Lettre à Frédéric Maire
Cher Frédéric,
Ouf, tu y es arrivé ! Sur une civière, mais au bout quand même. Ce premier Festival de Locarno en tant que directeur artistique t'aura vidé de toutes tes forces. Et c'est tout à ton honneur d'avoir évité les écueils et comblé les cinéphiles avec cette édition 2006 de haute tenue.

Etre directeur d'un festival de cinéma, c'est comme être sélectionneur de l'équipe nationale : on s'expose aux critiques des 1000 accrédités de la presse et à celles de milliers d'anonymes qui auraient tous leur idée de la meilleure combinaison possible. On n'imagine pas combien c'est épuisant d'être épié à ce point, avec des commentaires sur ses moindres faits et gestes, même par omission!
Pour ton premier festival, cher Frédéric, tu ne pouvais pas jouer la défense : c'est réservé aux trois intouchables (Cannes, Berlin, Venise). Trois festivals qui peuvent aligner les grands noms quasiment à leur guise.
A Locarno, il faut ruser, jouer l'attaque et l'innovation avec des "bleus" prometteurs. Il faut être dénicheur de talents, faire confiance aux virtuoses atypiques et parfois mal aimés. Les 78.000 spectateurs de la Piazza Grande (10.000 de plus qu'en 2005) attestent de la pertinence de tes choix : les films du soir ont été ces vaches à lait sans lesquelles un festival suisse ne pourrait subsister longtemps. Mieux : au lieu de couronner un film "bateau" comme lors des précédentes éditions, le "Prix du public" récompense un authentique grand film ("Das Leben der Anderen"). Parfait alliage de popularité et de qualité, concept tarte à la crème qu'on nous aura fait avaler jusqu'à la nausée. Un petit regret au passage : quand la Radio Suisse Romande t'a demandé quel film tu étais le plus fier de présenter au festival, j'ai trouvé surprenant que tu répondes "Miami Vice". D'accord, Frédéric, il faut se réconcilier avec les grands distributeurs. Mais n'y avait-il pas d'autre film au programme qui correspondait davantage à tes valeurs ?
Du côté de la compétition, l'Afrique était absente et cette absence commence à paraître suspecte dans tous les grands rendez-vous. Mais il y a eu de vraies confirmations (Marc Recha, Dito Tsintsadze) et de belles découvertes (Enrico Pau, Laurent Achard, Ryan Fleck). Le jury aura fait un magnifique cadeau à Nicolas Bideau en récompensant "Das Fräulein", premier Léopard d'or suisse depuis "Höhenfeuer" en 1985. On va maintenant voir si la distribution et la promotion sont à la hauteur du prix reçu : à moins de 40.000 entrées, a prévenu Bideau, ce serait un échec.
Les perles du festival, on les a trouvées surtout dans la section "Cinéastes du présent". Et là, Frédéric, chapeau ! Cette espèce de compétition bis, plus expérimentale, commence à trouver son profil, à l'image d' "Un certain regard" à Cannes.
Tu ne t'es pas trompé non plus avec la rétrospective : même si Aki Kaurismäki n'est pas le plus causant des clients, ni le plus sexy à la rubrique "people" (l'anti Brad Pitt ultime!), il a rempli les salles. Et quel bonheur que de redécouvrir, affranchis de l'étiquetage du marketing et de la dictature des sorties, des films qui tissent entre eux (et avec nous) des liens humains et complices.
Qui l'année prochaine à la rétrospective ? Robert Guédiguian ? Pour avoir vu hier son magnifique "Voyage en Arménie", je me dis que le jeu en voudrait la chandelle. Mais les Alémaniques apprécient-ils l'auteur de "Dieu vomit les tièdes" ? C'est là que reviennent en force tous les paramètres avec lesquels tu dois composer toute l'année, Frédéric. Monter le programme d'un festival est la pire des équations à plusieurs inconnues. Il faut contenter les professionnels du tourisme, satisfaire les intérêts particuliers des politiques, composer avec les caprices (euphémisme) des gens de cinéma, chouchouter les accrédités (jamais contents de leurs privilèges), caresser les amateurs occasionnels de cinoche dans le sens du poil (sans faire le trottoir), surprendre les cinéphiles blasés (au risque d'aller chercher des oeuvres en décalage violent avec les moeurs courantes).
Que la force soit avec toi pour préparer 2007, Frédéric!
Amicalement
Christian Georges
Jeudi 17 août, communiqué de presse du festival :
Frédéric Maire, directeur artistique du Festival international du film de Locarno, est sorti de l’hôpital La Carità de Locarno aujourd’hui, jeudi 17 août.
Frédéric Maire a été hospitalisé le vendredi 11 août au soir, après avoir été frappé par un soudain malaise sur l’estrade de la Piazza Grande. Des analyses approfondies ont permis aux médecins d’établir la cause du malaise : une gastro-entérite fulgurante.
Frédéric Maire reprendra le travail normalement à partir du lundi 21 août 2006.
-
14 Août 2006 à 08:39 dans
- Général
