Effarant ! Depuis le début du Festival de Locarno, le public se rue aux projections de la rétrospective Aki Kaurismäki. Les salles sont bondées et les refoulés nombreux. Cet engouement en dit long sur le besoin du public de ressentir une empathie pour les perdants et les laissés-pour-compte, dans une époque marquée par la dureté des rapports de force. Besoin de rire de ce monde absurde et déshumanisé aussi. Il vaut la peine de tirer un parallèle entre la méthode du cinéaste finlandais et celle de Jean-Stéphane Bron, lui aussi au coeur de toutes les attentes avec sa première fiction, "Mon fère se marie", présenté mardi 8 août sur la Piazza Grande.

La meilleure section du programme locarnais cette année ? Facile! C'est la carte blanche confiée au cinéaste Aki Kaurismäki. En 22 films, le secret finlandais se met à nu. Il livre ses sources d'inspiration. Il met à jour les films qui ont touché son coeur et irrigué son imaginaire. Il nous les offre pour nous émerveiller à nouveau avec eux. Le muet y occupe une place de choix. C'est Lilian Gish qui a besoin de deux doigts pour se forcer à sourire chez Griffith. C'est la réconciliation sublime d'un couple dans "L'Aurore" de Murnau. Ce sont les efforts hilarants de Buster Keaton pour accéder au statut de "Cameraman", les funestes escaliers d'Odessa dans "Potemkine".
La passion pour les humbles traverse cette carte blanche : il y a les miséreux de "Las Hurdes" de Buñuel, le clochard de "Gare centrale" de Chahine, l'immigré tunisien de "Tous les autres s'appellent Ali", la "Rosetta" des Dardenne et "Umberto D", l'inoubliable vieillard marginalisé. Inoubliable pourquoi ? Parce que cette figure, ces figures, sont investies d'une puissante injection de réel : par des détails que seul le cinéma peut conférer (gestes, regards...) elles affirment le caractère unique de leur personnalité en même temps qu'elles trahissent une condition sociale réservée à des couches très vastes de la population. Umberto D. n'est pas LE retraité-type. Il est un petit vieux parmi d'autres petits vieux, avec lequel De Sica nous fait partager 90 minutes de connivence douloureuse et tendre.
A partir des films qu'il a aimés, Kaurismäki a su élaborer une oeuvre cohérente : s'inspirer sans plagier. Epurer le réel de ses scories agaçantes (gadgets, musiques et vêtements à la mode...). Quand il filme l'attirance d'un éboueur pour une caissière de supermarché ("Shadows in Paradise", 1986, photo ci-dessous), il le fait sans prendre de hauteur (moquerie facile) et sans démagogie (surtout éviter de les faire apparaître comme les plus cool de la terre). Ces personnages sont laconiques, ils n'ont rien à justifier, ni leur condition, ni leurs actions.

Jean-Stéphane Bron n'a pas été marqué par le cinéma muet comme Kaurismäki. Pourtant, son inspiration puise à des sources assez proches : affection manifeste pour les recalés du "Grand soir" (les gauchistes de "Connu de nos services"), pour les révoltés contraints de vivre en marge de la société ("En cavale"), pour une démocratie offrant une réelle prise de parole à chacun ("Le Génie helvétique").
Sur le papier, "Mon frère se marie" se profile comme une comédie grinçante et amère, pas très éloignée des sourires mi-figue mi-raisin que suscite le Finlandais. Mieux : comme Kaurismäki, Bron ne cède pas à la facilité qui consiste à modeler des personnages "aimables", facilitant une identification facile, ces ectoplasmes de cinéma siliconés à la jovialité et à la répartie spirituelle.
Mais le passage du documentaire à la fiction ne se passe pas sans grincements. Le cinéaste soumet d'emblée ses personnages à un dispositif propre au documentaire, pour ne pas dire au documentaire télévisuel. Des têtes parlantes, face caméra, voilà ce qu'ils sont à intervalles réguliers. Le procédé a le mérite de poser assez rapidement les enjeux du scénario, mais souligne exagérément le rôle de celui qui recueille les confidences (le réalisateur). Du coup, les personnages sont pris dans un entrelacs de justifications assez emberlificotées. Empêchés d'être et d'exister, par la seule force de leur présence, de leur visage.
Plus curieusement, Jean-Stéphane Bron semble succomber au masochisme de faire le contraire de ce à quoi il excellait jusque là. Dans ses documentaires, il obligeait chacun à tomber le masque, jouant à la fois de son aura de séducteur (incontestable) et de liens de complicité critique. Ici, il suit les efforts des membres d'une famille éclatée à porter un masque. Laborieux simulacre. On retrouve l'épure digne de Kaurismäki dans le traitement des décors de "Mon frère se marie". Aux banlieues désertes d'Helsinki renvoie ici la froideur d'une salle de banquet improvisée et la minéralité désolante de Zermatt.
La tendresse kaurismäkienne, elle, affleure pourtant dans le meilleur du film, que Bron aurait gagné à développer : dans l'approche de Vinh, le frère adoptif, filmé avec une étincelle dans le regard, comme si c'était la première fois. Plus touchant dans ses élans et ses espoirs secrets que les figures de l'échec qui l'environnent. Lui gardera son sourire alors qu'au loin s'en vont les nuages.
Christian Georges