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Darius, impardonnable ?

Une journaliste ne pardonne pas à Darius Rochebin une réflexion lancée à Nadine de Rotschild lors de son dernier entretien à l'enseigne de "Pardonnez-moi". Elle entend réagir et invite les téléspectateurs à signer une pétition.

Voici ce que nous a écrit Marie-José Jones en date du dimanche 27 août :
"En fait, Madame de Rotschild, vous avez toujours su ce que vous vouliez. Un peu comme un homme!"
Ce commentaire du journaliste Darius Rochebin m'a fait hurler de rage. Et je lance une pétition pour qu'une série d'émissions TV approfondies soient consacrées au machisme sournois régnant dans les entreprises, les partis politiques, les associations et même les foyers helvétiques. Détails sur mon blog: www.mjjones.net.
Marie-José Jones, MBA, journaliste, Lavaux 54, 1009 Pully, Switzerland
Tel. 0041-76-392 02 42, Fax 0041-21-729 02 72
Notre sentiment :
Réaction épidermique ? Croisade du politiquement correct ? Vouloir traquer le "machisme sournois" "jusque dans les foyers helvétiques" rapppelle un peu Vladimir POUTINE, promettant de traquer les "terroristes tchétchènes" "jusque dans les chiottes" (sic).
Mais la question de fond ne manque pas d'intérêt. Le robinet à images n'est-il pas quotidiennement un déversoir à clichés ? Ne parlons même pas des clips pousse-au-viol de MTV. Prenez une émission anodine comme "Intervilles" (France 3, lundi 28 août) : pourquoi obliger la présentatrice à escalader les arènes de Nîmes en mini-jupe ? Pourquoi assurer certains intermèdes avec des pom pom girls de 4-5 ans ?
Marie-José Jones a raison d'en appeler au recul critique.
Recul par rapport à des représentations. Recul par rapport à des étiquettes ou à des expressions toutes faites. Recul par rapport aux rôles attribués aux personnes qui apparaissent dans les médias.
Ce travail peut être mené en classe, à partir d'un matériau brut (émissions enregistrées, coupures de presse). Simplement en interrogeant les choix faits par les journalistes.
Quant à exiger des chaînes qu'elles produisent des émissions critiques, notre mentor Philippe MEIRIEU (*) n'y croit pas, tant que le politique ne l'exigera pas. Extrait :
"On ne peut pas attendre des médias qu'ils organisent leur propre remise en cause. Ils jouissent d'un privilège extraordinaire : ils constituent un formidable contre-pouvoir sans avoir eux-mêmes de contre-pouvoir. Leur tentation est donc d'empêcher tout ce qui serait une atteinte à leur hégémonie... Ils ne peuvent que tolérer en leur sein quelques enclaves (comme l'émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann sur France 5, par exemple) portées à bout de bras par quelques décideurs courageux mais qui, de fait, fonctionnent comme des soupapes de sécurité, et à des heures de faible écoute qui plus est. Là encore, nous pourrions attendre du politique des initiatives significatives : pourquoi ne pas imposer à toutes les chaînes, publiques et privées, de diffuser une émission où seraient démontés et débattus librement leurs programmes ?"
La question reste ouverte...
(*) "L'éducateur, l'enfant et la télécommande". Voir plus bas.


"L'éducateur, l'enfant et la télécommande"

Faire de l'éducation aux médias ? Une question de survie pour nos démocraties ! estime Philippe MEIRIEU (photo), professeur en sciences de l'éducation. Aider les enfants à dépasser le stade de la sidération devant les images : voilà l'ambition qu'il assigne aux adultes. En cette rentrée des classes, il valait la peine de publier quelques lignes de ce plaidoyer, extraites du passionnant livre d'entretiens avec Jacques Liesenborghs "L'éducateur, l'enfant et la télécommande" (Editions Labor)

A ceux qui prétendent qu'ils ne sont pas assez formés pour faire de l'éducation aux médias, Philippe Meirieu réplique :

"Le préalable de la formation est souvent un alibi de l'immobilisme : on n'est jamais assez formé pour innover ! Mais il faut bien se lancer un jour ou l'autre ! Donc militons pour une formation des éducateurs, mais demandons-leur de ne pas attendre de se sentir assez formés pour commencer. Il y a des livres, des centres de documentation, des personnes ressources vers qui se tourner et qui ne demandent qu'à communiquer leur expérience (...)

