Il a de l'allure, ce palmarès de Locarno 2007! Les trois films les plus radicaux de la sélection se retrouvent distingués. Par ce choix, le jury conforte le profil du festival : une manifestation d'abord dédiée à la découverte et aux expérimentations formelles les plus audacieuses. Quitte à détraquer l'horloge biologique du spectateur.
Ce que nous retiendrons des films primés :
"Pressentiment d'amour" (AY NO YOKAN), de Masahiro Kobayashi (JAPON), Léopard d'or
Après "La Forêt de Mogari" (le film de Naomi Kawase, Grand prix à Cannes), le cinéma japonais se retrouve une nouvelle fois à l'honneur en 2007. Le rapprochement des deux films est éloquent. Voilà un pays, le Japon, connu mondialement pour être saisi par le vertige des nouvelles technologies, la dissolution de l'individu dans les mondes virtuels, le plaisir par procuration, la solitude mortifiante. Et voilà deux réalisateurs qui s'emparent du cinéma pour en faire autre chose qu'un gadget. Mieux: une machine à tisser du lien. A tenter de tisser du lien entre les individus. A raccommoder ce qui pourrait l'être. A réconcilier. Naomi Kawase jouait la carte contemplative, l'immersion régressive dans une nature mystérieuse, inquiétante et apaisante. Kobayashi place son film sous le signe de la répétition infernale, de la routine abrutissante. Il faut 100 minutes pour que le personnage masculin accepte de regarder en face celle qui s'obstine à solliciter son pardon. La structure en boucle du film est susceptible d'arracher les nerfs à plus d'un spectateur. Mais l'insistance du procédé intrigue et emporte l'adhésion au forceps. Là où 98% des films conduisent à s'aérer l'esprit, "Pressentiment d'amour" ramène au noyau dur des blessures enfouies, aux conflits mal réglés. A tout ce qui ne cicatrise pas, tant nos vies sont sur des rails. A la fuite en avant, Kobayashi oppose la nécessité de s'arrêter pour affronter ce qui fait mal et ce qui ne passe pas. Message reçu!
"Memories", de Harun Farocki, Pedro Costa, Eugène Green (Corée du Sud, Jeonju Digital Project 2007), Prix spécial du jury au film qui interprète le mieux l'esprit de communication entre les peuples et les cultures. Trois moyens métrages sans rapport entre eux. Des trois, celui de Farocki reste le plus vivement en mémoire ("Respite", photo ci-dessous).

Le cinéaste propose une méditation saisissante sur les images d'un camp de transit administré par les Nazis aux Pays-Bas. Images filmées par un déporté juif à la demande du commandant du camp. Entièrement silencieux, le film est commenté par des cartons, comme au temps du muet. Là aussi, Farocki reprend certaines séquences en boucle, pour mieux identifier la précision maniaque des nazis (on corrige à la craie le nombre exact des déportés embarqués dans des wagons), leur sens de la propagande, leur utilisation rationnelle des déportés (d'abord employés à des tâches de recyclage de matériaux, avant l'extermination). Un extraordinaire exercice de lecture d'images, sans le secours habituel de la voix off ominisciente.
Le film de Pedro Costa (The Rabbit Hunters, photo ci-dessous) saisit par la beauté de chaque plan, de chaque cadre. Comme à son habitude, le Portugais s'est glissé dans le quotidien des plus pauvres habitants de la périphérie de Lisbonne. Chez ces Cap-Verdiens déchus et sans avenir, il a improvisé quelques scènes qui disent la profondeur de la dignité perdue, le goût de la soupe inespérée, la lumière aveuglante du désoeuvrement. Evidemment, tout cela n'a rien à voir avec un reportage télé dans la cour des miracles. Costa n'exploite pas le social comme un petit fonds de commerce. Il se pose des questions de cinéaste : comment montrer comme le plus bel être de la Terre l'anonyme le plus anonyme ? Comment saisir ce qui brille encore dans un individu éteint ?

Le troisième moyen métrage ("Correspondances"), signé Eugène Green, nous a paru marquer un net fléchissement de l'inspiration de l'auteur du "Monde vivant" et du "Pont des arts". Que le film juxtapose la chandelle et l'ordinateur, "courrierchaud.con" et "courrierfroid.com" prête au sourire attendri. Que le cinéaste d'origine américaine commande à ses acteurs de s'exprimer dans un français pointilleux (où chaque liaison s'entend) réjouit. Mais cette variation précieuse sur le thème de l'amour au temps d'Internet manque de chair et de vibration.
"Capitaine Achab", de Philippe Ramos (France), Prix de la mise en scène

Voilà un film tout droit sorti de l'univers de quelqu'un formé à l'école du super-8. Ou comment s'attaquer à un monument de la littérature ("Moby Dick", de Melville) avec 3 euros cinquante. Ramos propose un récit malin qui aligne les saynètes pétries par le plaisir de conter. Enfance d'un héros, jeunesse d'un esprit rebelle, obsession d'un homme mûr. A chaque époque, le cinéaste trouve des solutions ingénieuses pour saisir ce qui a "fait" Achab.
"Death at a funeral", de Frank Oz (Grande-Bretagne), Prix du public.Sans surprise, cette modeste comédie, finement dialoguée et jouée, remporte les suffrages du plus grand nombre. Elle véhicule un message humaniste un rien téléphoné : au bord de la tombe, même les différences les plus irréconciliables gagnent à s'estomper.
"La Maison jaune", d'Amor Hakkar (France / Algérie). Prix oecuménique.

Un paysan des Aurès se rend à la ville pour récupérer le cadavre de son fils, en triporteur. Pour atténuer la tristesse de sa femme, il repeint la maison et s'offre un magnétoscope, histoire de revoir en boucle des images de leur fils. Par sa simplicité, sa sincérité et son absence d'affectation, le film touche. Tout en suscitant un rien de suspicion : sur la base de sa propre expérience d'un deuil, le réalisateur a voulu rendre hommage à l'esprit de service de tous les anonymes croisés. Ici, la bienveillance rencontrée par le paysan confine quasiment à l'angélisme. Comme s'il s'était agi de déjouer tous les clichés repoussoirs accolés par certains au monde arabo-musulman. On se réjouit de voir si les 20.000 francs du prix permettront effectivement la distribution du film en Suisse.
Christian Georges