Le cinéaste suédois Ingmar Bergman (photo) vient de nous quitter, à l'âge de 89 ans. Quelques souvenirs en hommage à celui qui restera comme l'un des géants (le dernier ?) du 7ème art.

Ingmar Bergman était l'un des trois monstres sacrés du cinéma, avec Ford et Kurosawa (selon le cinéaste Michael Cimino). Ford ou Fellini ? Qu'importe du reste les "rankings", l'art de Bergman planera pour longtemps au-dessus de tout le cinéma mondial.
"Le plus grand de tous" (selon Arnaud Desplechin).
"Je vivais à Niort, une petite ville très contrainte dans les Deux-Sèvres. Et j’ai vu tout à coup « La Nuit des forains » de Bergman. Le corps d’Harriet Andersson est mon corps de fiction. Moi la petite Niortaise qui ne se reconnaissait ni dans les habitants, ni dans l’avenir qu’on voulait me donner, je me suis tellement reconnue dans ce personnage que j’ai instantanément voulu devenir cinéaste, pour inventer le monde. Inventer un monde qui n’existe que dans ma pensée. C’était une question de survie".
(Catherine Breillat, en mai à Cannes).
Quant à Woody Allen, il considérait lui aussi Bergman comme le réalisateur le plus grand depuis l'invention de la caméra : il a souvent parodié les images de son maître, à commencer par la Mort en cape noire du "Septième sceau".
Gag : Au Festival de Locarno, il y a quelques années, le directeur Marco Müller avait présenté quelques spots publicitaires réalisés par Bergman pour vanter un savon. Un travail alimentaire des années 50. Marco Müller avait invité un exégète et l'on avait glosé entre chaque spot comme si l'on venait de redécouvrir les bobines manquantes des "Rapaces" de Von Stroheim. Avec le recul, c'était du plus haut comique.
Fulgurance : Il y a des films - pas beaucoup - qui imposent leur génie visionnaire dès la première image, en moins d'une seconde. On peut y ranger plusieurs des Bergman. Et notamment avec le plan d'un enfant démarrant sur un enfant assoupi dans un train, étourdissant de beauté. (A revoir en vidéo sur Lemonde.fr)
Epicurisme : Seuls les sots et les ignorants identifient Bergman à un personnage torturé et préoccupé des seules névroses de ses contemporains. Il faut avoir vu "Sourires d'une nuit d'été" pour avoir une des meilleures représentations de la jouissance au cinéma.
Obsessions : Fils de pasteur, obsédé sexuel revendiqué, Bergman a beaucoup lutté pour se dégager de son éducation. C'est cette tension entre valeurs acquises et liberté conquise qui donnent à son oeuvre sa profondeur sans pareille. Tous les films de Bergman sont marqués autant par l'héritage judéo-chrétien (la Faute, la Rédemption, le Sacrifice) que par les obsessions de son auteur (la pulsion sexuelle, la décrépitude, la folie...). Voir un film de Bergman, c'est voir les corps exister, souffrir, lutter, comme jamais. Entre cris et chuchotements, toute la grandeur et la mesquinerie de l'être humain a défilé sous sa caméra. Nul autre cinéaste n'est allé aussi loin, ne s'est mis à nu avec autant d'impudeur. Bergman a parcouru toute la palette de l'expérience humaine. Même ses dernières oeuvres (l'immense "Sarabande", à revoir dimanche 5 août sur TSR2) donnent à voir la vieillesse sous un jour implacable et étourdissant de justesse.
Confessions : Lire "Laterna Magica", pour comprendre Bergman.
Ses pairs : Le cinéaste suédois révérait Andreï Tarkovski. Il considérait que le Russe avait ouvert une porte qui restait obstinément verrouillée dans la maison cinéma. Dans la jeune génération, Bergman admirait le talent de Steven Soderbergh. Il voyait les films chez lui, dans une salle de projection qu'il s'était aménagé dans sa retraite de l'île de Faro.
Fondu au noir...