Mais cela n'exonère nullement les pouvoirs publics : il leur revient d'organiser des formations sur des questions de société dont on a vu qu'elles touchaient les médias, mais, plus largement, l'organisation de la vie familiale et de l'institution scolaire. Par là, ces questions permettent de repenser le statut de l'enfant et la question de l'autorité, la place des activités collectives et des projets culturels dans nos démocraties... Bref, l'enfant et sa télécommande nous obligent à nous repositionner en tant qu'adultes et éducateurs.

Pour ma part, je souhaiterais que des formations soient organisées de façon décloisonnée et proposées, à la fois à des enseignants, des travailleurs sociaux et des hommes et des femmes de culture ou de médias, des parents, des politiques, voire des grands élèves ou des étudiants. Cela suppose qu'on sorte des cloisonnements habituels et que l'on invente des regroupements transversaux qui subvertissent la division du travail éducatif si préjudiciable aujourd'hui à nos enfants. Il s'agit, d'ailleurs, de questions où l'on peut travailler en commun sans être en rivalité (...)

Aujourd'hui, j'attends des pouvoirs publics qu'ils considèrent que l'intelligence collective de ce qui se passe dans les médias est une priorité. Et qu'elle doit se traduire par des actions concrètes, en particulier dans le domaine éducatif. C'est d'ailleurs à mes yeux une condition de survie de nos démocraties, dont on sait qu'elles sont menacées symétriquement par l'autoritarisme des "hommes forts" et la démagogie des spécialistes de la com'... Si nous voulons éviter l'alliance des premiers et des seconds qui ruinerait pour longtemps nos espérances, il est temps d'agir !"

Ce jeudi 24 août, le journal "Le Temps" interroge la ministre socialiste de l'Education du canton du Jura :

- Quelle matière supplémentaire introduiriez-vous à l'école ?

Elisabeth Baume-Schneider : - Le bon usage d'Internet et des moyens de communication. Pas la technique, mais une capacité à lire et mieux décrypter les médias, l'image, le son et l'écrit.


Lettre à Frédéric Maire

Cher Frédéric,

Ouf, tu y es arrivé ! Sur une civière, mais au bout quand même. Ce premier Festival de Locarno en tant que directeur artistique t'aura vidé de toutes tes forces. Et c'est tout à ton honneur d'avoir évité les écueils et comblé les cinéphiles avec cette édition 2006 de haute tenue.

Etre directeur d'un festival de cinéma, c'est comme être sélectionneur de l'équipe nationale : on s'expose aux critiques des 1000 accrédités de la presse et à celles de milliers d'anonymes qui auraient tous leur idée de la meilleure combinaison possible. On n'imagine pas combien c'est épuisant d'être épié à ce point, avec des commentaires sur ses moindres faits et gestes, même par omission!

Pour ton premier festival, cher Frédéric, tu ne pouvais pas jouer la défense : c'est réservé aux trois intouchables (Cannes, Berlin, Venise). Trois festivals qui peuvent aligner les grands noms quasiment à leur guise.

A Locarno, il faut ruser, jouer l'attaque et l'innovation avec des "bleus" prometteurs. Il faut être dénicheur de talents, faire confiance aux virtuoses atypiques et parfois mal aimés. Les 78.000 spectateurs de la Piazza Grande (10.000 de plus qu'en 2005) attestent de la pertinence de tes choix : les films du soir ont été ces vaches à lait sans lesquelles un festival suisse ne pourrait subsister longtemps. Mieux : au lieu de couronner un film "bateau" comme lors des précédentes éditions, le "Prix du public" récompense un authentique grand film ("Das Leben der Anderen"). Parfait alliage de popularité et de qualité, concept tarte à la crème qu'on nous aura fait avaler jusqu'à la nausée. Un petit regret au passage : quand la Radio Suisse Romande t'a demandé quel film tu étais le plus fier de présenter au festival, j'ai trouvé surprenant que tu répondes "Miami Vice". D'accord, Frédéric, il faut se réconcilier avec les grands distributeurs. Mais n'y avait-il pas d'autre film au programme qui correspondait davantage à tes valeurs ?

