Romandie.com
 
Créer un blog | Noter ce blog | Signaler un abus
 
| Autre blog ? >>  

Mediablog

Les Fils de l'homme

Nos jeunes critiques de la "TRIBUne des Jeunes cinéphiles" sont allés voir "Les Fils de l'homme" (photo). Dans leurs textes, aucun ne met en avant la dimension messianique du film. Une jeune fille a tout de même remarqué que la femme noire du film révèle sa grossesse dans une étable. Mais notre jeune critique se dit soulagée que le réalisateur n'ait pas cherché à "vendre cet enfant comme un nouveau Jésus". Vraiment ?

De quoi parle "Les Fils de l'homme" ? De notre monde actuel, assurément, même si l'action se passe en 2027. D'un monde désenchanté, guetté par la dérive totalitaire, plombé par le désespoir et menacé par l'infertilité. Qu'est-ce que ça peut bien signifier, cette infertilité ? De quelle infertilité nous parlent P.D James (auteure du roman) et Alfonson Cuaron (réalisateur du film) ? De notre incapacité à donner du sens à la société de consommation ? De notre incapacité à renouveler nos modèles politiques ? De notre impuissance à réenchanter le monde, malgré les mirages de la technologie ? De notre désorientation spirituelle ? De notre difficulté à CROIRE à quelque chose qui ait de la valeur ? Un peu de tout ça assurément.

Le film n'est pas toujours très assuré dans son propos, mais truffé d'enjeux passionnants, notamment sur la résistance aux modèles dominants et sur la place et le rôle de la culture (dans "Les Fils de l'homme", les oeuvres d'art ne sont plus que des vestiges collectés et gardés dans une chambre forte, pour le privilège de quelques parvenus, incapables d'en saisir autre chose que la valeur symbolique et surtout décorative). Voilà le genre de film qui mériterait qu'on s'y arrête, que tout s'arrête - la fameuse tyrannie des nouvelles sorties en salles! - pour qu'on en discute les enjeux et la portée. Pour qu'on lie ce qu'il met en scène à nos choix de société.

Et puis... Et puis rien!...

Dans la sarabande des sorties, "Babel" éclipse déjà "Les Fils de l'homme". Le distributeur comptabilise des entrées qui seront sans doute en deça des attentes : le grand public n'a guère envie de se laisser déprimer par la vision apocalyptique d'un monde qui ressemble tellement à Gaza, Grozny ou Falloudja, reconstitués dans une décharge publique. Pourtant, il y a là dedans des visions dignes du Tarkovski de "Solaris" (le daim dans l'école en ruines).

Et nos jeunes critiques font comme la plupart des critiques établis : ils évacuent rapidement la dimension du sens de l'oeuvre et des intentions du réalisateur. Pour donner le change, ils mettent l'accent sur ce qui fait la force du film : l'impression de réalisme donnée par la qualité des décors et la mobilité de la caméra. Et les voilà tous rassurés de s'accorder sur un point : "Les Fils de l'homme" est un film impressionnant. Bigre! Nous voilà menacés une fois de plus par ce que Meirieu voit venir gros comme une maison : la société de la sidération permanente. "La sidération est un phénomène qui a toujours existé. Les psychanalystes la définissent comme un moment où le sujet est happé par un trou noir et "disparaît dans sa propre jouissance narcissique". On est, comme disent les gamins, "scotché" : aucune mise à distance n'est possible. L'individu ne jouit même plus de l'objet qu'il regarde, il jouit du regard qu'il porte sur l'objet et de l'identification absolue entre son regard et cet objet. Dans la sidération, l'intentionnalité de la conscience est complètement anesthésiée", écrit-il dans "L'éducateur, l'enfant et la télécommande", Editions Labor.