Depuis le mois de juin et le départ de Serge July (voir plus bas) ça barde au quotidien français Libération. Pertes annoncées pour 2006 : 13 millions d'euros... La crise financière que vit le journal et les solutions envisagées pour y remédier sont révélatrices de la crise d'identité de la presse en général. Et coup sur coup, "Libé" fracasse deux tabous.

"Les chiffres sont là : il existait 28 quotidiens nationaux en France en 1946. Ils se vendaient à plus de 6 millions d'exemplaires chaque jour. Aujourd'hui, il en reste 11 (dont 7 généralistes), qui ne diffusent plus que 2 millions d'exemplaires. C'est une perte significative pour le fonctionnement de la démocratie et l'expression du pluralisme", annonce crûment "Libé" dans un appel aux lecteurs.
En juin, le fondateur Serge July était amené à quitter le journal, "pour le bien du titre". Depuis l'entrée dans le capital du financier Edouard de Rothschild, les mauvaises langues et les esprits chagrins craignent une dérive du quotidien de gauche. Comme si l'éditeur dictait les papiers à ses journalistes! Pour ne rien arranger, Florence Aubenas, Antoine de Baecque, Jean Hatzfeld, Dominique Simonnot viennent de quitter la rédaction avec fracas. Des journalistes de poids, des personnages estimés. Sale coup qui ne fait que renforcer les doutes et les appréhensions des Cassandre...
Dans cette tourmente, "Libération" parvient pourtant à nous surprendre, en brisant deux tabous de la presse quotidienne.
Alors que la plupart des journalistes prennent de travers la moindre lettre de lecteur, "Libération" offre depuis peu sur son site les réactions immédiates des lecteurs aux articles proposés. C'est passionné et passionnant. Les déclarations d'amour au titre menacé disputent l'espace aux commentaires acerbes, mordants et parfois d'une virulence terrible. Il faut du courage (ou de l'inconscience ?) pour s'exposer ainsi au verdict immédiat, impitoyable, d'un auditoire qui ne fait pas forcément partie des cochons de payants ou des compagnons de route. Extrait d'un commentaire à charge : "Si Liberation en est là ce n'est pas seulement à cause de la crise de la presse quotidienne, c'est aussi parce que la rédaction est extrèmement chère et ne fait pas forcément preuve de la "solidarité" dont on nous rebat les oreilles. Libé est la seule entreprise en France à s'accorder des hausses de salaires après un plan social...", accuse Demosthenos.
Réplique de Johnny : "Que je t'aime Libé ! Vas-y libère toi du joug du caviar! Fais nous un petit canard sauvage.. Ca passe sans doute par un sérieux régime : arrête le gavage et - qui sait - tu deviendras peut-être un beau "cygne" !
Audacieuse en soi, cette interactivité renforce hélas l'impression de sauve-qui-peut autour du titre, en encourageant la mêlée générale.
Pour diminuer les coûts, une solution radicale a été proposée. Une solution si radicale qu'elle doit faire trembler les journalistes dans la plupart des rédactions d'Europe occidentale : et si "Libération" renonçait à être un journal généraliste prétendant à l'exhaustivité ? Et si "Libé" se contentait de ne plus développer que 4 ou 5 nouvelles par jour ? Mais avec du biscuit, du tonus, du panache!
Nul ne sait si cette piste sera retenue. Pour l'instant, le journal voit son salut dans le développement de son site internet (sans qu'on sache vraiment comment gagner de l'argent par ce biais). Mais c'est un sacré pavé dans la mare que cette idée d'abandonner la vocation généraliste du titre. Car tous nos titres quotidiens sont confrontés à ce même dilemme : aujourd'hui, l'info généraliste est partout, de plus en plus instantanée et gratuite. Vaut-il du coup encore la peine de proposer des pages nationales, internationales ou sportives avec des nouvelles déjà connues de la plupart des lecteurs ? Les journaux doivent plus que jamais se concentrer sur ce qu'ils savent le mieux faire : proposer de la valeur ajoutée sur ce qui fait leur force : la proximité dans l'information locale, l'analyse dans l'information économique ou internationale, l'exclusif et les articles bien écrits dans tous les cas.