Du côté de la compétition, l'Afrique était absente et cette absence commence à paraître suspecte dans tous les grands rendez-vous. Mais il y a eu de vraies confirmations (Marc Recha, Dito Tsintsadze) et de belles découvertes (Enrico Pau, Laurent Achard, Ryan Fleck). Le jury aura fait un magnifique cadeau à Nicolas Bideau en récompensant "Das Fräulein", premier Léopard d'or suisse depuis "Höhenfeuer" en 1985. On va maintenant voir si la distribution et la promotion sont à la hauteur du prix reçu : à moins de 40.000 entrées, a prévenu Bideau, ce serait un échec.

Les perles du festival, on les a trouvées surtout dans la section "Cinéastes du présent". Et là, Frédéric, chapeau ! Cette espèce de compétition bis, plus expérimentale, commence à trouver son profil, à l'image d' "Un certain regard" à Cannes.

Tu ne t'es pas trompé non plus avec la rétrospective : même si Aki Kaurismäki n'est pas le plus causant des clients, ni le plus sexy à la rubrique "people" (l'anti Brad Pitt ultime!), il a rempli les salles. Et quel bonheur que de redécouvrir, affranchis de l'étiquetage du marketing et de la dictature des sorties, des films qui tissent entre eux (et avec nous) des liens humains et complices.

Qui l'année prochaine à la rétrospective ? Robert Guédiguian ? Pour avoir vu hier son magnifique "Voyage en Arménie", je me dis que le jeu en voudrait la chandelle. Mais les Alémaniques apprécient-ils l'auteur de "Dieu vomit les tièdes" ? C'est là que reviennent en force tous les paramètres avec lesquels tu dois composer toute l'année, Frédéric. Monter le programme d'un festival est la pire des équations à plusieurs inconnues. Il faut contenter les professionnels du tourisme, satisfaire les intérêts particuliers des politiques, composer avec les caprices (euphémisme) des gens de cinéma, chouchouter les accrédités (jamais contents de leurs privilèges), caresser les amateurs occasionnels de cinoche dans le sens du poil (sans faire le trottoir), surprendre les cinéphiles blasés (au risque d'aller chercher des oeuvres en décalage violent avec les moeurs courantes).

Que la force soit avec toi pour préparer 2007, Frédéric!

Amicalement

Christian Georges

Jeudi 17 août, communiqué de presse du festival :

Frédéric Maire, directeur artistique du Festival international du film de Locarno, est sorti de l’hôpital La Carità de Locarno aujourd’hui, jeudi 17 août.

Frédéric Maire a été hospitalisé le vendredi 11 août au soir, après avoir été frappé par un soudain malaise sur l’estrade de la Piazza Grande. Des analyses approfondies ont permis aux médecins d’établir la cause du malaise : une gastro-entérite fulgurante.

Frédéric Maire reprendra le travail normalement à partir du lundi 21 août 2006.


Kaurismäki et "Mon frère se marie" à Locarno

Effarant ! Depuis le début du Festival de Locarno, le public se rue aux projections de la rétrospective Aki Kaurismäki. Les salles sont bondées et les refoulés nombreux. Cet engouement en dit long sur le besoin du public de ressentir une empathie pour les perdants et les laissés-pour-compte, dans une époque marquée par la dureté des rapports de force. Besoin de rire de ce monde absurde et déshumanisé aussi. Il vaut la peine de tirer un parallèle entre la méthode du cinéaste finlandais et celle de Jean-Stéphane Bron, lui aussi au coeur de toutes les attentes avec sa première fiction, "Mon fère se marie", présenté mardi 8 août sur la Piazza Grande.

