Une personne peu qualifiée, victime, mal intégrée, nécessitant protection : telle est l'image dominante que les médias donnent des femmes migrantes. Une étude a examiné sur la durée la manière dont la presse écrite suisse façonne nos représentations et le débat politique. Extraits.

Trois journaux ont été passés à la loupe lors des années 2006 et 2008 : la "Neue Zürcher Zeitung" (NZZ) a consacré 80 articles au thème des femmes dans le contexte de la migration, "Le Temps" plus de 100. Au cours de la seule année 2008, "20 Minuten" a publié 33 articles reliés au même thème.
"Le sujet des femmes n'est traité que de manière marginale dans la couverture médiatique relative aux lois sur l'asile et les étrangers", observe l'étude *. "Les femmes sont perçues comme un groupe à risque spécifique, particulièrement démuni, nécessitant une protection spéciale." (...) "Dans la perception des médias, le migrant "type" est un homme. Il y a bien quelques articles qui s'intéressent explicitement aux besoins et aux expériences des femmes dans le contexte de la migration. Mais les différences entre les motifs de migration des hommes et des femmes, par exemple, sont éludées. Les migrantes sont sous-représentées dans le traitement du thème de la migration des personnes qualifiées, alors qu'elles sont surreprésentées dans les questionnements relatifs aux barrières à l'intégration".
Dans "20 Minuten", les principaux thèmes abordés sont la criminalité et l'intégration. "...les prostituées avec un statut de séjour irrégulier sont perçues comme des délinquantes. 20 Minuten regroupe plusieurs champs thématiques sous le mot clé "intégration", à savoir la naturalisation, l'adaptation et l'acquisition de compétences linguistiques en tant que condition de la naturalisation. Il n'est presque jamais fait allusion aux migrantes dans les articles de 20 Minuten; on n'y compte que quelques très rares références. Cela signifie que les problèmes spécifiques aux migrantes ne sont pas portés à la connaissance d'un large lectorat".
A propos d'un article spécifique de la NZZ, l'étude poursuit : "Cette contribution est très représentative de beaucoup d'autres articles, qui considèrent que les difficultés scolaires des enfants de migrants sont la conséquence des lacunes de formation de leurs mères, qui seraient peu indépendantes. (...) Le manque de compétences linguistiques est généralement mis sur le même plan que les déficits de formation et est présenté comme une cause des problèmes d'intégration. Les articles de journaux de ce type véhiculent l'image d'une migrante isolée, qui n'est pratiquement pas capable d'agir en toute responsabilité".
Sans nier les carences observées ici ou là, l'étude produit des chiffres méconnus : en 2008, 10,5% de toutes les personnes occupées en Suisse étaient des migrantes. Alors que le taux d'activité des Suissesses de 15 à 64 ans était de 77,8%, il était de 72,5% chez les migrantes. Chez ces dernières, 28% de celles qui sont actives ont un diplôme universitaire ou ont une formation professionnelle supérieure, alors que chez les Suissesses actives, la part est de 24%.
La perception des migrantes venues des pays de l'UE est ambivalente. Les rares articles qui paraissent sur le sujet soulignent que "la Suisse a besoin de migrantes et de migrants qualifiés. En même temps, un certain scepticisme se dessine à l'égard de ce groupe de migrants flexibles et cosmopolites". La NZZ a ainsi dressé le portrait de "Madame Manini" : "elle vit en Suisse depuis quelques années, travaille la semaine dans le service de communication d'un groupe international, passe le week-end chez son ami à Rome. Madame Manini, qui ne s'appelle pas comme ça, n'a aucune idée de ce qu'est la Suisse, mais entre-temps, sa vie quotidienne est représentative de celle d'un bon nombre d'étrangers en Suisse".
Ces Madame Manini, souligne l'étude, suscitent un certain malaise auprès des médias : elles "ne vivent pas vraiment en Suisse, ne s'intègrent pas à la société suisse et ne prennent aucune responsabilité sociale. On suggère qu'elles ne seront jamais vraiment adoptées en Suisse, ce qui fait naître un doute à propos de leur loyauté envers le pays d'accueil".
"Le Temps" est crédité par l'étude de peu verser dans les stéréotypes : il donne volontiers une image positive de la migrante comme étant une femme active, intégrée au marché du travail. Il a publié plusieurs portraits de musulmanes décrites comme cultivées et affranchies des contraintes traditionnelles.
Il n'en demeure pas moins que, dans les trois journaux analysés, les migrantes sont souvent présentées comme des victimes (de leurs époux, de leur famille, des traditions et de la religion). Cette image dominante déteint sur les débats politiques, avec une tendance à la généralisation : "Les migrantes apparaissent généralement comme peu autonomes, passives, dépendantes, peu intégrées et victimes des traditions et des structures patriarcales de leurs familles et de leur culture d'origine."
"Il faut se garder de généraliser à la hâte, car une telle attitude risque de générer des représentations stéréotypées des migrantes", conclut l'étude. "Certes les discriminations sont massives et évidentes. Mais il serait regrettable que les femmes en situation de migration soient majoritairement considérées comme des victimes. Leur autonomie, leurs décisions et leurs facultés à résoudre les difficultés existentielles risquent alors d'être aussi occultées que les chances offertes aux femmes à travers la migration. Un tel phénomène peut alors donner l'impression que la féminité en tant que telle est synonyme de vulnérabilité, de faiblesse et de besoin de protection; tandis qu'inversement la masculinité est rarement considérée avec ce type de caractéristiques, bien que les hommes en migration soient aussi confrontés à la violence, à la discrimination et à l'exploitation".
"...il est regrettable - même si cela n'a rien d'étonnant - que cette tendance à schématiser soit particulièrement répandue dans les quotidiens gratuits lus par une masse de lecteurs. Là où les informations sont présentées de la manière la plus succincte, il ne reste guère d'espace pour les différenciations. Le seul fait de porter un regard différencié sur les migrants femmes et hommes semble déjà être un luxe pour un journal gratuit. (...) Il n'est certes apparemment pas aisé d'éviter les clichés et de présenter la migration des femmes dans toute sa diversité, même pour les journaux de qualité. Cependant, des efforts ont aussi été relevés pour contrer sciemment les clichés courants appliqués aux migrants et aux migrantes. (...) il serait souhaitable de renforcer de tels efforts".
* "Femmes en migration. L'image des migrantes dans la perception de l'opinion publique et de la politique, ainsi que de la recherche actuelle", Commission fédérale pour les questions de migration (CFM)", décembre 2009
Illustration : ""Shirley Adams", film présenté au Festival de Locarno 2009