La diffusion sur internet d'une vidéo pirate de l'exécution de Saddam Hussein ne constitue qu'une preuve supplémentaire de la calamiteuse gestion de la "guerre contre le terrorisme". Elle a toutefois mis en lumière notre tolérance très volatile face à l'obscénité.

II y a d'abord eu des images muettes. Celles d'un barbu hagard, plus proche du Michel Simon de "Boudu sauvé des eaux" que du fringant officier qui avait dirigé l'Irak et serré la main de Donald Rumsfeld. Ces images de Saddam Hussein remontent à plusieurs mois : elles ont été jetées en pâture après la capture du raïs. Pour ceux qui les diffusaient, ces images disaient surtout ceci : "Regardez-le avec sa barbe folle! L'arrogant dictateur s'était terré comme un rat ! Et nous savons retrouver tous les malfaisants qui, comme lui, se terrent comme des rats".
Il y a eu ensuite les images du procès : en costume civil, cheveux et barbe coupés, Saddam faisait face à ses juges. Ces images étaient rarement sous-titrées et peu maintenues dans leur intégrité sonore d'origine. En revanche, les commentaires off soulignaient volontiers la "morgue" et l'arrogance retrouvée de cet homme qui contestait la légitimité du tribunal appelé à le juger.
Et puis, le 31 décembre, il y a eu les photos de l'échafaud, barrant toute la Une des quotidiens dominicaux. Bourreaux cagoulés, monstrueux noeud coulant, victime étrangement emmitouflée dans une veste à col très montant, comme s'il fallait la protéger d'un rhume. Obscénité de la peine de mort, obscénité de la mise en scène de l'exécution, obscénité du choix d'un cliché qui n'apporte pas davantage d'information qu'une seule ligne de texte. Mais cette obscénité-là était muette.
On le sait, depuis "Dancing in the Dark" à tout le moins, qu'une mise à mort est chargée d'une intensité émotionnelle insupportable. Dans le film de Lars von Trier, l'obscénité de l'acte est avant tout rendue par le climat sonore qui entoure l'exécution de Selma (Björk) : pleurs de la victime, vociférations des gardiens, claquement des sangles qui lient la condamnée, bruit sourd du corps qui glisse de la trappe et s'arrête net au bout d'une corde.
De façon inattendue, c'est un climat sonore aussi dramatique qui émane de la fameuse vidéo pirate de l'exécution de Saddam : obscénité des insultes et des provocations qui couvrent les prières du condamné, ordres secs et glaçants, vacarme des témoins qui se ruent pour constater le décès...
Pour un spectateur pressé ou blasé, la représentation de Saddam à l'échafaud était sage comme une image. Pour qui a des oreilles, la vidéo captée par téléphone portable constitue une preuve embarrassante : elle nous renvoie à notre faculté d'accorder à des actes identiques une portée très différente, selon la représentation qui nous en est faite.