A "Paris Match" comme à "Libération", il y a du mouvement. Le rédacteur en chef Alain Genestar doit quitter son poste. L'actionnaire principal du magazine n'avait pas aimé le choc d'une photo parue il y a un an en couverture : celle de Cecilia Sarkozy en compagnie d'un homme qui n'était pas candidat à la présidentielle de 2007. Genestar tire sa révérence avec un texte très sobre et sans rancoeur, en lien avec la photo ci-dessous. Quant à Daniel Schneidermann, il nous conte dans "Libération" les dessous de ce nouveau départ forcé (lire plus bas).

L'éditorial d'Alain Genestar (Paris Match No 2980. Numéro du 29 juin au 5 juillet)
C’est la photo qui est devant moi, dans mon bureau de Paris Match, depuis maintenant sept ans. Elle est entourée d’autres tirages, la plupart en noir et blanc, accrochés aux murs, signés par de grands photographes. Karsh et ses portraits de Malraux et Schweitzer, Robert Capa saisissant les regards d’Humphrey Bogart et John Huston, Cartier-Bresson et son grand reportage à Shanghai pour le premier numéro de Match en 1949, Reza et Massoud en joueur d’échecs, Salgado en Inde, Rancinan à New York ; et les anciens de Match ; et tous les photographes de l’équipe d’aujourd’hui qui ont choisi, pour décorer ce bureau, chacun une de leurs photos. Encadrées, sur les murs ou posées à même le sol, j’en compte, autour de moi, une quarantaine.
Parmi elles, celle-ci, prise à Budapest durant les événements de 1956. Sur le tirage, elle est signée : Jean-Pierre Pedrazzini. En fait, c’est une erreur. Son auteur est Franz Goess. Ils étaient ensemble lors de ce reportage où Pedrazzini, jeune photographe à Paris Match, a été mortellement blessé par un soldat soviétique ou un milicien, en sauvant un enfant. C’était il y a bientôt cinquante ans, en novembre 1956. Dans quelques mois, l’anniversaire de sa mort coïncidera avec notre numéro 3000 qui lui sera dédié.
Depuis sept ans, avant d’écrire l’éditorial, je regarde cette photo. J’imagine ce que lit cet homme, ce qui l’intéresse, le passionne tant, ses pensées, sa détermination, sa fierté, peut-être sa colère, sa révolte, même. Entre lui et moi s’est établi une sorte de dialogue hebdomadaire. Ecrire pour Match n’a de sens que si l’écriture est accompagnée d’une photographie ou inspirée par elle. Celle-ci m’aide à réfléchir.
Depuis sept ans, j’écris avec vue sur elle. Il était temps que je vous la montre.
L'article de Daniel Schneidermann ("Rebonds" dans "Libération" du vendredi 30 juin)
July et Genestar. Deux directeurs de journaux sont poussés au départ, au même moment, par l'actionnaire. July et Genestar, Libéet Match, Rothschild et Lagardère, ici et là-bas, chez nous et chez les autres. Comment ne pas laisser les deux situations, les deux journaux, les deux personnages, les deux évocateurs patronymes des deux actionnaires, s'entrechoquer un instant dans l'imagination ? Un instant seulement. Car les deux évictions, au-delà de la coïncidence de temps, n'ont rien de commun en apparence. Ici, à Libération,c'est l'économie qui a frappé. Le journal perd de l'argent. Beaucoup d'argent. Pourquoi ? Comment ne plus en perdre, et éventuellement en gagner ? Comment un quotidien national, généraliste, payant, peut-il redevenir rentable ? Nous y reviendrons, ces prochaines semaines, dans ces colonnes. Et, si les lecteurs le veulent, dans le «chat» que tient l'auteur de cette chronique, chaque mardi à 15 heures, sur le site de Libération.Car toutes ces questions appartiennent aussi aux lecteurs.
