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Les masques de Chirac

Toujours se fier à la première image d'un film. Toujours. Retenir sa puissance symbolique. Prenez le film de Patrick Rotman sur Chirac (première partie diffusée lundi 23 octobre sur France 2 à 20h50, 2ème partie mardi 24 octobre). Qu'y voit-on ? Un Chirac jeune, séduisant, maquillé longuement par une jeune femme aux longs cheveux. Un autre que lui passerait au maquillage comme à une corvée, impatient. Pas Chirac. Sur ses lèvres, un sourire de contentement. Les commissures frémissent, comme s'il savourait un mets exquis. Les pinceaux l'effleurent. Le crayon passe sous ses yeux. Il ne sourit pas pour la caméra dont il sent la présence. Il goûte l'instant. Instant de maquillage, instant d'effacement derrière le masque. Jacques est sûr de lui, Jacques l'enfant unique sait qu'on ne lui refusera rien. Il ne se sent jamais aussi bien que lorsqu'il disparaît derrière le masque. Le réalisateur a eu du nez de retenir cette séquence pour ouvrir son film : elle nous fait ressentir au plus près cette jubilation intérieure.

Sur le site français Télédoc, un sémiologue a vu la même chose que nous.


Quand un journal fait pousser la chansonnette à ses ministres

Le Quotidien jurassien à eu une idée originale pour animer la campagne menant aux élections cantonales (premier tour les 21 et 22 octobre) : il a demandé à tous les candidats (en photo : Benoît Gogniat) d'entonner la Rauracienne, "l'hymne jurassien". Les résultats sont à évaluer sur le site internet du journal. La preuve que les contenus vidéo de YouTube font des émules jusque dans la presse régionale de proximité. Et que, à l'heure où la SSR réclame une augmentation de la redevance radio-tv de 6%, les "petits" savent aussi "converger". Enfin...on converge, on converge, mais vers quoi ? Vidéo gag ?


"Libération " brise deux tabous

Depuis le mois de juin et le départ de Serge July (voir plus bas) ça barde au quotidien français Libération. Pertes annoncées pour 2006 : 13 millions d'euros... La crise financière que vit le journal et les solutions envisagées pour y remédier sont révélatrices de la crise d'identité de la presse en général. Et coup sur coup, "Libé" fracasse deux tabous.

"Les chiffres sont là : il existait 28 quotidiens nationaux en France en 1946. Ils se vendaient à plus de 6 millions d'exemplaires chaque jour. Aujourd'hui, il en reste 11 (dont 7 généralistes), qui ne diffusent plus que 2 millions d'exemplaires. C'est une perte significative pour le fonctionnement de la démocratie et l'expression du pluralisme", annonce crûment "Libé" dans un appel aux lecteurs.

En juin, le fondateur Serge July était amené à quitter le journal, "pour le bien du titre". Depuis l'entrée dans le capital du financier Edouard de Rothschild, les mauvaises langues et les esprits chagrins craignent une dérive du quotidien de gauche. Comme si l'éditeur dictait les papiers à ses journalistes! Pour ne rien arranger, Florence Aubenas, Antoine de Baecque, Jean Hatzfeld, Dominique Simonnot viennent de quitter la rédaction avec fracas. Des journalistes de poids, des personnages estimés. Sale coup qui ne fait que renforcer les doutes et les appréhensions des Cassandre...

Dans cette tourmente, "Libération" parvient pourtant à nous surprendre, en brisant deux tabous de la presse quotidienne.

  • D'abord en instaurant la critique immédiate du travail journalistique par les internautes

Alors que la plupart des journalistes prennent de travers la moindre lettre de lecteur, "Libération" offre depuis peu sur son site les réactions immédiates des lecteurs aux articles proposés. C'est passionné et passionnant. Les déclarations d'amour au titre menacé disputent l'espace aux commentaires acerbes, mordants et parfois d'une virulence terrible. Il faut du courage (ou de l'inconscience ?) pour s'exposer ainsi au verdict immédiat, impitoyable, d'un auditoire qui ne fait pas forcément partie des cochons de payants ou des compagnons de route. Extrait d'un commentaire à charge : "Si Liberation en est là ce n'est pas seulement à cause de la crise de la presse quotidienne, c'est aussi parce que la rédaction est extrèmement chère et ne fait pas forcément preuve de la "solidarité" dont on nous rebat les oreilles. Libé est la seule entreprise en France à s'accorder des hausses de salaires après un plan social...", accuse Demosthenos.

Réplique de Johnny : "Que je t'aime Libé ! Vas-y libère toi du joug du caviar! Fais nous un petit canard sauvage.. Ca passe sans doute par un sérieux régime : arrête le gavage et - qui sait - tu deviendras peut-être un beau "cygne" !

Audacieuse en soi, cette interactivité renforce hélas l'impression de sauve-qui-peut autour du titre, en encourageant la mêlée générale.

  • Vous avez dit "régime" ?

Pour diminuer les coûts, une solution radicale a été proposée. Une solution si radicale qu'elle doit faire trembler les journalistes dans la plupart des rédactions d'Europe occidentale : et si "Libération" renonçait à être un journal généraliste prétendant à l'exhaustivité ? Et si "Libé" se contentait de ne plus développer que 4 ou 5 nouvelles par jour ? Mais avec du biscuit, du tonus, du panache!

Nul ne sait si cette piste sera retenue. Pour l'instant, le journal voit son salut dans le développement de son site internet (sans qu'on sache vraiment comment gagner de l'argent par ce biais). Mais c'est un sacré pavé dans la mare que cette idée d'abandonner la vocation généraliste du titre. Car tous nos titres quotidiens sont confrontés à ce même dilemme : aujourd'hui, l'info généraliste est partout, de plus en plus instantanée et gratuite. Vaut-il du coup encore la peine de proposer des pages nationales, internationales ou sportives avec des nouvelles déjà connues de la plupart des lecteurs ? Les journaux doivent plus que jamais se concentrer sur ce qu'ils savent le mieux faire : proposer de la valeur ajoutée sur ce qui fait leur force : la proximité dans l'information locale, l'analyse dans l'information économique ou internationale, l'exclusif et les articles bien écrits dans tous les cas.


Bruno Dumont et la saleté

Grand Prix de Cannes 2006, "Flandres" (photo ci-dessous) est sorti mercredi 11 octobre en Suisse romande. GRAND FILM ! Dans les "Cahiers du Cinéma", son réalisateur Bruno Dumont évoque son expérience passée d'enseignant. Extrait :

"Je ne suis plus prof. J'ai vu les élèves se marrer devant "Nuit et brouillard", j'ai compris que le problème n'est pas la compréhension, mais d'essayer d'éveiller les esprits. Cet éveil est un processus compliqué, le cinéma peut le faire. mais c'est difficile, cela exige aussi beaucoup du spectateur. Il faut lutter contre les spectateurs (réd: dans un autre entretien à France 2, Dumont dira que les médias anesthésient le public et qu'il faut "resensibiliser" celui-ci, "en lui donnant des claques").

Un artiste peut être un salaud. Et il faut se confronter à la saleté. Elle est là. Elle est dans le monde, elle est chez moi et elle est chez chaque spectateur. Elle est dans mes films, je m'y confronte à partir de ce que je ressens. Il ne faut pas demander aux artistes d'être des curés, comme le font beaucoup de journalistes."

("Cahiers du Cinéma" no 615, septembre 2006)