La meilleure section du programme locarnais cette année ? Facile! C'est la carte blanche confiée au cinéaste Aki Kaurismäki. En 22 films, le secret finlandais se met à nu. Il livre ses sources d'inspiration. Il met à jour les films qui ont touché son coeur et irrigué son imaginaire. Il nous les offre pour nous émerveiller à nouveau avec eux. Le muet y occupe une place de choix. C'est Lilian Gish qui a besoin de deux doigts pour se forcer à sourire chez Griffith. C'est la réconciliation sublime d'un couple dans "L'Aurore" de Murnau. Ce sont les efforts hilarants de Buster Keaton pour accéder au statut de "Cameraman", les funestes escaliers d'Odessa dans "Potemkine".

La passion pour les humbles traverse cette carte blanche : il y a les miséreux de "Las Hurdes" de Buñuel, le clochard de "Gare centrale" de Chahine, l'immigré tunisien de "Tous les autres s'appellent Ali", la "Rosetta" des Dardenne et "Umberto D", l'inoubliable vieillard marginalisé. Inoubliable pourquoi ? Parce que cette figure, ces figures, sont investies d'une puissante injection de réel : par des détails que seul le cinéma peut conférer (gestes, regards...) elles affirment le caractère unique de leur personnalité en même temps qu'elles trahissent une condition sociale réservée à des couches très vastes de la population. Umberto D. n'est pas LE retraité-type. Il est un petit vieux parmi d'autres petits vieux, avec lequel De Sica nous fait partager 90 minutes de connivence douloureuse et tendre.

A partir des films qu'il a aimés, Kaurismäki a su élaborer une oeuvre cohérente : s'inspirer sans plagier. Epurer le réel de ses scories agaçantes (gadgets, musiques et vêtements à la mode...). Quand il filme l'attirance d'un éboueur pour une caissière de supermarché ("Shadows in Paradise", 1986, photo ci-dessous), il le fait sans prendre de hauteur (moquerie facile) et sans démagogie (surtout éviter de les faire apparaître comme les plus cool de la terre). Ces personnages sont laconiques, ils n'ont rien à justifier, ni leur condition, ni leurs actions.

Jean-Stéphane Bron n'a pas été marqué par le cinéma muet comme Kaurismäki. Pourtant, son inspiration puise à des sources assez proches : affection manifeste pour les recalés du "Grand soir" (les gauchistes de "Connu de nos services"), pour les révoltés contraints de vivre en marge de la société ("En cavale"), pour une démocratie offrant une réelle prise de parole à chacun ("Le Génie helvétique").

Sur le papier, "Mon frère se marie" se profile comme une comédie grinçante et amère, pas très éloignée des sourires mi-figue mi-raisin que suscite le Finlandais. Mieux : comme Kaurismäki, Bron ne cède pas à la facilité qui consiste à modeler des personnages "aimables", facilitant une identification facile, ces ectoplasmes de cinéma siliconés à la jovialité et à la répartie spirituelle.

Mais le passage du documentaire à la fiction ne se passe pas sans grincements. Le cinéaste soumet d'emblée ses personnages à un dispositif propre au documentaire, pour ne pas dire au documentaire télévisuel. Des têtes parlantes, face caméra, voilà ce qu'ils sont à intervalles réguliers. Le procédé a le mérite de poser assez rapidement les enjeux du scénario, mais souligne exagérément le rôle de celui qui recueille les confidences (le réalisateur). Du coup, les personnages sont pris dans un entrelacs de justifications assez emberlificotées. Empêchés d'être et d'exister, par la seule force de leur présence, de leur visage.

Plus curieusement, Jean-Stéphane Bron semble succomber au masochisme de faire le contraire de ce à quoi il excellait jusque là. Dans ses documentaires, il obligeait chacun à tomber le masque, jouant à la fois de son aura de séducteur (incontestable) et de liens de complicité critique. Ici, il suit les efforts des membres d'une famille éclatée à porter un masque. Laborieux simulacre. On retrouve l'épure digne de Kaurismäki dans le traitement des décors de "Mon frère se marie". Aux banlieues désertes d'Helsinki renvoie ici la froideur d'une salle de banquet improvisée et la minéralité désolante de Zermatt.

La tendresse kaurismäkienne, elle, affleure pourtant dans le meilleur du film, que Bron aurait gagné à développer : dans l'approche de Vinh, le frère adoptif, filmé avec une étincelle dans le regard, comme si c'était la première fois. Plus touchant dans ses élans et ses espoirs secrets que les figures de l'échec qui l'environnent. Lui gardera son sourire alors qu'au loin s'en vont les nuages.