Là-bas, sur la rive d'en face, au pays des princes et du papier glacé, dans la principauté du choc des photos, l'économie n'a rien à voir. Ce n'est pas l'économie, en apparence, qui a tué Alain Genestar, débarqué par Arnaud Lagardère pour avoir publié en couverture, l'été dernier, une photo de l'épouse de Nicolas Sarkozy, en compagnie de son amant présumé. C'est la pression du politique offensé. Autant le dire franchement : on peine à s'indigner vraiment. On aimerait, bien entendu. On a la fibre confraternelle, malgré tout. On n'aime pas que les ministres se mêlent de ces affaires-là, surtout quand ils ont commencé eux-mêmes à traîner femme et enfant devant les caméras. Coups de fil, pressions, courroux des «chers amis» : tout journaliste normalement constitué ne peut que se cabrer. Mais comment dire ? Il est difficile de s'indigner à l'opérette. On peine à imaginer de donner sa vie, de signer des pétitions, pour le droit des citoyens à tout savoir sur la vie privée de la grande duchesse de Gerolstein.
Plutôt qu'un véritable sujet d'indignation, le licenciement d'Alain Genestar est révélateur d'une sorte d'exception de la presse française. A la différence de leurs homologues allemands ou britanniques, les principaux titres français, qui appartiennent désormais à de grands groupes industriels, restent plus que jamais partagés entre deux logiques. Celle du marché et celle de la soumission à un Etat néo-louis-quatorzien, qui vient de montrer ses beaux restes. En pure logique de marché, Lagardère aurait dû féliciter Genestar. Le numéro de Matchavec vaudeville ministériel en couverture s'est vendu à 900 000 exemplaires. Pour Match,c'est (paraît-il) un très bon résultat. Si Genestar, au lieu d'être félicité, est viré, c'est donc que l'autre logique, celle de la soumission à l'Etat, l'a emporté. On pourra invoquer tous les habillages possibles (loyauté de groupe, vieille amitié, etc.) : Arnaud Lagardère vient de dire qu'il préfère ne pas mécontenter l'Etat, plutôt que vendre ses journaux.
Il faut dire que Lagardère, ces jours-ci, n'a guère intérêt à se faire remarquer de l'Etat. Tout le monde a parlé de la vente fructueuse de leurs stock-options EADS, en mars dernier, par la famille Forgeard. Mais la presse a été beaucoup moins prolixe sur la manière dont Lagardère a fait racheter ses propres pertes sur EADS par la Caisse des dépôts, donc par le contribuable. Pour les quelques lecteurs qui auraient eu la tête ailleurs, rappelons que la Caisse des dépôts, sur demande du gouvernement, a racheté le tiers des actions EADS mises en vente par Lagardère en mars dernier, en même temps que la famille Forgeard, avant la dégringolade des cours. Et que la Caisse des dépôts (donc le contribuable) risque aujourd'hui une «moins-value» virtuelle de l'ordre de 240 millions d'euros. L'organisme financier public n'a d'ailleurs pas exclu de porter plainte.
Dans ces cas-là, fût-on Lagardère, on compte sur la bienveillance de tous ceux qui peuvent donner un coup de pouce, dans un sens ou dans l'autre, à la machinerie judiciaire. Et, en passant, sur la discrétion de la presse. Certains journaux ont dit clairement les choses. Libé: «La Caisse des dépôts se sent lésée.» Le Figaro: «Mauvaise affaire pour la Caisse des dépôts.» La Tribune: «La Caisse des dépôts pourrait saisir la Justice.»Quant au Monde,dont Lagardère est un actionnaire important, il n'a pas déçu son investisseur. A l'heure où l'on écrit ces lignes, le Monden'a consacré à l'affaire Lagardère-Caisse des dépôts qu'un article de 278 mots. C'est court, 278 mots (à titre de comparaison, le seul compte rendu du match de football France-Espagne, sans compter les articles annexes sur le même sujet, compte 695 mots). Le titre : «Les acheteurs de la participation de Lagardère s'interrogent.» Ils s'interrogent. Rien de plus. Une plainte ? Quelle plainte ? Le Monde,c'est ce journal qui estimait que l'ancien patron de Vinci, Antoine Zacharias (par ailleurs fortement soutenu par le président du conseil de surveillance du journal, Alain Minc), s'était comporté «en grand bonhomme»lors de sa démission forcée pour cause de rémunérations déraisonnables.
Voilà peut-être pourquoi Lagardère, en ce moment, n'est guère en mesure de résister aux amicales pressions d'un ministre d'Etat. Voilà pourquoi Genestar est expulsé de sa principauté de papier glacé. Et voilà pourquoi, même si l'économie semble absente, elle ne l'est peut-être pas totalement.