent à le penser ? Et celui qui a réalisé cette image, il s’est mis où ?

L’enfance de l’art…Un brai bonheur !

 

Christian Georges

 

Festival de Locarno (3) : Mike Leigh enchante

Il a remporté les prix les plus prestigieux : Lion d’or à Venise (« Vera Drake » en 2004), Palme d’or à Cannes (« Secrets et mensonges », en 1996). Et pourtant, c’est à Locarno que sa carrière a décollé. Samedi, le cinéaste anglais Mike LEIGH (photo) est venu présenter « Bleak Moments » (1971). Un film extraordinaire, dont il a détaillé le contexte de sortie avec son délicieux humour british.

« J ‘aimerais bien pouvoir vous dire à quel point j’avais eu du plaisir à Locarno et vous raconter mes souvenirs. Mais je ne peux pas : c’est en effet la première fois que je mets le pied ici ! » En bretelles rouges dans la salle du Rex, Mike Leigh a beaucoup amusé le public avec son humour pince-sans-rire. Il a réalisé « Bleak Moments » à l’âge de 28 ans. Le film a été présenté à Locarno en 1972, sans lui. Au sein du jury, le réalisateur russe Andreï Tarkovski a semble-t-il exercé une influence décisive. « Il s’est même battu pour que le film sorte à Moscou, ce qui n’était pas du tout évident à l’époque », croit savoir Mike Leigh.

C’est Moritz de Hadeln, directeur du festival, qui est venu apporter le prix à Londres. Le réalisateur britannique le qualifie tranquillement d’« escroc international ». « Il m’a signalé que, selon la coutume, les réalisateurs primés devaient entrer dans le jury l’année suivante », poursuit Mike Leigh. « Or l’année suivante, je devais me marier. Avec ma future femme, on n’osait pas faire de plans, dans l’attente de l’invitation à Locarno. Comme je ne recevais rien et que la date du festival approchait, j’ai fini par téléphoner. Je me suis entendu répondre : « On vous a complètement oublié ! Mais on va vous inviter l’année prochaine». L’année suivante, je n’ai pas eu de nouvelles. Ni la suivante, ni encore la suivante… Et ainsi de suite pendant 35 ans ! » 

« Bleak Moments », c’est « Bergman ou Antonioni avec des gags », plaisante le réalisateur avant la projection. Le décor est celui d’une banlieue anglaise : Sylvia exerce son métier de secrétaire sans passion. Sa seule amie est sa collègue de travail Pat. Elle héberge dans son garage un beatnik qui gratte un peu la guitare et ronéotype des tracts. Elle passe surtout le plus clair de son temps à s’occuper de sa sœur Hilda, mentalement handicapée. Elle entame un flirt sans espoir avec l’enseignant le plus inhibé sexuellement du Royaume-Uni.

 

Les dialogues de ce film d’1h50 tiennent sur 13 feuillets seulement. Car ce qui intéresse ici le cinéaste, c’est la difficulté monstrueuse que les personnages ont à articuler. A exprimer le fond de leur pensée, de leurs désirs. Difficulté qui confine au handicap grave et qui met Hilda à égalité avec les personnages « normaux ». On rit souvent, mais jamais contre les personnages du film. Car Mike Leigh ne prend pas une position surplombante. Il ne toise pas ces créatures engluées dans leurs complexes. Il les serre au plus près, dans des cadres toujours plus rapprochés. Ce faisant, il nous amène à souffrir avec eux. On devine à quel point chacun est emprisonné dans un univers étriqué. Cette énorme empathie fait tout le prix d’un film qui n’a pas pris une ride!

 

S’il a gardé toute sa force, le film est très marqué par son époque : « Les Britanniques ont été terriblement réprimés après-guerre. Ils ont oublié qui ils étaient réellement, tellement prédominait le souvenir des heures terribles passées ensemble », rappelle Mike Leigh. Il aurait été impossible de tourner un tel film avec des acteurs non professionnels. « Tout ce que vous voyez résulte de la technique d’acteur la plus sophistiquée », dit le réalisateur.

 

Le prix remporté à Locarno a-t-il été un tremplin ? Pas vraiment, puisque Mike Leigh a dû attendre 17 ans pour tourner un nouveau long métrage (« High Hopes », en 1988). Mais l’homme ne s’en plaint pas : « A cette époque, la plupart d’entre nous tournaient pour la BBC, comme Ken Loach ou Stephen Frears. Il y avait une audience massive et une indépendance totale pour réaliser des films ».