Christian Georges


Les Suisses aiment le cinéma, mais qui forme leur goût ?

Les Suisses se rendent au cinéma au moins 2,6 fois par an en moyenne. Seuls les Français font mieux ! Mais on constate de fortes disparités selon les âges et selon les régions dans le mode de consommation. Extraits de l'enquête dévoilée vendredi à Locarno par Pascal Couchepin et Nicolas Bideau.

L'enquête a été menée par voie téléphonique auprès de 1400 personnes représentatives de la population. Dans cet échantillon, il apparaît que 82% des Romands aiment le cinéma "beaucoup ou assez". Mais la part des personnes disant aimer "beaucoup" le cinéma passe de 57% chez les 15-19 ans à 25% chez les 65 ans et plus.

Selon le sondage, 73% des Suisses sont allés au cinéma au moins une fois dans l'année écoulée, 15% y vont une fois par mois et 2% une fois par semaine. Si 48% préfèrent voir un film en salle, 42% privilégient la découverte d'un film à la maison. Résultat : 71% des Suisses regardent au moins un film par semaine sur leur petit écran.

Près de 70% des Suisses se disent satisfaits de la diversité de l'offre dans les salles, alors que 10% la jugent insatisfaisante.

Eloquent aussi : les Suisses préfèrent de loin les versions doublées lorsqu'ils regardent un film d'une autre région linguistique. Seuls 33% des Romands sont adeptes de la version originale.

Pour s'informer sur les films qu'ils vont voir, 67% des spectateurs affirment se fier aux critiques de la presse écrite. Curieusement, les émisisons sur le cinéma viennent en seconde position (53% de mentions). L'étude ne manque pas de relever que les répondants se réfèrent sans doute à des émissions ou des talk-shows sur les chaînes françaises, dans la mesure où il existe une carence d'émissions sur le cinéma sur les chaînes romandes.

A Locarno, Pascal Couchepin ne s'est pas gêné de lancer un appel au service public : selon ses termes, la TSR doit "retrouver la passion du cinéma" et pas seulement s'enorgueillir des co-productions présentées au festival.

Bon point pour la RSR, la moitié des Romands apprécient les informations sur le cinéma entendues à la radio. Seuls 25% des gens glanent des informations sur le cinéma sur Internet. Mais l'exigence des spectateurs par rapport à la critique de cinéma atteint des planchers inquiétants : alors que 55% des universitaires disent parcourir les revues gratuites sur le cinéma, seuls 8% des Romands prennent encore la peine de lire des revues spécialisées payantes !

Sans surprise, la nouvelle génération du cinéma suisse (Lionel Baier, Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron…) reste nettement moins connue que les grands anciens (Godard, Goretta, Tanner…).

Le sondage fait apparaître un public suisse intéressé par son cinéma, mais qui regrette les grosses carences en matière d'information sur les films helvétiques. Neuf Romands sur dix estiment qu'il faut améliorer l'information et la promotion sur les films suisses. Espérons que l'appel sera aussi entendu dans les institutions scolaires !

En écho à cette enquête, Nicolas Bideau a eu le mérite de fixer des objectifs clairs lors de la conférence de presse : "On doit obtenir 10% de part de marché durable pour le cinéma suisse. Les Zurichois sont désormais à l'aise pour produire des locomotives ("Mein Name ist Eugen", "Grounding", "Tell") qui feront dans les 500.000 entrées. Mais les films d'auteur doivent aussi faire 20, 30 ou 40.000 entrées. Si ils ne les atteignent pas, on aura échoué. Nous devons nous montrer plus agressifs en matière de visibilité et de promotion."


Hommage à Daniel Schmid

Daniel Schmid est mort dans la nuit de samedi à dimanche. Il n'était pas seulement le plus grand réalisateur suisse vivant, mais un artistocrate des images. De tous les gens de cinéma rencontrés depuis vingt ans, il était l'un de ceux qui rendaient vraiment cet univers plus humain et moins hypocrite. Evocation de quelques souvenirs marquants.

