Torture sur nos écrans
La censure policière imposée à la projection de "Salò ou les 120 journées de Sodome" (photo ci-dessous) à Zurich n'aura pas duré une semaine. Pourtant, ce n'est pas le rétablissement de Pasolini dans sa dignité d'artiste qui paraît être l'enjeu principal dans cette affaire. "Salò", film limite, intolérable et irrécupérable, devrait au contraire nous ouvrir les yeux sur la manière dont notre société est devenue très tolérante face à des représentations de la torture glamourisées, banalisées, et finalement "acceptables". La révélation selon laquelle des interrogateurs militaires américains s'inspirent de scènes de "24 Heures chrono" en témoigne.
Aussi haut qu'on puisse placer Pasolini dans l'échelle de l'estime artistique, "Salò ou les 120 jours de Sodome" ne peut pas emporter l'adhésion du cinéphile. Trop mal foutu (interprétation calamiteuse, post-synchronisation épouvantable, photo médiocre). Trop insupportable dans ses postulats : faut-il montrer l'intolérable pour nous convaincre du caractère intolérable du fascisme ? Non. Faut-il accabler les fascistes des pires perversions pour détruire en nous toute attraction potentielle pour leurs idées ? Hautement douteux. Deux visions successives en salle (l'une aux Etats-Unis, la seconde en Suisse), à des années de distance, aboutissent à ce constat personnel.
Pourtant, "Salò" représente quelque chose d'important dans l'histoire du cinéma : c'est un point limite, une borne infranchissable qui délimite la frontière entre les films d'auteur (avec une mise en scène accordée à des intentions) et les snuff movies abjects (avec des atteintes à la dignité humaines captées sur le vif, pour la simple fascination d'en jouir). Trente ans plus tard, qu'on ait vu le film ou pas, "Salo" est toujours ce repère ultime. Et nous, comment avons-nous évolué dans notre rapport aux représentations de l'humiliation et de la torture ?
"Salò", c'est Guantanamo (le point aveugle, le film qu'on ne veut pas voir)
"Salò", c'est Abu Ghraïb avec 30 ans d'avance (la négation de l'humain en qualité photo pisseuse).
Nous sommes incapables de VOIR "Salo", encore moins de l'apprécier. Ce qui est plus inquiétant en revanche, c'est la facilité avec laquelle des formes banalisées de torture ont envahi nos (petits) écrans. Dans "Le Temps" du 13 février, Luc Debraine relevait que les interrogateurs inexpérimentés de l'armée américaine avaient tendance à imiter les méthodes de Jack Bauer (l'agent fédéral de "24 Heures chrono" engagé dans la lutte contre le terrorisme). Un ancien militaire chargé d'interroger les prisonniers irakiens à Abu Ghraïb a déclaré avoir assisté à des fausses exécutions directement inspirées de la série.
Le groupe Human Rights First relève qu'entre 1996 et 2001, 102 scènes de torture avaient été diffusées à la télévision américaine en première partie de soirée. Après les attentats du 11 septembre, entre 2002 et 2005, le nombre de séquences torture a grimpé à 624, dont 67 pour la seule série "24 Heures chrono".
Constat perturbant : d'un côté "Salò" frôle toujours les enfers de la censure, sous prétexte que sa logique de déshumanisation d'un autre âge relève de la pornograhie; de l'autre, le grand public se régale de l'inventivité des acteurs de la lutte antiterroriste, avec la conviction que leurs méthodes (de fiction) relèvent d'un Mal nécessaire.
Christian Georges
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14 Février 2007 à 09:19 dans
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