 

Ce moment de grâce avec le réalisateur britannique a fait oublier l’indigeste « Slipstream », la divagation chic que s’est payée Anthony Hopkins. L’acteur du « Silence des Agneaux » nous a gratifiés d’un pâté de première grandeur à Locarno : un truc invraisemblable, dans lequel on aurait mis de la viande, des fraises, du pneu et des clous. A force de vouloir lier passé, présent et futur, réalité et fiction, « Slipstream » lasse très rapidement. Le spectateur le mieux disposé comprend que cette expérimentation débridée n’a strictement aucune importance et que l’entreprise sert avant tout à offrir un rôle à Mrs Hopkins. Le genre de film de famille « arty », filmé chic et monté choc, que l’acteur lui-même fait passer évasivement sur l’air de « life is a dream ». De qui se moque-t-on ? Le pire, c’est que ce genre de happening marche : Hopkins a été acclamé, tout le monde a voulu le voir (même Pascal Couchepin, voir photo).

 

 

Et le panneau de la revue de presse à la Sopracenerina montre des centaines de lignes consacrées à ce film, au détriment d’autres, bien plus intéressants. Au journal du soir de la TSR,   Hopkins a été décrit comme « un génie artistique ». Avec une telle échelle de valeurs, Hou Hsiao-hsien, qui viendra recevoir lundi un « Léopard d’honneur », méritera au minimum le titre de dieu vivant...

Christian Georges

Festival de Locarno (2) : un soulagement et un joli coup

Nicolas Bideau n’avait mentionné aucun soutien à Castellinaria, lors de la conférence de presse de vendredi. Pourtant, le festival du cinéma jeune public de Bellinzone n’a pas perdu son soutien fédéral. La manifestation n’est pas soutenue en tant que festival mais en tant qu’initiative destinée à promouvoir le cinéma auprès de la jeunesse. Elle maintient sa subvention annuelle de 20.000 francs, à la satisfaction de ses organisateurs. Dans une lettre, Nicolas Bideau a réclamé « plus d’efforts pour faire de Castellinaria un festival de découvertes susceptible d’attirer des professionnels de la branche ».

Quant à  Pascal Couchepin,  il n’a pas fait que déjeuner à la Locanda Locarnese, samedi, en compagnie du Ministre italien de la culture. Il a paraphé un accord qui fera plaisir à tous les touristes suisses : désormais, les musées, jardins et sites archéologiques de la Péninsule ne seront plus accessibles à un prix majoré. Les Suisses payeront le même tarif que les Italiens. L’accord prévoit aussi de donner un coup de fouet aux co-productions italo-suisses en matière de cinéma. Le co-producteur minoritaire devra apporter 20% des fonds (30% précédemment). (CGS)


Festival de Locarno (1) : Pascal Couchepin précise les soutiens

Par la voix de Pascal Couchepin, la Confédération a fait connaître sa nouvelle stratégie en matière de soutien aux festivals de cinéma, vendredi à Locarno. Vingt festivals avaient présenté des demandes pour près de 4,7 millions de francs. La Confédération n’avait que 2,5 millions à disposition. Les décideurs ont donc fait les choix suivants, pour la période 2008-2010 :

 

Près de 80% des moyens seront alloués à trois manifestations "établies" :

Le Festival international du film de Locarno (1,35 million par an, en hausse. Ci-dessous en photo la Piazza Grande)

Visions du réel à Nyon (400.000 francs, en hausse)

Les Rencontres cinématographiques de Soleure (330.000 francs, stable)

 

Cinq manifestations jugées importantes recevront des subventions dans la catégorie « Un certain regard »

 

Le Neuchâtel international fantastic film festival (75.000 francs par an, en hausse de 50%)

Fantoche, le festival du film d’animation de Baden (75.000 francs)

Le festival du film court de Winterthour (50.000 francs)

Le Zürich film festival (50.000 francs).

 

Par ailleurs, le Festival international du film de Fribourg, recevra 100.000 francs pour l’édition 2008. Le soutien futur sera décidé en fonction des orientations données par le nouveau directeur artistique. Celui-ci vient d'être désigné : il s'agit du critique de cinéma à "Libération" Edouard WAINTROP.

 

Enfin, quatre manifestations très spécialisées recevront chacune une aide de 25.000 francs par an :

Videoex (Zürich)Talent Screen (Zürich)Black Movie (Genève)Le Lausanne Underground Film and Music Festival 

Cinéma Tout Ecran à Genève devra se passer du soutien fédéral. Nicolas Bideau a même eu des mots assez durs envers ce dernier : “Nous avons jugé la programmation peu claire, l’organisation et la gestion peu transparente. »

 

Selon quels critères, les choix ont-ils été opérés ?

La qualité de la programmation

La qualité de l’organisation

L’impact national, voire le rayonnement international

A l'aune de ces critères, les décisions se tiennent. Mais on peut regretter l'injuste "punition" infligée au Festival de Fribourg (baisse de 130.000 francs), manifestation beaucoup plus "grand public" que bien d'autres festivals. La nouvelle équipe est prévenue : Fribourg doit absolument se profiler face à ses concurrents s'il veut maintenir ses soutiens financiers fédéraux... (CGS)