Tu avais avec nous le tutoiement facile, Daniel. Alors permets-moi de t'adresser ces quelques lignes sur le mode familier.

C'était en 1980 ou 1981. Au ciné-club de l'Ecole secondaire de La Chaux-de-Fonds, un prof avait loué une copie en 16mm de "Violanta" pour partager tes visions baroques avec nous, des gosses de 14-15 ans . Une histoire de passion incestueuse à des gosses de 14-15 ans! Aujourd'hui, un prof serait renvoyé pour une telle audace. Et du reste, qui prend encore la peine de montrer des films suisses à des moins de 16 ans ? Pour nous, ce film avec le très jeune Depardieu avait été un choc : les Grisons servaient de toile de fond à un drame qui faisait éclater bien des frontières. On découvrait un monde plus vaste que nous ne l'imaginions, aussi bien dans les territoires du cinéma que sur l'étendue des sentiments humains.

C'était en 1984 au Festival de Locarno. Avec la volée des jeunes de "Cinema e Gioventù", nous entrions pour la première fois dans le grand bain du cinéma d'auteur. Tu étais venu nous parler de ton film "Il Bacio di Tosca". La Piazza résonnait encore de ta colère pour la médiocrité du son, filtré par une batterie de casseroles lors de la projection de ton film. Toi tu étais apaisé, enthousiaste comme le sont les bons pédagogues. Tu nous avais parlé de ta passion pour l'opéra, un univers qui nous était étranger. Tu avais défendu une conception de la mise en scène qui n'allait pas de soi. Et tu avais eu cette formule qui résonne encore à mes oreilles : "Plus c'est artificiel, plus c'est vrai."

C'était au milieu des années 90 à Locarno toujours : tu m'attendais à la terrasse du Reber pour me parler du "Visage écrit", un documentaire tourné au Japon sur l'art du Kabuki. Peut-être fallait-il aller aussi loin pour surmonter ta défiance des gens du cinéma suisse. Tu ne la cachais pas. Tu avais été plein d'égards et de gentillesse pour le journaliste. Il y avait quelque chose de poignant à t'entendre, amputé d'une partie de tes cordes vocales. Poignant, car ta personne fusionnait avec ton oeuvre, marquée par les ambiances crépusculaires et la mort au travail.

C'était un soir sur la Piazza Grande. Tu avais eu toutes les peines du monde à rassembler un filet de voix pour t'adresser au public avant la projection de "Hors Saison". Dans ce film, tu évoquais l'hôtel de tes parents et ton enfance. Je me souviens d'un plan magnifique : Sami Frey ouvrait la fenêtre d'une des chambres de l'hôtel. Alors s'élevait la rumeur de la mer. La mer dans les Grisons ! Cette manière souveraine de voir plus loin que le bout de sa montagne, c'était grand, Daniel.

Et puis, c'était dans la salle Debussy du Festival de Cannes en 1999. Tu étais venu présenter "Berezina, ou les derniers jours de la Suisse". Quel bonheur d'assister en présence d'un public français interloqué à cette pochade bancale où tu t'en prenais à coeur joie aux travers helvétiques : conception étriquée de la nationalité, trafic d'influences, organisations paranoïaques destinées à défendre le réduit national "au cas où". Tout un petit monde gris tourné en bourrique par la candeur joyeuse de la Russe Irina. Une fois encore, tu parvenais à nous surpendre par une rupture de style et de ton. A la rédaction du journal, j'avais converti mes collègues à la réplique la plus désopilante du divisionnaire Sturzenegger : "Mutig, mutig, liebe Brüder". On l'employait en toutes circonstances pour se donner du courage dans les situations absurdes (qui ne manquaient pas...).

Ce matin, ça fait bizarre de se dire que le Festival de Locarno continue alors que le Grand Hôtel a fermé ses portes et que le rideau est tombé sur Daniel l'Artiste. La TSR nous annonce qu'elle te rend hommage en bouleversant sa grille des programmes. Oh, pas beaucoup : elle diffusera "Berezina" mardi 8 août à...minuit. Mutig, mutig, liebe Brüder !...

Christian Georges